Après le désastre des Ehpad, le groupe Orpea rebondit en psychiatrie
Après le scandale des maltraitances en Ehpad qui avait durablement discrédité Orpea, le groupe privé — rebaptisé Emeis — s’invite dans un autre champ de la santé : la psychiatrie. Près de Strasbourg, il a obtenu l’autorisation d’ouvrir une vaste clinique psychiatrique pour adolescents, alors que la politique nationale privilégie les soins sans hospitalisation. Cette décision, validée par l’Agence régionale de santé, soulève de nombreuses questions. Comment ce projet a-t-il été autorisé, et pourquoi à ce groupe en particulier ? Enquête sur cette implantation controversée et sur les choix de l’État face au privé dans la santé mentale.
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Dimanche 23 février 2025. Sur l’antenne de Radio Classique, Laurent Guillot s’adresse aux auditeurs matinaux, en quête de conseils en gestion de patrimoine, avec un ton assuré. Ancien haut fonctionnaire de la Direction du Trésor, il a pris les rênes d’Orpea en 2022 pour redresser le groupe, alors secoué par le scandale révélé dans les Fossoyeurs, l’enquête de Victor Castanet sur les Ehpad. Mais Orpea n’est plus Orpea : pour effacer ce passé sulfureux, le groupe a changé de nom en mars 2024 et s’appelle désormais Emeis. A l’antenne, son directeur général vante les succès du groupe, mais cette fois dans un autre secteur : la psychiatrie. Il avance un chiffre : en France, un patient en santé mentale sur dix se rend dans les établissements Emeis. « On est extrêmement important, affirme-t-il. On est systémiques dans le système de soins français par nos cliniques psychiatriques ». Et il annonce la suite : « Il y a […] beaucoup, beaucoup, beaucoup d’activité à venir devant nous. »
Ce jour-là, comme s’il préférait ne pas attirer l’attention sur ce dossier, il omet d’évoquer un dossier majeur : la construction d’un gigantesque complexe psychiatrique à Schiltigheim, dans la banlieue de Strasbourg. Baptisé Europsy, le projet prévoit une clinique de 80 lits pour adolescents et jeunes adultes, ainsi que deux hôpitaux de jour. Le dossier est ficelé. L’Agence régionale de santé (ARS) Grand Est, chargée du pilotage de la santé publique en région, a validé le projet et délivré les autorisations nécessaires. À première vue, donc, rien d’anormal. Depuis les confinements liés au Covid, les troubles psychiatriques chez les jeunes explosent et les besoins en soins sont immenses. Pourtant, l’attribution d’autant de lits pour cette classe d’âge interroge. La Haute autorité de santé (HAS), qui fixe les standards de soins, recommande depuis plus de vingt ans de limiter l’hospitalisation de nuit des adolescents, afin de réduire les effets délétères de l’isolement et de l’enfermement, même lorsque l’hospitalisation peut se justifier dans les situations les plus graves.
Je ne sais pas comment on pilote tout ça
A l’automne dernier, pour le tournage du documentaire SOS Jeunesse en détresse (diffusé en octobre sur France 5), nous avons interrogé le délégué ministériel à la Santé mentale, Frank Bellivier. Il exprimait clairement son scepticisme : « On ne dit pas qu’on n’a pas besoin de quelques lits, mais on essaie de faire que ces hospitalisations soient courtes, et qu’au contraire, on ait un dispositif de suivi ambulatoire intensif. Travailler avec l’environnement familial des ados, c’est plutôt ça qui est préconisé par les recommandations de bonnes pratiques. » A propos du projet de Schiltigheim, il ajoutait : « Il faudrait qu’on voie le projet médical. Mais en tout cas, une grande institution avec 80 ados qui ne vont pas bien dedans, je ne sais pas comment on pilote tout ça ! »
Face à un projet qui semble prendre le contrepied des recommandations officielles, Blast a enquêté pour comprendre comment Emeis a obtenu le feu vert des autorités.
