Histoire d’un État façonné par les magnats
La « république oligarchique d’Ukraine »
Des enquêteurs ukrainiens révélaient en novembre l’existence d’un vaste système de détournement de fonds dans le secteur de l’énergie. Ce scandale trahit la persistance d’une corruption endémique en dépit de la guerre, qui semblait affaiblir les clans politico-financiers. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, ces derniers ne cessent de se reconfigurer, malgré les promesses gouvernementales.
Le Monde Diplomatique Janvier 2026 https://www.monde-diplomatique.fr/2026/01/GOBERT/69171?id_article=69171
par Sébastien Gobert

Ayant recueilli 73 % des suffrages lors de l’élection présidentielle de 2019, M. Volodymyr Zelensky promet « un changement d’ère ». Après des décennies d’une politique nationale phagocytée par les intérêts oligarchiques, il bénéficie de l’image du candidat accidentel et intègre qu’il a incarné dans la série télévisée à succès Serviteur du peuple. Six ans plus tard, le voilà confronté au plus grand scandale de corruption que le pays ait connu depuis l’invasion russe de février 2022. Le Bureau national anticorruption (NABU) a dévoilé mi-novembre l’existence d’un système d’extorsion de pots-de-vin auprès de sous-traitants d’Energoatom, l’opérateur public dans le domaine du nucléaire civil. Portant sur des sommes évaluées à plus de 100 millions de dollars, le système de corruption a contribué à affaiblir un réseau de production électrique régulièrement ciblé par des bombardements russes et fragilisé par une gouvernance opaque.
Les révélations ont coûté leur siège aux ministres de la justice et de l’énergie. Quelques semaines plus tard, c’était au tour de l’influent chef de l’administration présidentielle, M. Andriy Yermark, de démissionner. L’éviction de celui qui était également chef de la délégation ukrainienne a affaibli la position déjà précaire de Kiev dans les négociations. Confrontée à l’avancée lente mais continue de l’armée russe dans le Donbass, l’Ukraine fait face à une aggravation de la crise du recrutement. Le pays subit en outre la pression de l’administration américaine. Washington menace de se désengager si un compromis n’est pas trouvé sur la base d’un plan russo-américain que les Européens, marginalisés, ont échoué à infléchir. M. Donald Trump et son cercle proche ajoutent désormais à leur palette d’arguments celui de la corruption pour justifier leur intention de se détourner d’un conflit jugé lointain et ingagnable (1). Une majorité bipartisane au Congrès américain a certes voté, le 11 décembre, un nouveau paquet d’aides, mais son montant reste symbolique. L’essentiel du soutien à l’Ukraine repose désormais sur d’autres États alliés, dont la confiance est susceptible d’être entamée par ce scandale.
Les récents limogeages n’ont pas effacé la tentative du pouvoir de placer les organes de lutte contre la corruption sous la coupe du procureur général et du bureau du président, afin d’entraver le travail des enquêteurs. Fin juillet 2025, des manifestations de quelques milliers de personnes à Kiev et d’autres grandes villes ont empêché la réalisation de ce scénario. Le discrédit continue de peser sur le premier cercle présidentiel. Le 5 décembre, une enquête du New York Times enfonçait le clou en révélant que l’exécutif ukrainien avait aussi fait obstacle à la lutte anticorruption au sein des conseils d’administration de grandes entreprises publiques récipiendaires d’aide étrangère (2).
D’anciens dignitaires soviétiques
Monsieur Zelensky appartient à une génération politique qui prétendait mettre fin à l’emprise d’une poignée de milliardaires sur l’appareil d’État et aux pratiques prévaricatrices qu’elle a engendrées. Aussi faut-il, pour comprendre la crise politique actuelle et les conséquences qu’elle pourrait avoir sur la position internationale de l’Ukraine, remonter le fil de l’histoire récente de la démocratie ukrainienne, tiraillée entre capture de l’État par des groupements privés et aspirations réformatrices, bien souvent déçues.
La montée en puissance des oligarques a connu trois phases.
