Golshifteh Farahani : « En Iran, la résistance à l’abomination, aux dictatures et aux envahisseurs est dans notre sang »
Tribune
Golshifteh Farahani actrice en exil. Elle est une des coautrices de « Nous n’avons pas peur. Le courage des femmes iraniennes » (Editions du Faubourg, 2024).
J’ai passé des journées à tenter d’écrire un texte sur la situation du monde. Je me suis rendu compte, en me relisant, que je n’avais pas dit un mot de ce que je ressens. Comme si je me cachais de la dépression de ces trois dernières années. Partager ce que je ressens, c’est pourtant ce qui m’anime depuis toujours.
Il y a trois ans et quatre mois, avec le soulèvement révolutionnaire qui a surgi après la mort de Mahsa Amini, j’avais essayé de traduire en mots les émotions, de faire tomber les barrières culturelles. De rappeler que, même sous le joug d’un régime islamique, nous sommes toujours des êtres humains. Des mères. Des frères. Des filles. Nous écoutons la même musique, nous portons les mêmes vêtements sous l’uniforme islamique, nous chantons et nous dansons.
A la fin de cette année 2022, je passais mes jours et mes nuits, seule, à chercher des vidéos et à les traduire. A traduire les larmes, les cris, la rage, dans la langue du cœur, celle où se retrouvent tous les êtres humains. J’ai alors essayé d’être un pont entre le monde occidental et la tragédie qui se déroulait en Iran.
Une tragédie qui dure depuis très longtemps, bien avant la révolution islamique. Peut-être même des milliers d’années auparavant. La tragédie d’un peuple trahi par ses dirigeants, encore et encore.
Abîmée à jamais
Un peuple qui a connu bien des fous furieux comme le chah Abbas Ier [1571-1629] qui ne se contentait pas de tuer ses opposants, mais les découpait vivants et donnait leur chair à manger aux soldats du corps des Chigiyyin, sur la grande place d’Ispahan.
Ce n’est pas un conte d’horreur pour enfants. Ces atrocités ont eu lieu à de nombreuses reprises. Ce n’est pas la première fois que l’Iran vit sous un régime aussi brutal que celui des mollahs, mais j’espère que ce sera la dernière. La résistance à l’abomination, aux dictatures et aux envahisseurs est dans notre sang.
Je suis née pendant la guerre avec l’Irak, en 1983. Après la révolution islamique, donc. Les premières années de ma vie ont été baignées de peur. Peur pour mon père, qui fuyait pour sauver sa peau, parce qu’il faisait partie, avant et après la révolution, de l’opposition. Peur des bombes, de l’obscurité. Ma génération est profondément marquée par la peur. Abîmée à jamais.
De nombreux amis de mon père ont été exécutés par le régime islamique, dont les dirigeants s’étaient fixé pour ligne : « Nous avons un ennemi à l’extérieur, nous devons donc éliminer l’ennemi à l’intérieur. » Des milliers d’hommes et de femmes, les plus brillants d’Iran, ont été exécutés. Artistes, scientifiques, ingénieurs, politiciens… Un des mollahs les plus brutaux, Sadeg Khalkhali [1926-2003], disait : « Si nous nous sommes trompés et qu’ils étaient innocents, ce n’est pas bien grave car ils iront au paradis. »
Un souvenir : je joue avec mon amie dans ma chambre. Quelqu’un vient la chercher pour l’emmener au salon, où tous les adultes sont assis. Ils lui demandent de parler de son père en prison, de la dernière fois qu’elle l’a vu. Elle est en effet la seule à avoir été autorisée à le voir juste avant son exécution. Même si je n’ai que 3 ou 4 ans, je comprends tout. Or cette scène ne ressemble pas à un travail de deuil. Davantage à une victoire. A la glorification d’un martyr, tombé pour l’égalité, l’indépendance et la liberté.

