Presse, médias, les règles anticoncentration, sont devenues totalement obsolètes.

Pourquoi il faut d’urgence démanteler le conglomérat Bolloré

Les dangers que fait peser le magnat sur la démocratie invitent à rouvrir d’urgence le débat sur les règles anticoncentration, devenues totalement obsolètes. Mais dans le cas de son empire, sans doute faut-il envisager une mesure encore plus radicale, celle de son démantèlement.

Laurent Mauduit

16 janvier 2026 à 17h49

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« Rétablir la liberté de la presse, son honneur et son indépendance vis-à-vis des puissances financières. » Dans le débat public autour des médias, on se réfère souvent à cette belle formule, consignée dans « Les jours heureux », le programme du Conseil national de la résistance (CNR). Ce programme qui a inspiré, à la Libération, de nombreuses réformes, tournant à la fois la page de la presse collaborationniste et celle de la presse affairiste de l’entre-deux-guerres.

Depuis, cette ambition a été piétinée et il ne reste plus grand-chose de ce rêve d’une presse libre et indépendante. L’irruption des Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Xavier Niel ou encore Rodolphe Saadé dans le paysage médiatique a achevé de l’enterrer.

Parmi tous ces milliardaires, Vincent Bolloré est un cas d’école. Et son groupe, la plus formidable illustration de l’inefficacité du dispositif anticoncentration français, comme la démonstration que ces opérations de prédation que rien n’arrête conduisent à la catastrophe démocratique. En mettant son groupe de médias au service des combats de l’extrême droite, il l’a transformé en chambre d’écho de toutes les haines racistes, islamophobes ou xénophobes.

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© Photomontage Lucie Weeger / Mediapart avec Rea

L’empire médiatique dont dispose aujourd’hui le milliardaire breton comprend le groupe Canal+, qui englobe la chaîne homonyme, mais aussi CNews, aux avant-postes de tous les combats de l’extrême droite, qui a servi de rampe de lancement à Éric Zemmour, multicondamné pour incitation à la haine raciale.

Extension du domaine de l’empire

Il faut encore ajouter à ces médias ceux sur lesquels Vincent Bolloré a mis la main, à la suite de son OPA sur le groupe Lagardère. C’est-à-dire Europe 1, Le Journal du dimanche (JDD) et Paris Match – revendu ensuite à prix d’or à un autre milliardaire, Bernard Arnault. Dans la foulée, Vincent Bolloré a aussi créé un autre média, le JDNews, contraction du JDD et de CNews.

Il possède également le groupe Prisma Media, leader de la presse magazine en France, avec une ribambelle de titres (CapitalGeo, Femme actuelleVoici ou Télé-Loisirs). Fin 2025, deux autres titres tombaient encore dans son escarcelle : Ici Paris et France dimanche.

Vincent Bolloré n’a toujours pas fini ses emplettes. Le milliardaire d’extrême droite est à l’affût pour croquer Le Parisien, dont Bernard Arnault a envie de se délester, même s’il le dément périodiquement. Et tout aussi à l’affût du Figaro, depuis de longues années.

Compte tenu des zizanies familiales survenues après la mort de Serge Dassault, l’avenir de ce groupe de presse n’est pas encore tranché. Mais le Breton a avancé ses pions. D’abord il compte un ami dans la place, Laurent Dassault, un des héritiers de l’empire, qu’il a coopté au conseil de surveillance de Vivendi. Puis il a lancé des passerelles entre ses médias et Le Figaro, dont tous les hiérarques – y compris le directeur des rédactions Alexis Brézet – sont aussi ses salariés, puisqu’ils tiennent chronique soit à Europe 1, soit à CNews.

Cette force de frappe médiatique est si considérable que le milliardaire parvient désormais à dicter le plus souvent l’agenda du débat public.

Comment une telle concentration médiatique a-t-elle pu se faire ? Et comment Vincent Bolloré peut-il songer à l’aggraver encore ? Cela suffit à comprendre combien l’actuelle loi est inopérante, et pourquoi une loi progressiste devrait s’imposer de toute urgence.