La première, celle de l’émergence, remonte à la seconde moitié des années 1980. Des dignitaires soviétiques profitent alors des occasions offertes par la perestroïka pour se convertir à l’entrepreneuriat privé. Il s’agit majoritairement de directeurs d’usine, de responsables du Komsomol (organisation chargée d’encadrer la jeunesse) ou encore de gérants de kolkhoze (coopérative agricole), qui se lancent dans l’importation plus ou moins légale de biens de consommation occidentaux et autres petites affaires. Lors de l’implosion de l’URSS en 1991, ils se trouvent aux avant-postes pour faire main basse sur l’appareil productif soviétique.
Ainsi de Yevhen Chtcherban. Directeur de mine à Donetsk, il est au fait des besoins cruciaux des entreprises de sa région. Un complexe métallurgique souffre d’un manque de métaux lourds ? L’homme lui dégote un fournisseur. Une industrie peine à s’approvisionner en gaz ? Il arrange des livraisons depuis la Russie. Un restaurant cherche de l’alcool ? L’entrepreneur appelle une connaissance en Moldavie, grande productrice de vin, et négocie les livraisons. Ses clients ne pouvant payer, par manque de fonds, Chtcherban se fait rémunérer en produits industriels, qu’il revend au plus offrant, ou en participations dans les sociétés clientes.
À mesure que sa fortune grandit, l’homme acquiert une autorité morale dans le Donbass, d’où il vante les vertus d’un capitalisme sauvage. « J’ai déjà failli mourir trois fois dans les mines. Mais j’ai survécu car je n’acceptais pas de mourir pauvre », le voit-on expliquer dans une vidéo d’archive, lors d’une discussion avec de jeunes diplômés. « Bien sûr, le chemin à emprunter vers une telle richesse peut être illégal. Mais, dans une société aussi affaiblie que la nôtre, c’est facile pour quelqu’un comme moi. » (3) En tant que patron de la région la plus industrielle du pays, Chtcherban ne tarde pas à s’immiscer dans la politique nationale. À la tête d’une fortune estimée à 500 millions de dollars, un chiffre colossal pour l’époque, il devient le premier oligarque d’Ukraine.
Dans le même temps, d’anciens dignitaires soviétiques et de simples opportunistes suivent des itinéraires similaires. À Dnipropetrovsk (4), le jeune ingénieur Ihor Kolomoïsky mise sur l’industrie du fer et du pétrole, ainsi que sur le secteur bancaire. Mme Ioulia Timochenko, la future égérie de la « révolution orange » de 2004, fonde sa prospérité sur le contrôle de juteux flux gaziers. La « princesse du gaz » est aussi réputée pour avoir créé l’une des premières sociétés offshore à Chypre, coup d’envoi pour des milliers d’entités fantoches qui ont permis à la première génération de capitalistes d’exfiltrer leurs biens mal acquis vers des paradis fiscaux.
M. Petro Porochenko obtient la majorité du capital de confiseries et chocolateries, en échange de livraisons de sucre et de cacao. Il sera élu en 2014 cinquième président d’Ukraine, au lendemain de la « révolution de la dignité », qui renverse son prédécesseur Viktor Ianoukovitch.
Au fil des années 1990 émergent des clans oligarchiques unis par une ou plusieurs figures tutélaires, et par des intérêts économiques et financiers communs, exerçant une influence sur une large agglomération industrielle et ses environs. La concurrence entre Donetsk et Dnipropetrovsk domine dans un premier temps le paysage politique ukrainien — modérée, dans une certaine mesure, par le clan de Kiev. Les autres régions du pays produisent leurs propres oligarchies : elles demeurent néanmoins plus locales, sans grande influence sur le plan national.
L’émergence de cette nouvelle élite s’effectue dans un contexte d’appauvrissement brutal de la population. Pénuries, inflation galopante et effondrement des programmes sociaux paupérisent à grande vitesse des millions de citoyens postsoviétiques (5).
