« Il va y avoir une troisième révolution : celle des IA qui comprennent le monde réel, le monde physique », Yann Le Cun, le français qui quitte Meta.

Yann Le Cun : « Pourquoi je quitte Meta pour créer ma start-up d’IA »

L’ex-directeur de la recherche fondamentale en intelligence artificielle de Meta justifie le lancement de sa start-up, spécialisée dans le monde physique, par ses divergences avec le groupe américain, et prédit une « troisième révolution de l’IA ». 

Par David Larousserie et Alexandre Piquard

Publié aujourd’hui à 11h00, modifié à 11h53 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/16/yann-le-cun-pourquoi-je-quitte-meta-pour-creer-ma-start-up-d-ia_6662500_3234.html

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Yann Le Cun, alors directeur scientifique de l’intelligence artificielle chez Meta, à New York, le 11 mai 2023.
Yann Le Cun, alors directeur scientifique de l’intelligence artificielle chez Meta, à New York, le 11 mai 2023. VICTOR LLORENTE/NYT-REDUX-REA

A 65 ans, Yann Le Cun, le ponte de l’intelligence artificielle (IA) aux yeux clairs pétillants derrière ses éternelles lunettes Ray-Ban Wayfarer, veut ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Après avoir posé, comme chercheur, les bases de l’IA moderne – ce qui lui a valu de recevoir le prestigieux prix Turing 2018, avec deux confrères, Yoshua Bengio et Geoffrey Hinton –, puis dirigé pendant plus de douze ans la recherche fondamentale en IA chez Meta, le Français lance sa start-up, baptisée « AMI », pour Advanced Machine Intelligence, qu’il rêve en « entreprise mondiale ».

Il réserve les détails de sa levée de fonds (estimée à 500 millions d’euros) et le casting de son équipe à des annonces courant février. On sait seulement que son siège sera à Paris et qu’il a déjà enrôlé l’ex-directeur de Meta France Laurent Solly, ainsi qu’Alex LeBrun, fondateur de la start-up d’IA spécialisée dans la santé Nabla. L’entrepreneur, installé en partie à New York, ambitionne qu’AMI contribue à ouvrir une nouvelle phase de l’IA : « Après l’apprentissage profond il y a douze ans, puis l’avènement des chatbots comme ChatGPT ou Gemini, il y a trois ans, il va y avoir une troisième révolution : celle des IA qui comprennent le monde réel, le monde physique », a-til assuré, jeudi 15 janvier, lors d’une rencontre à Paris avec quelques journalistes, promettant des applications dans l’industrie ou la robotique. Le chercheur ne cache pas que son départ de Meta est lié à des désaccords stratégiques. Et il assume ses critiques politiques de la « dérive autoritaire » du président américain, Donald Trump, ou du soutien de ce dernier, Elon Musk.

« Avant l’été, il y a eu un revirement de la part de Meta : l’entreprise a décidé de se focaliser sur des objectifs à court terme pour rattraper son retard sur OpenAI ou Google dans le domaine des modèles d’IA de traitement du langage qui alimentent les assistants comme ChatGPT ou Gemini », raconte M. Le Cun quand on lui demande d’expliquer son départ du géant américain. Il déplore le « comportement grégaire » des grandes entreprises d’IA, prises « dans une espèce d’ornière » les poussant à « toutes travailler sur la même chose parce qu’elles ne peuvent pas se permettre d’être en retard ». Le Français regrette aussi que cette tendance « aspire l’oxygène de la pièce et réduise les ressources d’autres projets peut-être plus ambitieux, mais à plus long terme », comme les recherches qu’il menait déjà chez Meta.

N’est-ce pas là un euphémisme pour dire qu’il a été mis sur la touche quand Mark Zuckerberg, le fondateur et PDG de Meta, a repris en main la stratégie d’IA de l’entreprise et en a confié la direction, en juin 2025, à Alexandr Wang, 28 ans, fondateur de la start-up Scale AI ? « Mark Zuckerberg et le directeur technique, Andrew Bosworth, soutenaient mes recherches, les jugeant prometteuses. S’il n’y avait qu’eux, j’aurais peut-être pu rester chez Meta. Mais la nouvelle équipe et son orientation à court terme sur les modèles de langage n’étaient pas alignées avec mes intérêts », répond M. Le Cun, tout en respectant ces « choix rationnels ».