Le milliardaire n’a pas seulement profité d’une concentration « horizontale », intervenant dans le seul secteur des médias. Il a aussi bénéficié de concentrations « verticales », intervenant dans des secteurs multiples.

D’autres concentrations aussi dangereuses sont à l’œuvre, organisées par exemple par Bernard Arnault. Avec le rachat du magazine Challenges, le patron de LVMH bénéficie d’un quasi-monopole sur toute la presse économique, puisqu’il avait déjà croqué en 2025 L’Opinion et L’Agefi, venus s’ajouter à une liste déjà longue (Les ÉchosInvestirMieux vivre votre argent).

Pourquoi l’Autorité de la concurrence et l’Arcom n’ont-elles là encore rien fait pour interdire cet abus de position ? Parce que le dispositif anticoncentration français a précisément été conçu pour fonctionner comme une passoire.

Dans le cas de Vincent Bolloré, le problème est encore plus grave. Car le milliardaire n’a pas seulement profité d’une concentration « horizontale », intervenant dans le seul secteur des médias. Il a aussi bénéficié de concentrations « verticales », intervenant dans des secteurs multiples.

Observons l’étendue gigantesque du conglomérat Bolloré. Il englobe le géant de la communication et du divertissement Vivendi, dans lequel on retrouve le géant de l’édition Hachette, qui contrôle une myriade d’éditeurs, parmi lesquels Armand Colin, Calmann-Lévy, Fayard, Grasset, Larousse, Stock, Marabout, Mille et Une Nuits…

Cette force de frappe invraisemblable fait froid dans le dos. Si, pour l’heure, Vincent Bolloré n’a asservi qu’une seule de ces maisons d’édition aux obsessions de l’extrême droite (en l’occurrence Fayard), d’autres maisons pourraient être embarquées pour les besoins de la croisade.

Le legs mitigé de la Libération

Si d’innombrables ordonnances ont été prises à la fin de la guerre – comme celle du 26 août 1944 sur la transparence des comptabilité et actionnariat des entreprises de presse ou celle du 30 septembre 1944 sur la dissolution des médias collabos –, aucune disposition ne vise à l’époque les concentrations dans la presse.

Dans les premiers mois de la Libération, la Fédération nationale de la presse française, regroupant les propriétaires des journaux parus dans la clandestinité, affiche alors une formidable ambition.

« La presse n’est pas un instrument de profit commercial, mais un instrument de culture ; sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain », stipule l’article 1 de la Déclaration des droits et des devoirs de la presse. « La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté », ajoute l’article 2. « La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d’argent mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs », conclut l’article 3.

Mais dès 1947, après la dernière grande loi pour le secteur, la loi du 2 avril 1947 dite « loi Bichet », la vie des affaires reprend ses droits. Un exemple : quand il voit le jour le 22 août 1944, Le Parisien libéré est une coopérative ouvrière. Avant de se transformer dès 1947 en société anonyme…

Avec le premier septennat de François Mitterrand, le gouvernement socialiste prend en octobre 1984 une loi visant « à limiter la concentration et à assurer la transparence financière et le pluralisme des entreprises de presse ». Objectif : mettre un terme à la boulimie d’achats du magnat Robert Hersant. Mais le texte connaîtra de nombreuses retouches ou amendements, notamment en septembre 1986 sous une majorité de droite.

Depuis, nos nouveaux milliardaires ont pris le relais de Robert Hersant.

Le milliardaire est aussi devenu un acteur majeur dans l’univers des idées, du débat public et de la culture, où il détient à chaque fois la plus influente des positions.

Vincent Bolloré avance également ses pions dans le cinéma. En chemin pour prendre le contrôle de la société de production et de distribution UGC et de ses 48 cinémas en France, il détient déjà une galaxie de sociétés de production audiovisuelle. Il est ainsi, derrière Stéphane Courbit, le deuxième actionnaire de Banijay, géant de la trash TV.