Pour y voir clair, il faut remonter aux origines du projet Europsy. Orpea tentait depuis près de 20 ans de s’implanter en psychiatrie en Alsace. Dès 2007, le groupe présente un projet de clinique de “90 lits d’hospitalisation complète et 10 places de jour ». En 2012, il revient à la charge à Schiltigheim, au sein du pôle médical de l’Ill, où il gère déjà une maison de retraite et deux cliniques. A chaque fois, l’Agence régionale d’Hospitalisation, rebaptisée ensuite ARS, refuse d’accorder les autorisations. Patrick Métais, directeur médical de la filiale sanitaire d’Orpea de 2004 à fin 2010, explique : « A l’époque, l’ARS ne veut pas du privé lucratif ».
Laurent Habert, qui dirigeait l’ARS de 2010 à 2015, justifie : « Le département était déjà bien maillé en psychiatrie par trois établissements publics. Nous ne souhaitions pas modifier cet équilibre ». Après ces échecs, Orpea change de stratégie en 2018. Il présente le projet Europsy, mais cette fois-ci allié avec un partenaire : Clinipsy, un autre groupe fondé à Lyon en 2008 par le psychiatre Laurent Morasz. Cette association intrigue : le 6 novembre 2023, une enquête de Blast avait détaillé, à la suite des révélations de Lyon Mag, les conditions troublantes dans lesquelles Clinipsy avait obtenu des autorisations en Rhône-Alpes, avant que certains fonctionnaires de l’ARS impliqués ne rejoignent ensuite l’entreprise privée. Un passage du public au privé qui soulève la question d’éventuelles contreparties et fait toujours l’objet d’une enquête du Parquet National Financier (PNF). Interrogé sur l’intérêt de cette alliance Orpea Clinipsy, Emmanuel Masson, anciendirecteur de la filiale sanitaire d’Orpea, l’explique ainsi : « Nous n’avions aucune expérience sur les soins études, d’où notre souhait de nous associer avec le groupe Clinipsy. C’est l’unique motivation de ce projet basé sur nos complémentarités. » Son partenaire Laurent Morasz, lui, refuse de répondre à nos questions. Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons interrogé un haut fonctionnaire du ministère de la Santé, souhaitant rester anonyme. « Cette association entre les deux sociétés interroge », reconnaît-t-il, avant de conclure, à titre personnel : « Il y a anguille sous roche ».
Orpea et l’Alsace, une longue histoire
De quoi parle-t-on exactement ? L’ancien cadre d’Orpea, Patrick Métais, éclaire notre lanterne. Selon lui, « même avant le retentissement du livre Les Fossoyeurs, Orpea souffrait déjà d’une mauvaise image dans le secteur, notamment en raison de sa recherche continuelle de profit et de son modèle de centralisation à outrance ». Traduction : une gouvernance très verticale laissant peu d’autonomie aux établissements locaux. Pour obtenir de nouvelles autorisations, Orpea aurait donc eu recours à un petit partenaire jugé plus fréquentable pour les autorités. Un ancien directeur de clinique chez Clinipsy souhaitant rester anonyme estime qu’Orpea se serait allié à Clinipsy pour masquer sa propre réputation auprès de l’ARS. « J’ai toujours pensé que Clinipsy était apporteur d’affaires de Clinea et qu’Emmanuel Masson se servait de Laurent Morasz pour obtenir des autorisations », confie-t-il. Un ancien responsable d’un grand groupe concurrent estime que ce type de montage est courant en psychiatrie. Certains groupes passent par des partenaires plus petits pour faciliter les obtentions administratives ou soigner leur image auprès des autorités. L’ancien directeur de Clinipsy va dans ce sens. Il soupçonne un accord tacite entre son groupe et Orpea : Clinipsy aurait mis son réseau de cliniques psychiatriques au service d’Orpea, et en retour Orpea se serait volontairement retiré du marché des hôpitaux de jour, laissant le champ libre à Clinipsy pour s’y développer. « Laurent Morasz (Clinipsy) parvenait ainsi à ce que l’un des plus gros concurrents se retire d’un business qu’il souhaitait développer »,affirme-t-il. Les faits donnent une résonance troublante à ses allégations : en 2020, Clinipsy vend neuf cliniques psychiatriques à Orpea. Le groupe de Laurent Moratz se désengage discrètement du projet Europsy et recentre ses activités sur les structures ambulatoires, moins coûteuses, plus simples à gérer et surtout très rentables.