Les petites combines et la contrebande deviennent la norme. Le produit intérieur brut (PIB) chute de 40 % entre 1991 et 1994. L’intelligentsia, qui attendait beaucoup de la perestroïka et de l’indépendance, se retrouve laminée, impuissante face à la brutalité des bouleversements et à la généralisation de la violence dans les rues. Selon les données de la Banque mondiale, le taux d’homicides bondit de 4,96 pour 100 000 habitants en 1990 à 9,67 en 1996. En raison des enjeux économiques que concentre Donetsk, le Donbass est l’un des épicentres de cette criminalité qui n’épargne personne. En novembre 1996, Chtcherban et son épouse sont abattus à la descente de leur jet privé par deux hommes de main déguisés en policiers.

Après ce meurtre, toujours non élucidé et suivi d’une vague de règlements de comptes, M. Rinat Akhmetov émerge comme le maître incontesté du Donbass et l’homme le plus riche du pays. Il a toujours nié une quelconque implication dans ces meurtres en série. De fait, on ne connaît que des bribes de sa jeunesse. Lors d’une de ses rares conférences de presse, en 2006, des journalistes le questionneront sur la manière dont il avait gagné son premier million. Sa réponse ? « Il me serait plus facile de vous raconter comment j’ai gagné mon premier milliard… »
À Kiev, l’État ne répond que tardivement à l’anarchie ambiante. La Constitution est adoptée en juin 1996. La monnaie nationale, la hryvnia, introduite en septembre de la même année, permet une maîtrise progressive de l’inflation. Les relations extérieures du pays se normalisent après la signature du mémorandum de Budapest de 1994 et du traité d’amitié, de coopération et de partenariat ukraino-russe de 1997. Cette consolidation du nouvel État indépendant, notamment avec la reconnaissance de ses frontières par la Russie et les autres grandes puissances, se heurte néanmoins aux contre-pouvoirs oligarchiques nés au début des années 1990.
Le président Leonid Koutchma (1994-2005) joue un rôle décisif dans une deuxième étape de la formation de la « république oligarchique ukrainienne », celle de la normalisation de ces groupements d’origine criminelle. Pour restaurer un semblant d’autorité, M. Koutchma noue un pacte informel avec les principaux clans : au lieu de les traduire en justice, il encourage leur implication dans la sphère politique. En plus de la reconnaissance des fortunes mal acquises, ces groupes obtiennent l’accès aux marchés publics, aux privatisations et aux ressources de l’État. Un des actes fondateurs de cette stratégie fut la nomination d’un certain Viktor Ianoukovitch au poste de gouverneur de Donetsk, sur recommandation de M. Akhmetov — un geste qui contribua à pacifier la région, tout en consacrant la mainmise de l’homme d’affaires sur celle-ci.
Corruption, népotisme, monopoles
Les grandes fortunes d’Ukraine saisissent l’occasion offerte par Bankova, du nom de la rue où se situe le siège de l’administration présidentielle, à Kiev. Les clans investissent dans des candidatures aux élections législatives de 1998. On estime alors qu’un poste de député coûte jusqu’à 5 millions de dollars, de la diffusion des réclames électorales à l’achat de voix, en passant par la corruption de membres de commissions électorales. En parallèle émergent des empires médiatiques centrés sur la reine de l’époque, la télévision. Désormais influents dans la politique et les médias, les entrepreneurs postsoviétiques deviennent des oligarques de plein droit.
L’instauration progressive d’un tel système conduit à la pénétration quasi totale des institutions d’État par les groupes d’intérêts, décuplant une corruption déjà endémique et favorisant le népotisme.
La consécration des monopoles industriels, devenus le pré carré de certains clans oligarchiques, décourage la modernisation des structures de production. Avantages fiscaux et subventions d’État contribuent à la perpétuation d’une économie de rente. La transposition des querelles d’affaires de la rue à l’arène politique vide la vie publique de sens.
