Quinze ans après la crise de l’euro, l’Allemagne se prendrait-elle à douter de l’Europe ?

L’Allemagne s’interroge sur l’avenir du projet européen

Berlin doute de la capacité de l’UE à résister à la progression des partis nationalistes et aux coups de boutoir de l’administration Trump. Ce scepticisme, inédit outre-Rhin, fait craindre un affaiblissement durable, voire une marginalisation progressive, de l’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui. 

Par  (Berlin, correspondante)

Publié hier à 05h45, modifié hier à 15h30 https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/15/l-allemagne-s-interroge-sur-l-avenir-du-projet-europeen_6662250_3210.html

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Friedrich Merz, chancelier allemand, à Berlin, le 19 décembre 2025.
Friedrich Merz, chancelier allemand, à Berlin, le 19 décembre 2025.  KAY NIETFELD/AFP

Quinze ans après la crise de l’euro, l’Allemagne se prendrait-elle à douter de l’Europe ? La progression des partis nationalistes sur le Vieux Continent, quatre années de guerre en Ukraine sans espoir tangible de cessez-le-feu et la difficulté des Vingt-Sept à répondre aux attaques répétées de Donald Trump ont installé, outre-Rhin, une forme d’incrédulité sur la capacité de l’Union européenne (UE) à être davantage qu’un espace économique.

« Il y a un scepticisme croissant sur le projet européen, reconnaît la coprésidente des Verts allemands, Franziska Brantner. Quand je le défends, on me dit : “Avec qui veux-tu faire ton Europe ? Giorgia Meloni est eurosceptique ; la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie le sont aussi, Emmanuel Macron n’a plus de pouvoir, et la France pourrait basculer à l’extrême droite en 2027.” On renonce à avancer, notamment dans la défense et la sécurité, à cause de l’hypothèse d’une Marine Le Pen à l’Elysée en 2027. Si on continue comme ça, en permettant à Trump de nous diviser, la fin de l’UE est possible. »

« La fin de l’UE n’est plus un tabou », lui fait écho l’essayiste Sabine Rennefanz, dans sa dernière chronique du Spiegel, parue le 8 janvier, décrivant une UE à bout de souffle, profondément divisée sur des questions centrales comme le nouvel impérialisme des Etats-Unis et de la Russie. « Quand on se souvient des débuts de l’Union européenne, le présent paraît décevant », écrit-elle. L’UE n’est « pas en décomposition, ni incapable d’agir, mais elle s’est affaiblie de l’intérieur ». Sa fin, longtemps inimaginable, est aujourd’hui « surtout une idée désagréable dont personne n’aime parler ». L’auteure ne serait pas surprise « si, dans dix ans, cette UE n’existait plus. Pas à cause d’un grand bouleversement, mais d’une perte progressive d’importance. Les traités resteraient, les bâtiments aussi. Seule l’idée politique qui les sous-tendrait aurait disparu. »

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Le chancelier, Friedrich Merz, porteur d’espoir pour le renouveau de l’Europe lors de son arrivée à la tête du gouvernement allemand en mai 2025, semble devenu plus prudent, jouant parfois la carte de la seule Allemagne. « Si vous ne voulez pas de l’Europe, faites au moins de l’Allemagne votre partenaire », a-t-il suggéré à l’adresse de Donald Trump, le 9 décembre 2025, alors que la nouvelle stratégie de sécurité américaine venait d’être publiée.

Le président de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), dont l’entourage promettait encore, il y a quelques mois, un grand discours sur l’avenir de l’Europe, dans la lignée de celui prononcé par Emmanuel Macron à la Sorbonne en septembre 2017, n’a toujours pas proposé de vision ni de réflexion conceptuelle. Son enthousiasme initial a été refroidi par l’opposition de la France à l’accord de libre-échange entre l’UE et les pays du Mercosur, et par les réserves de Paris face à l’hypothèse d’utiliser les actifs russes gelés pour aider l’Ukraine. L’incapacité du président français à faire avancer le projet d’avion de combat franco-allemand (système de combat aérien du futur, SCAF) a également déçu outre-Rhin.

Un noyau dur d’Etats

« Personne ne semble se soucier sérieusement de l’UE », pourtant seule à pouvoir « défendre le modèle de vie européen fondé sur la liberté », alerte le quotidien de centre gauche Süddeutsche Zeitung dans une analyse publiée le 11 janvier, allant jusqu’à prédire « la chute de l’Europe dès l’année prochaine » sous l’effet de la victoire de partis populistes et eurosceptiques en France et en Pologne. L’UE doit-elle être plus intégrée politiquement ? Avoir un dirigeant élu au suffrage direct ? Etre une fédération d’Etats-nations ? Avoir une armée commune ? Plus personne ne se penche sur ces questions. C’est plutôt « le président américain qui donne le ton des débats en Europe », déplore Josef Kelnberger, correspondant du quotidien munichois à Bruxelles, qui craint que l’UE ne « périsse par indifférence ».

De fait, aucun des grands partis historiquement pro-européens ne mène aujourd’hui de travaux sur le devenir de l’UE. « Les conditions pour un sursaut ne sont pas idéales », résume un élu social-démocrate, admettant que « même les partis pro-européens s’investissent peu, car il est peu probable que cela donne des résultats à court terme ».

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La CDU, malgré son ADN résolument pro-européen, esquive tout débat sur la question, déplore l’historien Andreas Rödder, proche du parti. Celui-ci dit entendre « deux types de critiques » : la perte d’influence de l’UE dans les discussions internationales sur la sécurité et l’excès de régulations bruxelloises, qui pénalisent l’économie allemande. « La CDU ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur ces questions, alerte-t-il, sinon cela finira par exploser. Regardez à quelle vitesse le Parti républicain, qui se croyait profondément libéral, est devenu protectionniste aux Etats-Unis. »

De nombreux analystes allemands défendent l’idée d’un noyau dur d’Etats souhaitant coopérer en matière de sécurité – plaidant par exemple pour un retour à la défunte Union de l’Europe occidentale, imaginée par sept Etats après-guerre dans le cas où les Etats-Unis se retireraient de l’OTAN. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence de Munich sur la sécurité, évoque lui aussi l’idée d’« un noyau de pays européens semblables, prêts à avancer en renonçant à la règle de l’unanimité », se disant certain que « de nombreux membres du gouvernement allemand actuel et de la majorité soutiendraient une telle initiative »« L’UE a un potentiel énorme, mais ne peut pas, dans son format actuel, s’occuper de défense », juge l’ancien diplomate, ne serait-ce qu’en raison de l’absence du Royaume-Uni.

« Il faut recréer une communauté européenne de défense, comme en 1952, insiste Franziska Brantner. Mais pas à Vingt-Sept, c’est une évidence. L’Europe n’a jamais avancé qu’en format restreint, comme lors de la création de l’euro ou de l’espace Schengen. »

Depuis sa prise de fonction, Friedrich Merz fait la même analyse. En matière de sécurité et de défense, il privilégie le format « E3 », autour du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne, étendu parfois à l’Italie et à la Pologne. Une configuration jugée plus efficace qu’un attelage de vingt-sept pays, quitte à mettre en péril la cohésion de l’UE.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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