Du côté d’Orpea, Emmanuel Masson rejette catégoriquement toutes les accusations. « Nous n’avions aucun besoin de nous cacher » derrière un groupe allié comme Clinipsy, affirme-t-il. « Pour ce qui est de notre réputation vis-à-vis de certaines ARS, nous avions bien évidemment quelques détracteurs, mais aussi beaucoup de personnes qui appréciaient notre travail ». Il nie toute entente stratégique avec Clinipsy, qualifie les allégations de l’ancien cadre anonyme d’« erronées » et celles de Patrick Métais de « mensongères » : « Patrick Métais est parti en conflit avec le groupe Orpea et il se sert de vos tribunes pour propager des informations erronées, c’est un mythomane ». Pourtant, Patrick Métais n’est pas n’importe qui : il a été à l’origine de plusieurs révélations majeures du livre Les Fossoyeurs, qui ont conduit à la mise en examen de trois anciens dirigeants d’Orpea.
Des avis non suivis
Et à l’Agence régionale de santé de Strasbourg, comment les fonctionnaires ont-ils accueilli le projet Europsy ? Comment ont-ils décidé qu’une clinique privée de 80 lits supplémentaires méritait un feu vert ? Pour le savoir, nous avons demandé à consulter des documents relatifs à la société Europsy et à son projet de clinique psychiatrique. L’ARS a refusé. Nous avons donc saisi la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA). Une démarche qui permet de comprendre pourquoi l’ARS préférait garder ces pièces sous clé.
Quand un groupe privé comme Europsy dépose une demande d’autorisation pour ouvrir des cliniques psychiatriques pour jeunes, une Commission spécialisée de l’organisation des soins (CSOS) doit rendre un avis. Cette instance réunit des représentants des collectivités territoriales, des usagers, des partenaires sociaux et des établissements publics et privés. Les documents obtenus via la CADA révèlent que la CSOS, réunie le 22 mai 2019, s’est déclarée favorable à la création d’une clinique et d’un hôpital de jour pour mineurs. En revanche, pour les jeunes adultes, c’est non. Le vote est « partagé » pour l’hospitalisation complète et clairement « défavorable » pour l’hôpital de jour. Malgré ces réserves, l’ARS a accordé le feu vert au promoteur privé. Certes, l’avis de la CSOS n’est que consultatif. Mais dans la pratique, le directeur général de l’ARS suit habituellement ses recommandations. Celui de l’époque, Christophe Lannelongue, assume son choix : « Je n’avais pas l’impression que le public pouvait répondre à ces besoins dans des conditions correctes, dans un contexte où il y a à la fois une faiblesse des ressources et des moyens accordés au public. ”
Si l’on creuse ce rapport trouble entre l’ARS et Orpea, on découvre des éléments encore plus dérangeants. En 2023, l’ARS a par exemple accordé à Orpea des autorisations dont la solidité peut être mise en cause au regard du droit.
Des passe-droits pour Emeis ?