Néanmoins, la compétition entre groupes de taille comparable permet d’éviter l’instauration d’une verticale autoritaire. Les concurrences oligarchiques par médias interposés instaurent même une certaine culture du débat et de l’investigation. L’alliance avec les oligarques sert un autre objectif de M. Koutchma : la nécessité de protéger le marché ukrainien des investisseurs étrangers, russes comme occidentaux. Le politiste Mykola Riabtchouk lui reconnaîtra le mérite d’avoir défendu la fragile souveraineté nationale : quitte à « vendre » le pays aux grandes fortunes, M. Koutchma préfère choisir des compatriotes (6)…
Le chef de l’État se positionne comme arbitre. Il use des larges prérogatives que lui confère le régime présidentiel instauré par la Constitution de 1996, notamment le contrôle des organes de sécurité ainsi que des nouvelles institutions de régulation et de lutte contre la corruption. À travers ces leviers et l’influence qu’il exerce sur le comité antimonopole ou encore sur l’administration fiscale, M. Koutchma préserve les équilibres entre les groupes, en s’assurant qu’aucun ne prenne trop d’ascendant. Le président permet ainsi à son beau-fils, M. Viktor Pintchouk, de se hisser parmi les cinq personnes les plus riches d’Ukraine sans chercher toutefois à détrôner M. Akhmetov. Et, quand le premier ministre Pavlo Lazarenko se révèle trop vorace, il est poussé à fuir le pays, avant d’être arrêté aux États-Unis pour blanchiment de 114 millions de dollars.
À la fin des années 1990, l’avènement de la république oligarchique ukrainienne s’inscrit dans des tendances similaires à celles d’autres États postsoviétiques, où les hommes d’affaires les plus riches cherchent à légaliser leurs biens mal acquis et à s’investir en politique.
En Russie, cette expérience s’interrompt néanmoins brutalement au début des années 2000, quand le président Vladimir Poutine impose un strict pouvoir vertical, renationalise des secteurs stratégiques, met au pas les magnats du pays ou les remplace par des fidèles.
En revanche, l’Ukraine se distingue par la longévité de son système oligarchique, la puissance de ses composantes et leur concurrence dynamique.
Cet édifice politique subit une première épreuve à l’issue du second mandat de M. Koutchma, fin 2004. Son successeur désigné, M. Ianoukovitch, est adoubé par la grande majorité des milliardaires, notamment MM. Akhmetov et Pintchouk, face à l’opposant Viktor Iouchtchenko, empoisonné à la dioxine au cours de la campagne. Ce dernier est soutenu par un front de millionnaires et d’entrepreneurs moyens, qui revendiquent leur part du gâteau. Quand des fraudes électorales favorisant M. Ianoukovitch sont révélées, ils se tiennent au premier plan pour organiser les contestations qui débouchent sur la « révolution orange ». La mobilisation citoyenne est importante, la classe moyenne ayant retrouvé une certaine assurance après la stabilisation économique de la fin des années 1990. Mais l’engagement des « petits » oligarques est déterminant dans la réussite du mouvement, qui provoque l’invalidation de l’élection et la victoire de M. Iouchtchenko à l’issue d’un nouveau scrutin.
Durant sa campagne, ce dernier a promis de mettre « les bandits en prison ». Pour manifester sa volonté de priver les oligarques nationaux de leurs monopoles industriels mal acquis, Mme Timochenko, nommée première ministre, fait annuler la privatisation d’un complexe métallurgique géant à Kryvyï Rih, dans le centre du pays. MM. Akhmetov et Pintchouk l’ont acquis pour 800 millions de dollars. La cheffe du gouvernement organise une vente aux enchères télévisée et revend les hauts fourneaux pour 4,81 milliards de dollars à une multinationale étrangère, le géant Mittal Steel Company, futur ArcelorMittal.
Malgré ce cas très médiatisé, la « désoligarchisation », concept déjà agité à l’époque, ne tarde pas à devenir un vain mot. Le mandat de M. Iouchtchenko (2005-2010) est paralysé par ses antagonismes avec Mme Timochenko, qui se traduisent par des recompositions d’alliance incessantes et de retentissants scandales de corruption. Le président, convalescent après son empoisonnement, puise dans le système oligarchique les ressources pour affronter sa rivale. Il soutient le magnat du gaz Dmytro Firtach contre les appétits de Mme Timochenko, et cherche conseil auprès de MM. Akhmetov et Pintchouk, qui en retirent des avantages substantiels, à commencer par une immunité judiciaire. Dans ce contexte, les oligarques poursuivent leur stratégie de normalisation en concentrant leurs actifs au sein de grands groupes, ou en investissant dans des œuvres caritatives et culturelles.