Depuis son OPA sur Lagardère, le milliardaire contrôle également les Relay, et leurs emplacements stratégiques dans toutes les stations de métro, gares et aéroports. Que l’on ne soit pas surpris si l’on y constate qu’une bonne partie des livres proposés à la vente – et les mieux exposés de tous – portent la signature de Jordan Bardella, Éric Zemmour ou Philippe de Villiers.

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Vincent Bolloré lors de l’assemblée générale 2017 du groupe Vivendi à Paris.  © Photo Pascal Sittler / REA

Dans le conglomérat Bolloré figurent aussi le géant de la publicité Havas, des sociétés de jeux vidéo parmi les plus connues en France (Gameloft, par exemple), le géant mondial de la musique Universal, une myriade de salles de spectacle dont L’Olympia, les Folies Bergère ou le Casino de Paris, ou encore l’un des principaux instituts de sondage (CSA).

Et à toutes ces participations il faut encore en ajouter de nombreuses autres, dans les télécommunications ou encore l’énergie…

Vincent Bolloré a poursuivi sa folle expansion sans que personne se mette en travers de son chemin. Son aventure capitaliste et extrême-droitière n’a en France qu’un seul précédent, celui du parfumeur fasciste François Coty. Ce dernier avait racheté Le Figaro en 1922 pour l’asservir aux combats de l’extrême droite de l’époque. Avant de créer sa propre ligue, Solidarité française, qui manifesta avec les autres groupuscules d’extrême droite le 6 février 1934 devant l’Assemblée nationale, pour essayer de renverser la République.

Lors du vrai-faux « procès Bolloré » organisé le 1er octobre 2025 par le Fonds pour une presse libre (FPL*), l’historien des médias Alexis Lévrier a cependant nuancé la comparaison avec François Coty, dont le groupe était bien modeste comparé « avec létendue, la diversité et la complémentarité des médias détenus aujourdhui par Vincent Bolloré ».

Ce panorama inquiétant nous ramène à la question de la faillite du dispositif anticoncentration français. Si ses critères sont inopérants pour contrarier des concentrations verticales, ils sont inexistants pour les concentrations horizontales.

Bulldozer sans limites

Comment un même groupe qui contrôle des médias peut-il aussi être l’actionnaire dominant d’un groupe de publicité – publicité qui peut être une des sources de financement d’autres médias ? Comment un même groupe peut-il être un acteur majeur à la fois du monde des médias et de celui de l’édition, pesant à la fois sur l’information et sur l’opinion ? Comment un même groupe peut-il posséder un institut de sondage et des médias, en se servant des deux pour promouvoir des personnalités d’extrême droite ?

Vincent Bolloré peut faire ce qu’il veut, son conglomérat est un bulldozer sans limites : favoriser Bardella en mettant à son service tous les médias qu’il contrôle ; favoriser Bardella en lui ouvrant les portes de Fayard ; favoriser Bardella avec un sondage le sacrant personnalité préférée des Français·es ; favoriser Bardella en le mettant en tête de gondole dans les Relay.

Ce que prévoit l’actuel dispositif anticoncentration

Le dispositif anticoncentration actuel est détaillé sur le site de l’Arcom. Il trouve sa source dans la loi no 86-1067 du 30 septembre 1986, prise par le gouvernement Chirac-Balladur – loi qui avait assoupli le dispositif conçu par la gauche en 1984. La loi de 1986 a, par la suite, été amendée, évoluant vers un dispositif peu contraignant. L’article 39 de la loi de 1986 (amendée) fixe des seuils capitalistiques pour la TNT. L’article 41 limite le cumul pour des services de radio et de télévision. Les articles 41 et suivants limitent les concentrations multimédias.