Les premières autorisations pour la psychiatrie adulte et l’infanto-juvénile sont accordées en mai et juillet 2019. A l’époque, la réglementation impose à Orpea de lancer la construction de sa clinique et de ses hôpitaux de jour dans un délai de trois ans, faute de quoi les autorisations vont devenir caduques. La crise Covid entraîne un report d’environ trois mois. Mais même avec ce délai supplémentaire, Orpea n’a pas respecté les échéances. Malgré cela, l’ARS confirme, par un nouvel arrêté, les autorisations de la clinique et des deux hôpitaux de jour, comme si celles de 2019 restaient valables, alors qu’elles sont légalement expirées depuis plusieurs mois. Le groupe se défend et assure que l’autorisation de 2019 est toujours valable en mai 2023. Mais le compte-rendu de la réunion du CSOS du 16 mai 2023, que nous avons obtenu par la CADA, dit l’inverse : « Les délais réglementaires (ndlr : des autorisations de 2019) n’ont pas pu être respectés ». L’ARS a donc accordé des autorisations hors du cadre légal. Blast a récupéré un autre document intéressant : le rapport rédigé en mai 2023 par une instructrice de l’ARS, chargée d’étudier la demande de renouvellement de l’autorisation d’Orpea. Dans le paragraphe intitulé « Une analyse critique de la demande », elle reprend mot à mot les formulations d’Orpea faisant l’éloge d’Europsy : « un projet qui fait l’objet d’échanges ouverts et concertés afin de proposer une offre de soins coordonnées [sic], complète et accessible aux populations de l’Eurométropole de Strasbourg. » Nous avons fait lire ce rapport au haut fonctionnaire du ministère de la Santé, expert sur ces questions d’autorisations administratives.
Comment un rapport d’inspecteur peut-il être aussi partisan !
Sa réaction est très critique : « Le rapport de cette inspectrice de l’ARS est inconsistant », estime ce haut fonctionnaire. En le parcourant, il s’étonne qu’il reprenne tels quels les arguments d’Emeis, à savoir pour justifier le retard de la mise en œuvre du projet, le blocage d’une révision du plan d’urbanisme (PLU) et il s’interroge : « Comment un rapport d’inspecteur d’ARS peut-il être aussi partisan ? L’administration sort ici de son rôle ».
Que répond l’ARS à ces accusations ? Elle reconnaît que « la Clinique n’était pas en mesure de mettre en œuvre l’hospitalisation complète dans le délai imparti”. Mais, ajoute-t-elle, le besoin de soins psychiatriques restant “non couvert », ilfallait agir et « délivrer à la Clinique une nouvelle autorisation ». Pour justifier cette décision, l’ARS affirme que sa Commission spécialisée de l’offre de soins, qui s’est réunie le 16 mai 2023, a donné « un avis favorable ». Sauf que ce n’est pas vrai. Le compte-rendu de cette réunion, obtenu une fois de plus par la CADA, dit exactement le contraire : sur 21 votes, 17 se sont prononcés contre le projet Europsy et seulement 4 en sa faveur. L’avis était donc largement négatif. Malgré cela, les dirigeants de l’ARS ont ignoré l’opposition de la Commission et ont délivré l’agrément au projet Europsy. Interrogée par Blast sur cette contradiction, l’ARS est restée silencieuse.
Une guerre larvée et très politique
Dans la région Grand-Est, la décision ne passe pas inaperçue. Jeanne Barseghian, maire écologiste de Strasbourg, est vent debout depuis toujours contre le projet de clinique privée d’Emeis. Elle déplore notamment qu’en février dernier, l’ARS avait refusé l’ouverture d’un hôpital public de jour à Brumath sous prétexte qu’un opérateur privé en ouvrait déjà un. L’ARS ne jugeait alors pas « opportun » de « doubler cette offre sur un même territoire ». Cet opérateur privé, c’était… Emeis. Ce que les grands groupes et les ARS présentent toujours comme une offre « complémentaire » est en réalité concurrente du public. Une administration de l’État qui favorise le privé au détriment du public ? Le débat, en mars 2025, fait rage au conseil municipal de Strasbourg.
Lors d’une séance tendue, le conseiller socialiste Dominique Mastelli défend le recours au privé lucratif, pointant le manque criant de lits pour adolescents en crise : Strasbourg n’en compte que 12. C’est aussi pour cette raison qu’un collectif de 60 professionnels de santé, majoritairement libéraux, soutient le projet Europsy, qu’il présente comme une opportunité pour les jeunes patients et leurs familles. Mais à l’autre bout de l’hémicycle, la maire Jeanne Barseghian et ses adjoints dénoncent un établissement qui, selon eux, risque de vider l’hôpital public des derniers pédopsychiatres qui y exercent encore… Ils savent de quoi ils parlent. En novembre 2022, l’ouverture d’une clinique psychiatrique d’Orpea à Toul avait vidé les rangs d’un hôpital public des Vosges et d’un autre de Meurthe-et-Moselle. Leurs responsables avaient écrit à l’ARS pour dénoncer le comportement du groupe : contrairement aux engagements pris, la clinique privée avait recruté cinq psychiatres qui travaillaient auparavant dans leurs établissements… “Les recrutements médicaux ont été réalisés au détriment des hôpitaux publics” constataient les deux directeurs.