La « révolution orange » débouche paradoxalement sur un âge d’or de la république oligarchique.
Revenu en grâce à la faveur de l’instabilité politique et des arrangements entre clans, M. Ianoukovitch remporte l’élection présidentielle de 2010 et suscite une dernière transformation de la république oligarchique. Prenant sa revanche sur la « révolution orange », le clan de Donetsk établit sa domination sur la vie publique ukrainienne. Mme Timochenko est condamnée en 2011 à sept ans de prison. Les clans de Dnipropetrovsk et de Kiev perdent de leur influence, comme l’attestent les résultats des élections législatives de 2012.
La concentration de l’ensemble des ressources entre les mains d’un cercle de plus en plus étroit remet en cause le fonctionnement concurrentiel du régime. À partir de 2012, M. Ianoukovitch se retranche au sein de « la Famille », un groupe dont la dénomination, à consonance mafieuse, dit bien la nature, souvent dénoncée par journalistes et opposants. L’un des deux fils Ianoukovitch, Oleksandr, dentiste de formation, devient multimillionnaire en un temps record, de même que son ami Serhiy Kourtchenko. Multipliant les investissements gaziers, médiatiques et autres pour le compte de bénéficiaires obscurs, ce dernier est identifié comme le « porte-monnaie » de « la Famille ».
Abandonnant le rôle d’arbitre qu’on attend du président, M. Ianoukovitch s’immisce, avec ses proches, dans tous les domaines pour y récolter des profits faciles. Le montant des sommes détournées par le chef de l’État est estimé à 40 milliards de dollars (7). La mainmise de ce groupe d’initiés devient étouffante pour le reste des oligarques. M. Akhmetov lui-même se sent lésé. Aussi, quand la contestation citoyenne éclate fin 2013, en réaction aux violences policières, à la corruption systémique et au refus de signer l’accord d’association avec l’Union européenne, M. Ianoukovitch se retrouve rapidement isolé.
Méfiance populaire, initiatives réformatrices
Si la « révolution orange » pouvait être qualifiée de révolte des millionnaires contre les milliardaires, ce second Maïdan est marqué par une mobilisation large et plus populaire, surtout dans l’ouest et dans le centre du pays. La méfiance à l’égard des partis politiques sponsorisés par des oligarques devient épidermique. Ces derniers, absents de l’organisation des rassemblements, se manifestent principalement à travers une couverture médiatique favorable aux révolutionnaires et des défections vis-à-vis du pouvoir central. Fin février 2014, M. Ianoukovitch s’exile, à la suite d’une tuerie perpétrée sur le Maïdan, dont les détails sont encore aujourd’hui mal élucidés.
La « révolution de la dignité », nom officiel du mouvement, décapite le pouvoir présidentiel et met un coup d’arrêt à la montée en puissance des oligarques. Elle ne signe pas pour autant la fin de leur influence, mais plutôt un retour à la situation plus concurrentielle d’avant l’ère Ianoukovitch. Libérée du monopole de « la Famille », la république oligarchique renaît. Les élections d’octobre 2014 reconduisent les divers clans au Parlement comme dans les institutions d’État. M. Porochenko, lui-même magnat de premier ordre, remporte la présidentielle, en partie grâce au soutien de M. Firtach. Ce dernier, assigné à résidence à Vienne sur demande américaine depuis la mi-mars, conserve en réalité une influence considérable.
M. Akhmetov instrumentalise son Donbass natal pour faire pression sur Kiev. Selon de nombreuses sources, il aurait été à l’origine des premières déstabilisations antigouvernementales à Donetsk. Après en avoir perdu le contrôle, ses affidés doivent laisser place aux groupes séparatistes suppléés par des mercenaires et forces spéciales russes, et quitter la région. Le fait que le « maître du Donbass » perde la partie ne l’empêche pas de contrôler étroitement ses usines situées dans l’est de l’Ukraine, au moins jusqu’en 2017.
De leur côté, d’autres magnats financent des milices armées issues du Maïdan, aptes à faire le coup de poing contre les bataillons prorusses appuyés par le Kremlin, d’Odessa à Kharkiv en passant par le Donbass.
