L’Allemagne s’interroge sur l’avenir du projet européen
Berlin doute de la capacité de l’UE à résister à la progression des partis nationalistes et aux coups de boutoir de l’administration Trump. Ce scepticisme, inédit outre-Rhin, fait craindre un affaiblissement durable, voire une marginalisation progressive, de l’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui.

Quinze ans après la crise de l’euro, l’Allemagne se prendrait-elle à douter de l’Europe ? La progression des partis nationalistes sur le Vieux Continent, quatre années de guerre en Ukraine sans espoir tangible de cessez-le-feu et la difficulté des Vingt-Sept à répondre aux attaques répétées de Donald Trump ont installé, outre-Rhin, une forme d’incrédulité sur la capacité de l’Union européenne (UE) à être davantage qu’un espace économique.
« Il y a un scepticisme croissant sur le projet européen, reconnaît la coprésidente des Verts allemands, Franziska Brantner. Quand je le défends, on me dit : “Avec qui veux-tu faire ton Europe ? Giorgia Meloni est eurosceptique ; la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie le sont aussi, Emmanuel Macron n’a plus de pouvoir, et la France pourrait basculer à l’extrême droite en 2027.” On renonce à avancer, notamment dans la défense et la sécurité, à cause de l’hypothèse d’une Marine Le Pen à l’Elysée en 2027. Si on continue comme ça, en permettant à Trump de nous diviser, la fin de l’UE est possible. »
« La fin de l’UE n’est plus un tabou », lui fait écho l’essayiste Sabine Rennefanz, dans sa dernière chronique du Spiegel, parue le 8 janvier, décrivant une UE à bout de souffle, profondément divisée sur des questions centrales comme le nouvel impérialisme des Etats-Unis et de la Russie. « Quand on se souvient des débuts de l’Union européenne, le présent paraît décevant », écrit-elle. L’UE n’est « pas en décomposition, ni incapable d’agir, mais elle s’est affaiblie de l’intérieur ». Sa fin, longtemps inimaginable, est aujourd’hui « surtout une idée désagréable dont personne n’aime parler ». L’auteure ne serait pas surprise « si, dans dix ans, cette UE n’existait plus. Pas à cause d’un grand bouleversement, mais d’une perte progressive d’importance. Les traités resteraient, les bâtiments aussi. Seule l’idée politique qui les sous-tendrait aurait disparu. »
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Le chancelier, Friedrich Merz, porteur d’espoir pour le renouveau de l’Europe lors de son arrivée à la tête du gouvernement allemand en mai 2025, semble devenu plus prudent, jouant parfois la carte de la seule Allemagne. « Si vous ne voulez pas de l’Europe, faites au moins de l’Allemagne votre partenaire », a-t-il suggéré à l’adresse de Donald Trump, le 9 décembre 2025, alors que la nouvelle stratégie de sécurité américaine venait d’être publiée.
Le président de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), dont l’entourage promettait encore, il y a quelques mois, un grand discours sur l’avenir de l’Europe, dans la lignée de celui prononcé par Emmanuel Macron à la Sorbonne en septembre 2017, n’a toujours pas proposé de vision ni de réflexion conceptuelle. Son enthousiasme initial a été refroidi par l’opposition de la France à l’accord de libre-échange entre l’UE et les pays du Mercosur, et par les réserves de Paris face à l’hypothèse d’utiliser les actifs russes gelés pour aider l’Ukraine. L’incapacité du président français à faire avancer le projet d’avion de combat franco-allemand (système de combat aérien du futur, SCAF) a également déçu outre-Rhin.
Un noyau dur d’Etats
« Personne ne semble se soucier sérieusement de l’UE », pourtant seule à pouvoir « défendre le modèle de vie européen fondé sur la liberté », alerte le quotidien de centre gauche Süddeutsche Zeitung dans une analyse publiée le 11 janvier, allant jusqu’à prédire « la chute de l’Europe dès l’année prochaine » sous l’effet de la victoire de partis populistes et eurosceptiques en France et en Pologne. L’UE doit-elle être plus intégrée politiquement ? Avoir un dirigeant élu au suffrage direct ? Etre une fédération d’Etats-nations ? Avoir une armée commune ? Plus personne ne se penche sur ces questions. C’est plutôt « le président américain qui donne le ton des débats en Europe », déplore Josef Kelnberger, correspondant du quotidien munichois à Bruxelles, qui craint que l’UE ne « périsse par indifférence ».
De fait, aucun des grands partis historiquement pro-européens ne mène aujourd’hui de travaux sur le devenir de l’UE. « Les conditions pour un sursaut ne sont pas idéales », résume un élu social-démocrate, admettant que « même les partis pro-européens s’investissent peu, car il est peu probable que cela donne des résultats à court terme ».
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La CDU, malgré son ADN résolument pro-européen, esquive tout débat sur la question, déplore l’historien Andreas Rödder, proche du parti. Celui-ci dit entendre « deux types de critiques » : la perte d’influence de l’UE dans les discussions internationales sur la sécurité et l’excès de régulations bruxelloises, qui pénalisent l’économie allemande. « La CDU ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur ces questions, alerte-t-il, sinon cela finira par exploser. Regardez à quelle vitesse le Parti républicain, qui se croyait profondément libéral, est devenu protectionniste aux Etats-Unis. »
De nombreux analystes allemands défendent l’idée d’un noyau dur d’Etats souhaitant coopérer en matière de sécurité – plaidant par exemple pour un retour à la défunte Union de l’Europe occidentale, imaginée par sept Etats après-guerre dans le cas où les Etats-Unis se retireraient de l’OTAN. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence de Munich sur la sécurité, évoque lui aussi l’idée d’« un noyau de pays européens semblables, prêts à avancer en renonçant à la règle de l’unanimité », se disant certain que « de nombreux membres du gouvernement allemand actuel et de la majorité soutiendraient une telle initiative ». « L’UE a un potentiel énorme, mais ne peut pas, dans son format actuel, s’occuper de défense », juge l’ancien diplomate, ne serait-ce qu’en raison de l’absence du Royaume-Uni.
« Il faut recréer une communauté européenne de défense, comme en 1952, insiste Franziska Brantner. Mais pas à Vingt-Sept, c’est une évidence. L’Europe n’a jamais avancé qu’en format restreint, comme lors de la création de l’euro ou de l’espace Schengen. »
Depuis sa prise de fonction, Friedrich Merz fait la même analyse. En matière de sécurité et de défense, il privilégie le format « E3 », autour du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne, étendu parfois à l’Italie et à la Pologne. Une configuration jugée plus efficace qu’un attelage de vingt-sept pays, quitte à mettre en péril la cohésion de l’UE.