Explication de l’Arcom : « Aucune autorisation ne peut être délivrée à une personne qui se trouverait dans plus de deux des situations suivantes :

  • Être titulaire d’une ou de plusieurs autorisations relatives à des services de télévision diffusés par voie hertzienne terrestre permettant la desserte de zones dont la population recensée atteint quatre millions d’habitants ;
  • Être titulaire d’une ou de plusieurs autorisations relatives à des services de radio permettant la desserte de zones dont la population recensée atteint trente millions d’habitants ;
  • Éditer ou contrôler une ou plusieurs publications quotidiennes imprimées d’information politique et générale représentant plus de 20 % de la diffusion totale, sur le territoire national, des publications quotidiennes imprimées de même nature, appréciée sur les douze derniers mois connus précédant la date à laquelle la demande d’autorisation a été présentée. »

Jusqu’à quand une telle situation d’abus de position dominante peut-elle perdurer ? Jusqu’à ce que le législateur se réveille et comprenne l’urgence de rouvrir le débat sur une grande loi anticoncentration, qui protège les citoyen·nes de ce type d’opérations de prédation, d’influence ou de manipulation.

Mais dans le cas du conglomérat Bolloré, déjà constitué, comment éviter qu’il pèse aussi dangereusement sur la vie démocratique française ? Comment surmonter les conflits d’intérêts sur lesquels il prospère ?

Il n’y a guère qu’une réponse, même si elle ouvre un débat tabou en France : il faut d’urgence démanteler le groupe Bolloré.

S’inspirer des États-Unis

Il est souvent arrivé aux États-Unis que le débat public se focalise sur le démantèlement de groupes industriels ou financiers ayant atteint une taille trop imposante. Devenus des dangers pour la vie économique du pays, sinon même pour la démocratie, ils ont provoqué des mesures, parfois très audacieuses, qui ont marqué l’histoire économique du pays.

Disposant depuis la fin du XIXe siècle d’une législation antitrust qui n’a cessé de se renforcer au fil des décennies, l’administration états-unienne s’en est périodiquement servie pour démanteler de grands empires économiques, comme l’American Tobacco Company et la Standard Oil en 1911, ou AT&T en 1984. Au pays du libéralisme, la concurrence est la règle, et les situations d’abus de position dominante sont sanctionnées.

En 2020, la sénatrice et candidate à la primaire démocrate Elizabeth Warren avait même promis, en cas d’élection, de procéder au démantèlement des géants numériques américains. Concrètement, l’activité du moteur de recherche de Google aurait dû être séparée de l’activité publicitaire, tandis que Google aurait été scindé en de nombreuses entités commerciales, recoupant les multiples services que la firme regroupe.

Ce débat autour de Google a d’ailleurs franchi l’Atlantique. Depuis sa condamnation par la Commission européenne en septembre 2025 à une amende record de 3 milliards d’euros pour avoir abusé de sa position dominante dans la publicité en ligne, le géant californien cherche toujours à échapper à la menace d’un démantèlement.

Conflits d’intérêts et renationalisations

En France, personne n’a eu le courage ou l’audace d’ouvrir ce débat. Ni à droite ni dans les différentes composantes de la gauche, en dépit d’initiatives citoyennes pour « désarmer » ou dire « Stop Bolloré ». Il serait pourtant opportun et urgent d’envisager ce projet radical.

Pour le contraindre à se mettre en conformité avec de nouveaux critères anticoncentration beaucoup plus énergiques décidés par le législateur, il suffirait de placer Vincent Bolloré devant l’obligation de céder les participations qui posent des problèmes de conflit d’intérêts. Et d’agiter au besoin, si le milliardaire traînait des pieds, la menace d’une nationalisation provisoire de ces mêmes activités.

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Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’idée n’est en rien iconoclaste. On oublie trop souvent que les premiers partisans des nationalisations en France, à la fin du XIXe siècle, proviennent des cercles libéraux qui voulaient mettre fin provisoirement aux situations de monopole, pour que les marchés fonctionnent bien. 

Dans le cas de Vincent Bolloré, le démantèlement de son groupe pourrait s’inscrire dans une même logique libérale. Mais cette fois, ce n’est pas de libéralisme économique qu’il est question, mais bien de libéralisme politique – en défense de la démocratie. En défense de sa survie, même.

Laurent Mauduit

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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