Mon père, à mes yeux, était un héros qui se battait pour quelque chose de grand, avant et après la révolution. Il a de la chance d’être encore en vie aujourd’hui. Certains de ses amis étaient en prison sous le règne du chah [Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980)] et d’autres ont été exécutés. Alors oui, quelque chose ne tournait pas rond avant la révolution islamique, et on a tort de glorifier le « bon vieux temps ». Plus tard, pourtant, j’ai compris à quel point le chah avait sincèrement tenté d’être progressiste. Et que ce n’étaient pas vraiment mon père et ses amis, en qui je voyais des héros, qui l’avaient renversé en 1979, mais les Américains. Le chah ne jouait plus le jeu qu’ils attendaient de lui. Il voulait augmenter le prix du pétrole et faire de son pays une superpuissance. Ils l’ont laissé tombé de la pire des manières. Puis la révolution a été volée par les mollahs. Les Américains n’ont même pas pris la peine d’offrir au chah, qui les avait servis pendant des années, un endroit pour mourir en paix. Ils l’ont laissé errer de pays en pays, jusqu’à ce que [le président égyptien] Anouar El-Sadate [1918-1991] lui offre un exil digne. Voilà comment ils traitent leurs alliés.
Si le monde avait laissé le chah continuer ce qu’il tentait, le visage de l’Iran serait aujourd’hui complètement différent. Il aurait pu redevenir ce qu’il a toujours été : la charnière entre l’Est et l’Ouest. Il aurait pu unifier le « Moyen-Orient », cette détestable expression coloniale pour désigner l’Asie de l’Ouest et une partie de l’Afrique du Nord. Mais l’Occident ne voulait pas entendre parler de cette vision. Il voulait juste le pétrole.
Khomeyni, le plus grand des maux
Entre en scène l’ayatollah Khomeyni [1902-1989] ! Le plus grand des maux. Inculte, brutal, non patriote, n’hésitant pas à tuer ses opposants dès le début de son règne. Il était le pire des choix pour conduire l’Iran, même pour une période de transition. A l’époque, il y avait pourtant encore une opposition organisée, de potentiels leaders, des organisations… Mais l’Occident a laissé Khomeyni prendre le pouvoir. Puis il a donné le feu vert à l’Irak pour attaquer l’Iran, lui fournissant armes, munitions, chars. C’est ainsi qu’on a brisé le dos de l’Iran, dans le but de contrôler le pétrole de la région pendant des décennies. Pour éviter qu’il ne s’unisse, on a divisé le Moyen-Orient, dressé les sunnites contre les chiites, séparé les frères, les cousins, les familles. La zone a été transformée en poudrière que la moindre étincelle menace de faire exploser.
En 1979, le peuple iranien a voté à 98 % en faveur de la République islamique. Mais on ne lui a laissé aucun autre choix. La possibilité d’être une simple « république », par exemple. Il a voté « oui » comme on prend un tranquillisant pour calmer une douleur. Les masses non éduquées ont exprimé leur ressentiment contre le chah. Comme un adolescent en colère contre son père, qu’il accuse de le négliger. A l’époque, plus de 50 % des Iraniens ne savaient ni lire ni écrire. Et seulement 2 % des électeurs étaient lucides sur le piège de la « République islamique », un oxymore qui n’a pas plus de sens que « pluie sèche » ou « soleil mouillé ». Un régime conduit par un guide suprême choisi par Dieu ne peut prétendre être une république.
Le peuple iranien souffre depuis quarante-sept ans. Il a fait preuve d’une résilience incroyable. D’une dignité immense. Les Iraniens, même pauvres et affamés, sont restés si beaux et si bienveillants. Ils sont restés si innocents, si intègres. Si patients, si tolérants.
Ces dirigeants incapables ont profité de cette douceur. Ils ont continué à enfoncer leur couteau encore et toujours plus profondément dans leur chair, jusqu’à l’os. Ils ont brisé leur existence par leurs politiques économiques. Ils ont volé leur avenir. Détruit la nature. Poussé tant de cerveaux brillants à l’exil. Et ils ont piétiné leur dignité avec leurs règles islamiques rigides, leur police des mœurs. Ils ont traité les Iraniens comme des ennemis, tout en nourrissant des groupes terroristes et autres fauteurs de troubles au-delà des frontières, ainsi que des oligarques aux estomacs immenses et insatiables. Ils ont trouvé une mine d’or et ne la lâcheront jamais. Accrochés sur le dos d’un immense lion, ils sucent son sang jusqu’à le tuer d’épuisement. Ils ont volé l’Iran, pour remplir des comptes bancaires à Dubaï, au Liban, en Syrie, à Londres, au Canada… Sans jamais investir ni construire quoi que ce soit à l’intérieur du pays. A part des armes.