Un secteur réputé pour sa rentabilité
Au conseil municipal de Strasbourg, en mars 2025, les opposants au projet Europsy dénoncent son caractère « démesuré ». Avec ses 80 lits, le projet n’aurait, selon Alexandre Feltz, adjoint à la maire, qu’un seul objectif : assurer « la rentabilisation financière d’un opérateur privé à but lucratif ».
Mais quelle rentabilité peut-on attendre de ces 80 lits, ramenés à 75 dans la dernière mouture du projet ? Emeis refuse de donner un chiffre précis, invoquant une réforme en cours de la psychiatrie, dont les tarifs restent encore incertains. Le rapport d’instruction de l’ARS, daté de mai 2023, prophétisait que la clinique serait rentable dès sa troisième année d’exercice. Un sacré résultat, alors que les établissements publics de psychiatrie peinent depuis des années à équilibrer leurs comptes.
La réforme du financement de la psychiatrie change la donne. Fini la subvention calculée au prix de journée : les cliniques privées reçoivent désormais une dotation mensuelle, un budget fixe. Et pour les enfants, le jackpot : la dotation est 4,7 fois plus élevée que pour un adulte. Conséquence directe : selon la simulation de la Cour des comptes, dans son rapport sur la pédopsychiatrie de mars 2023, plus de 80% des cliniques accueillant des enfants profiteraient de cette réforme, avec une hausse moyenne de 13% de leurs recettes. Quelle sera la dotation exacte versée à Europsy ? Les dirigeants d’Emeis disent l’ignorer. Mais ils savent qu’ils bénéficient d’un autre avantage de taille : l’État n’impose aucune limite sur les effectifs à embaucher pour faire tourner un établissement psychiatrique. Autrement dit, même si Europsy ne recrute pas tout le personnel prévu dans sa demande d’agrément, il percevra quand-même sa dotation. Un point d’ombre qui résonne particulièrement auprès des salariés : depuis deux ans, plusieurs employés de cliniques Emeis dénoncent justement ce manque de personnel.
La rentabilité sur le dos des salariés
En octobre 2024, des salariés Emeis de la clinique psychiatrique Marie-Savoie du Cateau-Cambrésis (Nord) manifestent sur le parvis de l’établissement. Ils dénoncent la « mise en danger » de leurs collègues et alertent sur des effectifs insuffisants face à des patients de plus en plus difficiles à encadrer. Un mois plus tard, à Seyssins (Isère), la quasi-totalité des soignants de la clinique psychiatrique du Dauphiné entament une grève de trois semaines. Ils pointent notamment la volonté de la direction de réorganiser le travail en réduisant les effectifs de trois à deux infirmiers pour 35 patients le week-end et en supprimant un poste d’infirmier volant la nuit. Réduction d’effectifs, souffrance au travail : le scénario se répète en Moselle, où plusieurs soignants en CDI de la clinique psychiatrique de Thionville choisissent de démissionner. Dans Le Républicain lorrain, ils expliquent en mars 2022 qu’Emeis leur impose « une surcharge de travail, une dangereuse démultiplication des tâches, ainsi que l’emploi jugé abusif d’intérimaires paramédicaux ». Interrogé par Blast, Emeis rejette toutes ces accusations. Le groupe assure que, suite à l’article du Républicain Lorrain, l’inspection du travail a contrôlé la clinique et n’a rien relevé de problématique. Mais quand nous demandons à Emeis et à l’Inspection du travail de nous communiquer le contenu de ce rapport, aucun des deux ne répond à notre demande. Pour lever le doute, nous avons contacté directement des salariés et des patients de la clinique de Thionville. Sur place, la situation apparaît chaotique : démissions en masse et patients laissés à eux-mêmes (voir encadré).
