Faute de surveillance, une femme meurt aux urgences saturées de Saint-Nazaire
Un « décès inattendu » est survenu le 9 janvier, celui d’une patiente installée sur un brancard dans une zone d’attente surchargée, impossible à surveiller. La catastrophe était annoncée : c’est tout l’hôpital qui est débordé, souligne le personnel soignant.
16 janvier 2026 à 07h02 https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=Nui2aMgMZjLXRPwlIyGmrsbFtSbrDLJ4hzNsgROR2BeK99C0oMq4fVsl4NVsHUAJkmiKFb4s6Hi-DkZwpJo
VendrediVendredi 9 janvier dans la soirée, un « décès inattendu » est survenu aux urgences de l’hôpital de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). « Mes pensées vont d’abord à la famille. Ce qui s’est passé est inacceptable », dit le chef de service Antoine Pellerin. « C’est aussi très difficile pour les équipes », complète-t-il. À ses yeux, cette mort est due à « un retard de prise en charge dans un contexte de saturation et de conditions de travail extrêmement dégradées ».
Pour le chef de service, elle survient après une année 2025 qui est « la pire qu’on ait connue en termes de saturation ».
Caroline Coq-Chodorge résume son enquête
Des alertes ont été maintes fois émises, des réunions organisées. L’équipe des urgences refuse d’assumer seule un tel échec. Les médecins présent·es ce soir-là ont donc appelé le directeur de garde pour qu’il se trouve avec eux lors de l’annonce de la mort à la famille.
Évaluée par un médecin à son arrivée, cette femme ne montrait pas de signe de gravité. Elle a donc été installée sur un brancard, dans la zone d’accueil, à l’intérieur des urgences. Son état s’est dégradé. Les soignant·es s’en sont rendu compte trop tard, elle n’a pas pu être sauvée.

Aux question de Mediapart, la direction de l’hôpital oppose le secret médical, sans nier les faits. Mais elle insiste sur le caractère hypothétique d’un lien de cause à effet entre le retard de prise en charge et la mort. Lundi, le syndicat Force ouvrière (FO) de l’hôpital a lancé une procédure de « danger grave et imminent afin de protéger la santé mentale physique des personnels des urgences ».
Des patients « agglutinés »
Il faut se figurer les conditions de travail dans ces urgences de Saint-Nazaire. Il peut y avoir, à l’intérieur du bâtiment, « jusqu’à 80 [personnes] pendant plusieurs heures lors d’épisodes de saturation comme celui du 9 janvier », reconnaît la direction. « Dans ces conditions, poursuit-elle, certains patients sont amenés à attendre la suite de leur prise en charge sur des brancards dans la salle d’attente commune ou dans tous les locaux disponibles. »
Le chef de service est plus précis : « Le 9 janvier, il y avait 90 patients dans les urgences. Tous les box étaient pris. Des brancards étaient installés dans les couloirs partout où c’est possible. Plus de 30 patients s’agglutinaient dans la zone d’accueil de 70 mètres carrés. Ce n’était pas facile d’accéder à cette patiente, il fallait passer deux lignes de brancards. Dans ces conditions, la surveillance n’était plus possible, notamment parce que l’infirmière d’accueil et d’orientation était occupée par les patients arrivants, encore très nombreux. »
De son côté, la direction minimise la surfréquentation : « Le nombre de passages par jour aux urgences est stable pour la période (164 par jour). » Mais elle reconnaît « une augmentation de la proportion des personnes âgées de plus de 75 ans : environ 45 par jour au lieu de 30 d’habitude. Cette surproportion de personnes âgées fait augmenter la proportion de personnes à hospitaliser, au-delà [des] capacités disponibles, ce qui génère le phénomène d’engorgement des urgences ».
Des « événements indésirables » en cascade
La Loire-Atlantique, comme le reste de la France, a été placée en pic épidémique pour la grippe, le virus respiratoire syncytial (VRS) et le covid. Mais la situation n’a rien d’extraordinaire, explique FO dans son communiqué : le service des urgences affronte « un mal connu », l’hiver, qui « entraîne la décompensation de maladies chroniques, particulièrement chez les personnes âgées ou d’autres personnes fragiles, pour qui une hospitalisation est vitale ».