C’est cela qui les maintient au pouvoir aujourd’hui : les armes…
Pas juste un territoire
L’Iran a été envahi par les Grecs, les Mongols, les Arabes. Le peuple iranien a été volé par les Britanniques, les Américains, les Européens. Aujourd’hui, la Chine et la Russie se sont ajoutées à la liste.
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A l’époque de Mohammad Mossadegh [premier ministre entre 1951 et 1953], le Gandhi de l’Iran qui a nationalisé l’industrie pétrolière, les Américains et les Britanniques ont organisé un coup d’Etat. Mossadegh a été traduit en justice, emprisonné, et il est mort en résidence surveillée [à Ahmadabad, un village iranien de la province d’Alborz]. Vingt-six ans après ce coup d’Etat, le chah a cherché à son tour à reprendre le contrôle du pétrole. Et il a été renversé. L’Iran, si vaste, si grand, avec son peuple digne et résilient, sa culture ancienne, n’a jamais été autorisé à être libre et indépendant.
Finalement, tout est une question de marché et d’argent. Les pays dotés de l’arme nucléaire se partagent les pays « non nucléaires ». Les brutes étendent leurs territoires. Elles ne se font pas la guerre entre elles, mais elles créent des conflits dans les zones grises : Taïwan, Ukraine, Venezuela… Et l’Iran. L’objectif est de prendre. Prendre les ressources. Prendre la dignité. Prendre l’histoire des peuples. Les Etats-Unis sont les premiers à agir ainsi. Vous voulez la sécurité ? Donnez votre argent, vos terres, vos ressources. Européens, donnez votre Groenland. Vénézuéliens, donnez votre pétrole.
L’Iran fait partie de ces zones grises. Mais ce n’est pas qu’un territoire, c’est une culture millénaire dont la beauté s’est transmise à de nombreux pays qui en furent jadis partie intégrante. Pendant trois siècles, les envahisseurs arabes ont tenté d’effacer notre culture, d’interdire notre langue. Nous parlons encore le farsi. Nous avons gardé notre âme. Nous avons gardé Norouz [la fête qui célèbre le Nouvel An du calendrier persan], Yalda [la fête persane du solstice d’hiver] et la Fête du feu.
Nous les avons enseignés à nos enfants, même si c’était dangereux. L’Iran est composé de nombreux peuples vivant ensemble et en paix, avec leurs cultures et leurs langues. Et les envahisseurs ont tous fini par se fondre dans notre civilisation.
L’Iran est, sur Terre, le véritable centre. L’endroit qui relie l’Asie à l’Europe et à l’Afrique. Le berceau des plus grandes civilisations, des plus grands poètes et scientifiques. Un centre vibrant de beauté et de poésie.
L’Iran n’est pas une géographie, c’est un sens. C’est notre battement de cœur. Si les pays de cette région centrale de la planète s’étaient unis, contre la volonté des Britanniques et du monde occidental, et maintenant contre celle de la Chine et de la Russie, s’ils avaient compté les uns sur les autres au lieu de chercher leur protection auprès de superpuissances lointaines, le monde serait différent.
Mais Britanniques, Américains et Européens ont créé ce chaos. Ils ont interféré dans les décisions de ces pays. Ils ont renversé de grandes occasions de puissance, comme ce fut le cas en Iran. Ils ont envahi des pays pour les abandonner du jour au lendemain, comme en Irak ou en Afghanistan. Ils ont laissé derrière eux, en partant, des arsenaux militaires qui sont tombés dans les mains de Daech ou des talibans…
Mais eux, ils s’en sortent à chaque fois sans conséquence.
