Affaire Thomas Legrand – Europe 1 : ceci n’est pas du journalisme

Par Michaël Hajdenberg, coresponsable du pôle Enquête.
enquete@mediapart.fr
Dans le journalisme, il y a des règles et des principes. Que certains médias s’en affranchissent, nous pourrions nous contenter de le dénoncer. Mais dans un confusionnisme général et pour justifier leurs méfaits, certains de ces médias vont jusqu’à convoquer Mediapart, qui selon eux, aurait depuis longtemps adopté les mêmes méthodes. Au vu du monde qui nous sépare dans nos pratiques professionnelles, c’est fort de café !
Le café, justement. Le journaliste Thomas Legrand et l’ancienne patronne de France Inter Laurence Bloch en prenaient un dans une brasserie parisienne lorsqu’un journaliste d’Europe 1 est tombé sur eux, selon l’enquête diffusée cette semaine par la cellule Investigation de Radio France.
Le journaliste envoie une photo sur un groupe WhatsApp de sa rédaction, et Louis de Raguenel, qui est à Europe 1 tout à la fois chef du service politique ET chef du service police-justice (tout un programme), lui ordonne en réponse : « Enregistre ».
Le journaliste s’exécute. Il en fera un article aux informations erronées, tronquées et relevant de la vie privée. Tout le contraire de ce que Mediapart a fait quand il a diffusé des enregistrements dans l’affaire Bettencourt, l’affaire Cahuzac ou encore l’affaire Benalla. Mais l’extrême droite fait la comparaison, au motif que dans toutes ces situations, il y a un enregistrement.
Lorsque nous évoquons le sujet en conférence de rédaction, David Perrotin se propose de rappeler le pédigrée de Louis de Raguenel, qui a débuté au cabinet de Claude Guéant avant de mettre ses idées et ses pratiques au service de Valeurs actuelles, de sociétés privées suisses travaillant pour les Émirats arabes unis, et aujourd’hui donc, d’Europe 1, la radio de Bolloré.
David Perrotin, cependant, souhaite lancer une discussion. « Bien sûr, dans le travail d’Europe 1, tout est faux, truqué, manipulé. Et ce n’est pas parce que deux personnes se disent à la fin d’une conversation “Ça reste entre nous” que ce qu’ils se sont dit est intéressant et d’intérêt général. » Mais, poursuit-il, « si nous nous retrouvions par hasard dans un café en présence de Vincent Bolloré et de Pascal Praud, que ferions-nous ? ».
En réalité, ce type de question nous est souvent posé. Parfois, quand nous expliquons que nous n’enregistrons pas et que nous ne commandons pas d’enregistrements, on ne nous croit pas. Et quand nous expliquons que nous nous contentons d’utiliser le matériau que des sources nous confient, que ce soient des enregistrements, des vidéos, des mails, des rapports confidentiels, il arrive que l’on nous traite d’hypocrites : capter des conversations privées étant un délit, nous laisserions à d’autres le soin de le faire, bien abrités derrière notre statut de journaliste et notre écran d’ordinateur.
Le distingo est pourtant essentiel : « Par exemple, nous ne hackons pas d’ordinateurs, nous ne commandons jamais aucun hacking, mais il a pu nous arriver de récupérer des leaks, que des lanceurs d’alertes ont jugé essentiel de nous transmettre, et nous l’avons dit dans nos articles », explique Fabrice Arfi. « Il est déjà arrivé que des hackers veuillent se mettre à notre service. Mais nous leur expliquons que nous ne pouvons rien commanditer. On n’est pas dans Millenium. Sinon, ce serait de la folie. On entrerait dans les ordinateurs de tous ceux sur lesquels nous enquêtons. Heureusement que ces possibilités sont réservées à la police et à la justice, qui ont des moyens d’investigation particuliers (perquisitions, écoutes, etc.). Autrement ce serait le chaos, l’anarchie. »
Un journaliste ne peut pas contrevenir à la loi. « En revanche, c’est son métier de récupérer des matériaux que certains aimeraient ne pas voir être divulgués », rappelle Fabrice Arfi. La nuance peut paraître subtile. Elle est en réalité immense.
D’abord, parce que la charte de Munich de 1971 expose dix devoirs qui incombent aux journalistes, dont les deux suivants :
- Ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations.
- S’obliger à respecter la vie privée des personnes.
Il faut toujours prévenir que l’on enregistre, même dans le cadre d’un contradictoire, quand nous interrogeons une personne mise en cause. Si nous ne l’avons pas fait, et que nous sommes attaqués en diffamation, le tribunal considérera a priori l’enregistrement sans valeur.
« Les gens mélangent tous les enregistrements, parce qu’un son révèle une proximité à nulle autre pareille. On a l’impression d’être dans la pièce et c’est troublant, analyse Fabrice Arfi. Mais c’est un support comme un autre et surtout, tous les enregistrements ne se valent pas : si Mediapart en utilise, c’est dans le cadre d’une enquête avec des témoignages annexes, des recherches complémentaires, la version des différents protagonistes, et après avoir écarté tout ce qui relevait de la vie privée. »
Et pourtant, combien de fois Edwy Plenel s’est-il vu rétorquer qu’il était honteux que Mediapart utilise des enregistrements alors que lui-même s’était offusqué d’être écouté dans les années 80 par le pouvoir Mitterrandien qui l’espionnait ?
Comme si un enregistrement révélant un fait d’intérêt général, par exemple la fraude fiscale de la milliardaire Liliane Bettencourt et le fait que cette dernière avait embauché la femme du ministre du budget Éric Woerth à la demande de ce dernier, équivalait à l’espionnage d’un journaliste par la présidence de la République, une pratique digne d’un pouvoir autoritaire.
Bien sûr, comme le rappelle David Perrotin, « toute règle peut connaître des exceptions, il faut faire au cas par cas ». Les caméras cachées ou le fait de dissimuler son identité de journaliste sont en théorie des règles proscrites si l’on se fie strictement aux principes. Pour autant, si les informations qu’il s’agit de révéler sont à la fois d’une très grande importance pour la démocratie et qu’il est impossible de les obtenir autrement, ne faut-il pas passer outre ?
La question ne se pose évidemment pas dans le cas d’espèce. Les deux journalistes estiment qu’Europe 1 participe à une opération d’un groupe privé, le groupe Bolloré, qui cherche à détruire un concurrent, le service public, à tout prix. « C’est quoi la prochaine étape si on espionne de la sorte ? La filature ? On a aujourd’hui des gens qui font croire qu’ils font du journalisme mais qui utilisent les méthodes de l’extrême droite. Les journauxMinute ou Présent avaient une diffusion limitée. À présent c’est Europe 1 et Cnews, première chaîne d’information de France. La caisse de résonnance n’est pas la même », s’inquiète David Perrotin qui poursuit avec d’autres exemples. « On a quand même un prétendu journaliste, Erik Tegnér, le fondateur de Frontières, qui a interpelé il y a peu une députée en la menaçant : “Si vous voulez qu’on commence à parler de vos pratiques sexuelles avec votre ex-conjoint on peut s’amuser, on est nombreux à avoir les PV d’auditions et c’est pas folichon“.
Fabrice Arfi s’affole : « Il y a plus de règles dans la MMA que dans leur façon de faire du journalisme. »