Entre 2014 et 2015, l’oligarque ukraino-israélien Kolomoïsky se bâtit ainsi une réputation de sauveur de la nation en s’engageant personnellement dans la défense territoriale et en devenant l’argentier du bataillon Aïdar et du régiment Azov, comprenant des éléments radicaux et néonazis. Ces « faits d’armes » marquent le mandat de M. Porochenko (2014-2019). Ses velléités de s’imposer comme primus inter pares accentuent cependant sa rivalité avec M. Kolomoïsky et provoquent la nationalisation du fleuron de ce dernier, Privatbank, fin 2016, ainsi que le départ d’Ukraine de l’oligarque.
À partir de 2014, des réformateurs affluent dans les institutions d’État. Leurs initiatives sont portées par la société civile, mieux structurée qu’en 2005, ainsi que des partenaires étrangers devenus bailleurs de fonds à la suite d’une crise économique dramatique. Aux attentes de la révolution s’ajoute le choc de l’annexion de la Crimée.
L’administration fiscale et les marchés publics sont assainis, une décentralisation territoriale est lancée, des pans du service public basculent dans l’ère du numérique. Avec, pour chaque réforme, l’objectif affiché de réduire les possibilités de corruption. Mais les secteurs-clés de la justice, de la sécurité ou des douanes ne connaissent que des changements de surface.
La candidature de M. Zelensky capitalise sur ce sentiment d’inachèvement, mais aussi sur la fatigue due à la guerre avec la Russie. Humoriste, pas capitaine d’industrie, russophone et proeuropéen, il incarnerait à lui seul la « désoligarchisation » de la vie politique, le dépassement des clivages linguistiques et politiques, un possible accord avec Moscou. Après quelques mois, les réformes patinent ; les négociations avec Moscou aussi. M. Zelensky et son cabinet sont taxés d’amateurisme et paralysés par les influences concurrentes de groupes d’intérêts.
Au début de la pandémie de Covid-19, le chef de l’État fait sensation en se tournant vers les principaux oligarques du pays pour qu’ils contribuent à l’effort financier. Ce faisant, il les légitime en tant que philanthropes respectables. Des liens entre son équipe et divers magnats viennent aussi entacher la rénovation de la culture politique et la transparence que l’ancien comédien se targue d’incarner.
Un tournant s’opère début 2021. M. Joseph Biden s’installe à la Maison Blanche et place M. Kolomoïsky, ex-producteur de la série qui a rendu M. Zelensky célèbre, sur sa liste de sanctions. Sous la pression américaine, une loi sur l’« influence excessive de personnalités économiques ou politiques sur la vie publique (oligarques) » est mise à l’étude à la Verkhovna Rada (Parlement). Elle établit quatre critères à remplir simultanément pour être désigné officiellement comme « oligarque » : une influence sur un média de masse, la détention d’au moins une entreprise en situation de monopole, la possession d’un capital excédant un million de fois le salaire de subsistance minimum (à l’époque, 77 millions d’euros) et la participation à la vie politique. Sans interdire le cumul de ces quatre conditions, le texte vise à dissocier les grandes fortunes de leurs activités politiques et médiatiques. Mais cette loi ne sera jamais pleinement mise en œuvre. Au moment de son adoption, en novembre 2021, les troupes russes s’amassent déjà aux frontières du pays…
Une mécanique électorale figée
En 2022, l’invasion oblige les hommes d’affaires à choisir un camp. M. Pintchouk se mobilise ouvertement pour l’effort de guerre. D’autres, que des journalistes d’investigation ont baptisés le « bataillon Monaco (8) », choisissent l’exil vers les rivages ensoleillés de la Côte d’Azur ou de Dubaï. Une troisième catégorie, soupçonnée d’opinions ou d’actions prorusses, subit des pressions accrues de la justice ukrainienne ou de juridictions occidentales. À l’instar de M. Viktor Medvedtchouk, principal médiateur entre le gouvernement et les séparatistes durant la crise de 2014. Après son assignation à résidence pour trahison et la fermeture de ses trois chaînes de télévision en 2021, il est finalement arrêté en avril 2022 puis envoyé en Russie cinq mois plus tard dans le cadre d’un échange de prisonniers.