« Intelligence étroite »

Le chercheur, en partie responsable de la politique historique de Meta de partage de ses IA en accès libre, regrette aussi que le groupe américain s’oriente vers une « recherche un peu moins ouverte et un petit peu moins en open source », ce qui lui « déplaît profondément ». Enfin, sur une note plus positive, M. Le Cun dit qu’il était convaincu de créer sa start-up parce que ses recherches donnaient des « résultats prometteurs », mais que ses « applications industrielles dans l’aviation ou la robotique n’intéressaient pas Meta ». Le groupe de M. Zuckerberg sera toutefois « partenaire » d’AMI et aura ainsi accès à ses recherches, par exemple pour les lunettes connectées.

Sur le fond, la nouvelle voie proposée par M. Le Cun part d’une critique des grands modèles de traitement du langage sur lesquels sont fondés les chatbots, de ChatGPT à Gemini ou Meta AI. « Ils sont utiles, mais ils ne sont pas le chemin vers une intelligence de type humain », assure-t-il, contredisant un discours répandu dans le monde de la techLes réalisations actuelles relèveraient d’une « intelligence étroite », comme une « machine qui gagne aux échecs, mais n’est bonne qu’à ce jeu », argumente-t-il.

S’il reconnaît les progrès des grands modèles de langage dans le code informatique ou les mathématiques, il relativise néanmoins leur portée : « Dans ces deux cas, le langage est leur substrat et joue un rôle important dans les mécanismes de raisonnement. Mais le substrat de la pensée humaine en général, ce n’est pas le langage. »

Avec les modèles d’IA actuels, « les robots, les voitures autonomes, les agents IA censés accomplir des tâches ou la génération de longues vidéos (…), ça ne marche pas », insiste-t-il. Pour permettre aux IA de vraiment raisonner et de planifier une série de décisions afin d’accomplir une tâche complexe, elles doivent prédire les conséquences d’une action, fait-il valoir, jugeant que la pièce manquante est un « modèle du monde ». M. Le Cun s’y est intéressé en réalisant, il y a cinq ans, que l’approche générative, pixel par pixel, pour prédire l’image suivante dans une vidéo, avait atteint ses limites : il fallait, raconte-t-il, un système qui ignore des détails pour se concentrer sur des concepts, des objets, de grandes règles…

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Ce « modèle du monde » est une représentation abstraite, qui permet de comprendre l’environnement, par son observation. Comme un enfant de quelques mois quand il s’attend à voir une petite voiture tomber au moment où elle arrive au bout d’une table, explique-t-il.

Sa méthode consiste à enseigner cette représentation à une machine en lui faisant ingurgiter des millions d’heures de vidéos. A terme, ce genre d’IA permettra par exemple de modéliser et d’optimiser le comportement d’un moteur d’avion, explique M. Le Cun, imaginant des applications dans des « procédés industriels, une chaîne de montage, une centrale électrique, une usine pharmaceutique »

Assurer une « diversité »

Mais combien de temps les clients – et les investisseurs – devront-ils attendre ? M. Le Cun prédit trois phases : « Durant six à douze mois, nous travaillerons à la solidification de notre méthode et à son élargissement aux données de capteurs, de robots… Puis, d’ici un à deux ans, nous aurons, pour des partenaires, des systèmes applicables dans des procédés industriels. Enfin, d’ici trois à cinq ans, nous développerons des systèmes plus universels, utilisables dans les robots domestiques, les voitures autonomes… »

Plus largement, ces débats sur l’IA n’échappent pas au contexte géopolitique. Prônant l’émergence de « champions européens de l’IA », le président de la République, Emmanuel Macron, n’a-t-il pas, fin novembre 2025, appelé M. Le Cun à domicilier sa start-up à Paris ? Le chercheur et enseignant de l’université de New York n’a, lui, jamais caché sur les réseaux sociaux ses critiques contre M. Trump et ses attaques envers les libertés ou la recherche académiques. « On entend des discours similaires à ceux reçus par les Allemands dans les années 1930 », assume M. Le Cun, précisant n’avoir « jamais subi de pression » de Meta pour se taire. A-t-il donc été choqué du soutien de M. Zuckerberg à M. Trump ? « Les grands capitaines d’industrie de la technologie n’ont pas le choix. Ils savent très bien que Trump peut tuer leur boîte par harcèlement réglementaire », répond-il.

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Dans ce contexte, M. Le Cun juge crucial d’assurer une « diversité » dans l’IA et dans la tech, notamment à travers l’open source, librement « adaptable » à tous les systèmes de valeurs, mais désormais dominée par les entreprises chinoises. « Dans un futur proche, presque toutes nos interactions avec le numérique passeront par les assistants d’IA. S’ils proviennent d’une poignée d’entreprises des Etats-Unis ou de Chine, ce n’est pas bon pour la démocratie et la culture. Le citoyen doit avoir accès à une grande diversité d’IA, comme pour les organes de presse », alerte le Français.

David Larousserie et  Alexandre Piquard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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