Misère du public, cachotteries du privé
Pendant que l’État autorise la multinationale Emeis à construire une clinique privée, l’hôpital public de Strasbourg continue de souffrir d’un manque de moyens chronique. Depuis vingt ans, les soignants du service de pédopsychiatrie du Centre hospitalier universitaire, dont certains furent longtemps logés dans un algéco, attendent la construction d’un nouveau bâtiment. Chaque année, le projet est repoussé pour des raisons budgétaires. Le 28 février dernier, surprise : le ministre de la Santé de l’ex-gouvernement Bayrou, Yannick Neuder, se déplace dans la capitale alsacienne et déclare à Rue 89 Strasbourg : « Je suis très content de venir dans deux mois pour la pose de la première pierre ».
Une première pierre qui sera finalement symbolique. Peu après, l’État et l’ARS Grand-Est ont débloqué 24,7 millions d’euros, non pour construire le bâtiment attendu, mais pour regrouper toutes les unités de pédopsychiatrie dans un ancien bâtiment réhabilité pour l’occasion. Et le déménagement n’est prévu qu’en… 2028, alors qu’un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales, publié en 2020, alertait que la délocalisation « ne pouvait plus attendre ».


Document Blast
La maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian, et ses adjoints, opposants au projet Europsy, constatent que pendant que la psychiatrie publique s’effondre, ferme lits et services et voit ses derniers pédopsychiatres partir à la retraite, l’État ouvre grand les portes au privé au lieu de soutenir le secteur en difficulté. En avril 2025, elle écrit à la ministre de la Santé de l’époque, Catherine Vautrin, pour demander le retrait de l’agrément accordé à Emeis « afin de ne pas aggraver les inégalités sociales et de santé (tous les patients ne peuvent pas se payer un séjour en clinique privée, NDLR) » et de « ne pas accroître les difficultés de l’hôpital public déjà en tension ». La ministre n’a jamais répondu. Mais la maire écologiste assure à Blast qu’elle continuera de « suivre de près le projet Emeis. » Avec l’espoir, dit-elle, « qu’il prendra meilleur soin de nos jeunes qu’Orpea ne l’a fait avec nos aînés ».
(1) À cette occasion, la Caisse des dépôts est devenue actionnaire du groupe à hauteur de 22,48%.
Deux cliniques Emeis épinglées pour leurs soins
La future clinique psychiatrique Europsy doit s’installer dans le pôle médical de l’Ill, où Emeis possède déjà trois établissements pour les personnes âgées : la maison de retraite de l’Aar, la clinique du Ried pour les soins médicaux et de réadaptation, et la clinique de l’Ill, spécialisée en soins de longue durée. Ces deux dernières présentent un bilan peu concluant.
En 2024, la Haute autorité de santé (HAS) a évalué ces deux cliniques. Son verdict, rendu en en septembre 2024, est cinglant : la qualité des soins y est jugée « insuffisante » et les deux établissements en sont ressortis « non certifiés ». Pour se faire une idée, seuls 4% des établissements de santé en France échouent à cette certification. Pas exactement un score à mettre en avant.
Pourtant, Emeis n’a pas clairement affiché le macaron « non certifié » sur les sites internet des cliniques, alors que c’est obligatoire. Le groupe évoque un « problème d’affichage » et assure avoir corrigé l’erreur dès sa constatation. Sauf que la Haute autorité nous a confié qu’elle a dû elle-même rappeler la règle après notre intervention. La multinationale ne s’est finalement mise en règle… qu’un an après la publication du rapport.