La diversité de ces trajectoires individuelles s’inscrit dans le contexte d’un affaiblissement structurel de l’oligarchie ukrainienne, dû aux destructions, à l’occupation russe et aux sanctions. M. Akhmetov a vu son usine Azovstal de Marioupol rayée de la carte par les bombardements russes du printemps 2022. L’activité du groupe Interpipe, possédé par M. Pintchouk et spécialisé dans la production de tubes en acier et de matériaux ferroviaires, est également perturbée. À cette « désoligarchisation » par les bombes s’ajoute la loi martiale, qui a imposé une communication de guerre à la télévision et privé les magnats d’une partie de leurs relais d’influence traditionnels. En outre, M. Zelensky, dont le mandat devait s’achever en mai 2024, a conditionné la tenue de nouvelles élections à la fin des hostilités, figeant la mécanique électorale habituellement utilisée par les oligarques pour jauger leurs forces relatives et se partager les secteurs de l’appareil d’État.
La république oligarchique ukrainienne se trouve donc à la croisée des chemins. Bien que les logiques d’enrichissement personnel soient sans commune mesure avec celles qui prévalaient durant l’ère Ianoukovitch, la guerre a bien reproduit le phénomène de concentration du pouvoir dans les mains de la présidence. Les scandales qui émaillent l’actualité témoignent d’une corruption qui reste profondément ancrée (9), mais on constate aussi une réponse de plus en plus systématique des services anticorruption. Ces derniers sont parvenus à défendre leur indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif, tout en répondant à une demande de la société civile et des bailleurs étrangers, qui ont contribué à les imposer dans le jeu politique local. À cet égard, l’ouverture de l’Ukraine aux capitaux étrangers, notamment américains, est quasi inéluctable, comme l’ont montré la signature en mai 2025 de l’accord avec Washington sur l’exploitation des minerais rares ou les clauses de participation américaine aux bénéfices que M. Trump tente d’imposer à l’Ukraine concernant les futurs projets d’investissements dans le cadre de la reconstruction du pays. Cette tendance devrait affaiblir, à long terme, le pouvoir d’influence des magnats nationaux. En l’absence d’une refonte du secteur judiciaire, les logiques préexistantes pourraient néanmoins retrouver toute leur force, d’autant que la guerre a favorisé l’émergence de nouveaux groupes d’intérêts, concentrés autour du cabinet présidentiel, mais aussi du complexe militaro-industriel ou encore de l’agro-industrie. Une prochaine génération d’oligarques ?
Sébastien Gobert
Journaliste. Auteur de L’Ukraine, la République et les Oligarques,Tallandier, Paris, 2024.
(1) Cf. « In conversation with Donald Trump Jr and Omeed Malik », 7 décembre 2025.
(2) Kim Barker et Constant Méheut, « Zelensky’s government sabotaged oversight, allowing corruption to fester », The New York Times, 5 décembre 2025.
(3) « Héritier, un film d’investigation de Hromadske » (en ukrainien), 3 décembre 2020.
(4) Aujourd’hui Dnipro, depuis son changement de nom en mai 2016.
(5) Lire Kristen Ghodsee, « Il y a trente ans, l’autre Grande Dépression », Le Monde diplomatique, novembre 2024.
(6) Mykola Riabtchouk, « Les dilemmes du Faust ukrainien. Société civile et “développement de l’État” » (en ukrainien), Kritika, Kiev, 2000
(7) Tanya Kozyreva et Jason Leopold, « Here’s how Ukraine’s ousted government got away with $40 billion », 12 juillet 2018, BuzzFeedNews.
(8) « “Bataillon Monaco”. Comment Oukraïnska Pravda a retrouvé des réfugiés d’élite sur la Côte d’Azur » (en ukrainien), chaîne YouTube Oukraïnska Pravda, 16 août 2022.
(9) Lire Hélène Richard, « Loin du front, la société ukrainienne coupée en deux », Le Monde diplomatique, novembre 2023.