La République islamique, un cancer
Et maintenant ? Aujourd’hui ?
Nous vivons de nouveau l’un de ces moments où 98 % des Iraniens pourraient dire « oui » à un nouveau régime incompétent, simplement pour se débarrasser de ce cancer appelé la République islamique. Ils seraient prêts à aller si loin dans la chimiothérapie qu’aucune cellule saine ne resterait dans le corps du pays, qui se viderait alors de sa vie. Car la douleur de ce cancer, qui mine le peuple depuis quarante-sept ans, est insupportable : quel qu’en soit le prix, il veut s’en débarrasser.
Les Iraniens sont prêts à sacrifier la vie de leurs enfants, de leurs pères et mères, de leurs maris et de leurs épouses, comme des martyrs. En rêvant d’un miracle. D’un sauveur. Mais comment, sur cette Terre, peut‑on lutter à mains nues contre un régime qui tue avec une telle facilité ? Qui tue à l’aide de mitrailleuses.
L’Europe se tait. Et Donald Trump ne viendra jamais sauver le peuple iranien. Derrière des portes closes, les Etats-Unis, la Chine et les pays voisins discutent. Pour eux, il s’agit avant tout d’éviter que le régime islamique mette le feu à la région. L’enjeu est sensible pour l’Europe et la Chine, qui n’ont pas ou plus de Venezuela pour s’approvisionner en pétrole. Ils ont besoin que l’Iran reste entre les mains des mollahs. Ils préfèrent un pays stable dirigé par des pirates à un pays libre qui menacerait de devenir puissant.
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Qui se soucie des 12 000 personnes tuées en seulement deux jours [selon le média d’opposition Iran international] ? L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord ? La France ? Les hérauts des droits de l’homme, qui ont mis la moitié de l’humanité à feu et à sang ? Dans quel monde vivons‑nous ? Un monde d’empires brutaux qui prélèvent leur tribut, qui mâchent les nations et recrachent les peuples.
Trump qui dit : « Je ne sais pas combien de personnes ont été tuées ! Vérifions les faits ! » Comment, au nom du ciel, peut-on vérifier des faits dans un pays comme l’Iran ? Veut-on vérifier si la mâchoire de Nika Shakarami [une adolescente trouvée morte le 20 septembre 2022] a vraiment été brisée ? Son corps a été retrouvé écrasé, méconnaissable. Version officielle des « faits » : elle s’est suicidée. Vous pouvez croire cette propagande, c’est votre choix. Vous pouvez aussi accepter que ce que les gens de bonne foi rapportent est vrai. Mais attendre que soient vérifiés les faits, en Iran, n’a aucun sens. Pendant que l’on « vérifie les faits », le régime massacre des milliers de vies supplémentaires.
Les puissances étrangères se contentent de « condamner ». Quel mot hypocrite ! Elles refusent d’inscrire les gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes, elles refusent de saisir leurs biens partout en Europe. Mais elles « condamnent » ! En réalité, elles ont toujours étouffé la volonté du peuple iranien, avant de le regarder souffrir.
Elles condamnent. Mais ne vous laissez pas berner. En coulisse, les dirigeants de ces puissances préparent des accords avec la République islamique. Pour les Etats-Unis, l’Iran peut être un instrument de pression sur la Chine et l’Europe, qui, de leur côté, ont besoin d’un approvisionnement en pétrole stable et ouvert. Et, dans cette mascarade, personne ne se soucie du peuple iranien.
Parce que, en Occident, on aime l’argent « persan ». De même que les chats persans ou les tapis persans. L’argent persan est exotique. Il sent le safran et la poésie.
Alors je suis dévastée.
Je suis perdue.
Avec l’impression que, quoi qu’on fasse, on termine toujours au fond d’une impasse.
(Traduit de l’anglais par Pascal Riché.)
Golshifteh Farahani est une actrice en exil. Elle est une des coautrices de « Nous n’avons pas peur. Le courage des femmes iraniennes » (Editions du Faubourg, 2024).