Document HAS
Séjours marquants dans la clinique Emeis de Thionville
Au Centre de soins du Grand Est, la clinique Emeis de Thionville connaît une première alerte dès mars 2022, alors que l’établissement n’a ouvert que depuis un an et demi. En 2023, cinq salariés affirmant de ne pas avoir reçu leur salaire saisissent l’inspection du travail. Dans un courrier adressé à Laurent Guillot, directeur général du groupe, et que Blast a pu consulter, l’inspectrice du travail indique se réserver la possibilité d’engager des poursuites pénales au vu de la situation. Ambiance.
S’agit-il d’un cas isolé ? Pas sûr. Selon les informations recueillies par Blast, des faits similaires se seraient produits dans le Sud-Ouest. Dans le Lot, l’inspection du travail, saisie par des salariés, serait intervenue pour des motifs comparables dans un autre établissement de l’ex-Orpea. Sollicitée, la direction reconnaît l’existence de difficultés « techniques » en 2023, qu’elle attribue à un « changement de [son] outil (logiciel, ndlr) de paie ».
Démissions à Thionville
Malgré ces alertes et ces précédents, la situation ne s’arrange pas pour le personnel en Moselle. Courant 2024, la direction licencie pour faute grave le médecin coordonnateur, un pédopsychiatre en poste à la clinique de Thionville depuis son ouverture. Emeis le remplace par un psychiatre exerçant également au Centre Médico-Psychologique de Briey. Selon plusieurs soignants, ce médecin aurait déclaré à ses employeurs que s’ils lui laissaient « le champ libre », il pourrait « remplir la clinique ». La multinationale dément que le Dr Andrei — qui est décédé peu de temps après notre demande d’entretien — ait tenu de tels propos. Elle refuse par ailleurs de commenter le licenciement intervenu avant son arrivée, se retranchant derrière le « secret professionnel ».
Entre l’automne 2024 et l’été 2025, de nombreux départs surviennent en interne. D’après un recensement effectué par Blast auprès de plusieurs salariés d’Emeis, entre 20 et 25 employés démissionnent sur cette période, notamment au sein de l’unité infanto-juvénile. L’entreprise ne confirme pas ces chiffres. Elle évoque une « période de renouvellement de ses équipes en 2024 et 2025 », qu’elle attribue à un « marché de l’emploi très concurrentiel », dans une zone « frontalière » avec le Luxembourg.
L’obsession du TO
Du côté des ex-salariés, le discours diffère nettement. Blast a recueilli les témoignages de plusieurs anciens employés, qui décrivent une dégradation des conditions de travail après le changement de direction médicale intervenu en 2024. Ils évoquent « un management par la terreur » et « une dégradation de la prise en charge », parlant d’un travail qui aurait « perdu son sens et sa valeur humaine ». Plusieurs soignants mettent en cause « l’obsession du TO », le taux d’occupation des lits.
« On nous demandait de trouver des patients, il ne fallait pas qu’il y ait de lit vide, explique l’un de nos témoins. Si quelqu’un sortait le vendredi, il fallait en faire rentrer un autre le même jour », témoigne l’un d’eux. Un autre affirme que la direction aurait encouragé des « prises en charge à rallonge, alors que les patients allaient mieux », afin de maintenir ce fameux taux d’occupation.
Emeis conteste l’ensemble de ces accusations. Le groupe affirme que les pratiques décrites sont « radicalement opposées à (ses) valeurs, à (son) éthique et à la réalité du travail mené par (ses) équipes. »
Dans ce contexte, plusieurs patients décrivent une expérience difficile. Quatre jeunes suivis dans l’unité des 16-25 ans ont raconté à Blast les conditions de leur séjour à l’été 2025. Selon leurs témoignages, l’établissement manquait de personnel et aucun psychologue, ergothérapeute ou psychomotricien n’était alors présent.
Admis pour une grave dépression, Adrien, 24 ans, affirme n’avoir rencontré le psychiatre qu’à deux reprises en plus de trois semaines, dont une première consultation principalement consacrée à la présentation du fonctionnement de l’établissement. « Nous étions une bonne dizaine de patients dans l’unité et il n’y avait qu’un psychiatre, qui n’était pas tout le temps présent », témoigne-t-il. Adrien indique que le sport constituait la seule activité qu’il a pu pratiquer durant son séjour. Il a finalement décidé de sortir contre avis médical, pour écourter un séjour qui, selon lui, ne lui a « rien apporté ».