La crainte d’un « décès inattendu » était au cœur de plusieurs déclarations d’événements indésirables graves (EIG) rédigées par des soignant·es des urgences les jours précédents, que Mediapart a pu consulter. Le 17 décembre, un soignant explique que son service est confronté à « un afflux de patients ce jour, sans place d’hospitalisation disponible ». Beaucoup sont grippés, en insuffisance respiratoire. Selon lui, des patients qui auraient dû « être scopés » (c’est à-dire placés sous scope pour surveiller leurs constantes) « ont dû être basculés dans le couloir ». Résultat : « De nombreux patients sont dans le couloir à des niveaux d’oxygène […]plus qu’inquiétants. »
Sur cette même fiche d’EIG figure une partie dédiée aux « conséquences à prévoir ». Le soignant y écrit, noir sur blanc : « Décès en file d’attente faute d’avoir été vu assez rapidement. » Et dans les « mesures proposées », il réclame « tout ce qui a été dit quatre-vingt-dix mille neuf cent quatre-vingt-douze fois ».

Autre exemple, le 3 janvier. Un autre soignant décrit un chaos total : « 25 patients à l’accueil allongé des urgences », « réévaluation des patients présents depuis la veille », « évaluation des patients de traumatologie et de pédiatrie dans un couloir ». Arrive alors, en milieu d’après-midi, une patiente présentant une « AEG », une « altération de l’état général ».
La femme est immédiatement classée « prioritaire », mais elle est consciente et installée dans un box. Une heure plus tard, elle est retrouvée par un médecin en « Glasgow 8 ». L’échelle de Glasgow, de 3 à 15, évalue l’état de conscience. Pendant l’heure où elle est restée sans surveillance, cette patiente est entrée dans un état de coma. «Nous la stimulons avec une autre infirmière, pas d’amélioration », écrit l’infirmier. En arrêt cardiorespiratoire, elle a dû être « intubée et transférée en réanimation ».
Une salle de réunion a été équipée en dispensaire, je ne sais pas comment décrire ce lieu autrement.
Fabien Paris, syndicaliste FO
Pour faire face aux épidémies de l’hiver, l’hôpital avait pourtant pris les devants. Il a activé son plan blanc, qui permet de rappeler du personnel, et poussé les murs. Dans chaque service, une chambre double adaptée aux personnes handicapées a été transformée en chambre triple.
« Et une salle de réunion a été équipée en dispensaire, je ne sais pas comment décrire ce lieu autrement », complète Fabien Paris, syndicaliste FO. Huit lits y ont été installés, séparés par des paravents de fortune : des portants métalliques recouverts de draps. Il n’y a pas de toilettes mais des chaises percées, pas de douche, pas de point d’eau.
Mais rien n’y fait, le débordement de patient·es aux urgences est permanent, car il est très difficile de les faire admettre dans les autres services de l’hôpital, plein comme un œuf. « Il nous arrive très régulièrement de débuter une garde avec aucun lit disponible dans l’hôpital », explique le docteur Pellerin. Les nouveaux et nouvelles patient·es s’ajoutent donc à celles et ceux qui sont déjà en attente d’un lit dans l’hôpital.
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La cité sanitaire de Saint-Nazaire, qui abrite l’hôpital mais aussi une clinique mutualiste, est le produit d’une époque : celle des partenariats public-privé (PPP) et de la fermeture des lits d’hôpitaux. Inaugurée en 2012, elle est trop petite par rapport à une population qui ne cesse de croître. Car à Saint-Nazaire, le chantier naval tourne à plein régime. Et la station balnéaire de La Baule, toute proche, attire un grand nombre de personnes âgées qui s’y installent à l’année.
Tous les projets d’agrandissement de l’hôpital, en premier lieu des urgences, sont bloqués par le propriétaire des murs, un fonds d’investissement britannique. L’hôpital doit lui payer chaque année un loyer qui ne cesse d’augmenter. Il était de 18 millions d’euros annuels en 2019 et il serait, selon Ouest-France, de 25 millions d’euros aujourd’hui. Ce loyer plombe les finances de l’hôpital et entame ses capacités d’investissement.
L’équipe médicale prépare une prochaine grève pour rappeler ses revendications, maintes fois répétées, auprès de la direction : « On demande les mêmes effectifs que ceux de services d’urgence similaires », explique le chef de service. Pour l’atteindre, l’équipe exige deux renforts d’infirmières et deux autres d’aides-soignant·es.
« Il y a urgence, insiste le docteur Pellerin. La direction explique avoir des difficultés de recrutement. Mais sans mesure énergique, la situation ne pourra que s’aggraver car, dans de telles conditions, des infirmiers et des aides-soignantes quittent actuellement le service. »