Il y avait des traces sur son cou
Guilaine, elle, n’a pas tenu plus d’une semaine. Elle connait pourtant les lieux : elle y a déjà été hospitalisée à deux reprises. Âgée de 20 ans, elle dit s’être sentie « dépérir » dans un lieu dont elle décrit le « déclin » comme « affolant ».
Pendant son court séjour, un épisode la marque profondément. Elle raconte la situation d’une autre patiente en grande détresse. « Il y avait une patiente qui a essayé de mettre fin à ses jours en prenant le câble du téléviseur de sa chambre et essayait de se prendre avec. J’ai vu les marques sur son cou. On disait qu’on était très inquiets pour elle, mais on nous répondait que son psychiatre estimait qu’elle allait bien », affirme-t-elle. Selon Guilaine, face à cette situation, certains patients auraient pris l’initiative de la surveiller. « On se relayait pour la surveiller dès qu’elle quittait la salle commune. Quand on ne la voyait plus, on allait toquer à sa chambre pour savoir ce qu’elle faisait », poursuit-elle.
Sana une autre jeune patiente de l’unité, confirme ce récit : « C’était une fille très en détresse, elle a été placée plusieurs fois en code couleur violet », indique-t-elle, en référence au dispositif interne signalant un risque suicidaire. « Si on la laissait seule dans sa chambre, elle pouvait trouver tout et n’importe quoi pour se faire du mal. J’ai vu la trace de strangulation sur son cou, elle l’a gardée deux jours, elle ne faisait pas semblant. On devait être constamment là pour elle. Dès qu’elle se retrouvait seule, on allait voir ce qui se passait ».
Au nom du secret médical, Emeis refuse de commenter ces faits. Le groupe indique seulement que cette « allégation », qu’il qualifie « d’une extrême gravité », « décrit une situation qui serait intolérable et inacceptable ». La direction juge par ailleurs « impensable » que la surveillance d’un patient puisse être déléguée à d’autres patients. Plus largement, le groupe propriétaire de la clinique affirme n’avoir constaté « aucune défaillance dans la prise en charge », et précise avoir adapté l’offre thérapeutique « à la période estivale ».
Plusieurs anciens patients ont également relaté à Blast un autre épisode qu’ils disent avoir vécu comme traumatisant. Ils évoquent des attouchements qu’une patiente aurait pratiqués sur un jeune homme décrit comme « bipolaire », sous traitement lourd, « prenant de très fortes doses de médicaments, incohérent par moments » et, selon eux, « dans l’incapacité de dire non ».
Sana raconte une scène qui l’a marquée : « À peine arrivée dans le service, je l’ai vue en train de chevaucher un patient qui avait l’air complètement shooté, sur le canapé du salon. » Hugo, 19 ans, hospitalisé dans la même unité à cette période, affirme de son côté avoir vu cette patiente « toucher les parties intimes (du patient médicamenté, NDLR) à travers les vêtements ».
Ça continuait
Selon les déclarations concordantes des témoins interrogés par Blast, les attouchements se seraient répétés à plusieurs reprises, sur plusieurs jours, dans le salon puis la chambre du jeune homme. Très affectés par ces faits, et craignant pour certains d’être eux-mêmes agressés, ils affirment avoir alerté les soignants. « Cela nous mettait très mal à l’aise, relate Guilaine. On a fait remonter l’information, mais ça continuait. » À bout, Hugo décide alors d’appeler le commissariat de Thionville. Les policiers qui se déplacent sur place entendent le jeune homme, lequel ne dépose pas plainte. La patiente mise en cause est finalement transférée à l’étage, au sein d’une unité fermée.
Interrogée sur ces témoignages, Emeis évoque un simple « incident impliquant deux patients » et réfute toute « inaction de (sa) part ». Sans nier toutefois qu’un patient ait dû contacter lui-même le commissariat.