L’Anses alerte sur les risques des réseaux sociaux sur la santé des adolescents
Au terme de cinq années d’enquête, l’Agence nationale de sécurité sanitaire rend publique, mardi, une vaste expertise scientifique sur les risques que font peser ces plateformes sur la santé des 11-17 ans. Car elles sont aujourd’hui conçues pour capter l’attention et maintenir l’engagement, ce qui agit sur la vulnérabilité propre à cette tranche d’âge.

TikTok, Instagram, Snapchat… Les alertes des professionnels de santé et des institutions se multiplient depuis plusieurs années sur les effets des réseaux sociaux sur la santé des adolescents. A tel point que le gouvernement français envisage désormais de les interdire aux moins de 15 ans. Un projet de loi devrait être prochainement discuté au Parlement, tandis qu’une proposition de loi a été déposée par la députée Laure Miller (Ensemble pour la République). L’Australie a quant à elle interdit l’accès à de nombreuses plateformes aux moins de 16 ans depuis le 10 décembre 2025.
L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a rendu public, mardi 13 janvier, un vaste travail d’expertise scientifique visant à évaluer les risques pour la santé des adolescents (11-17 ans) liés à l’usage des réseaux sociaux. Autosaisie en septembre 2019, l’Anses s’est appuyée sur un groupe d’une cinquantaine d’experts dans différentes disciplines (épidémiologie, pédopsychiatrie, biologie, neurosciences, science de l’information, etc.) et plus d’un millier d’études scientifiques, ce qui a donné lieu à un volumineux rapport de 522 pages.
« Il ne s’agit pas d’analyser une substance chimique mais un usage, un travail inédit qui a duré cinq ans », a noté Olivier Merckel, un des experts de l’Anses, lors d’une conférence de presse. « Cette étude donne une robustesse scientifique à tous les débats sur les réseaux sociaux, montrant que les effets sur la santé sont maintenant connus, documentés », affirme Olivia Roth-Delgado, coordinatrice de l’expertise.
Ce travail vise ainsi à « éclairer les pouvoirs publics sur les effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents, pour contribuer à mieux la protéger », précise l’agence, alors que le temps passé sur les écrans ne cesse d’augmenter. En France, 42 % des adolescents de 12 à 17 ans passent entre deux et cinq heures par jour sur leur smartphone, en majorité sur les réseaux sociaux, 9 % y passant plus de cinq heures, selon une enquête du Credoc de 2025. « Leur développement massif tout au long des vingt dernières années constitue un bouleversement socioculturel majeur », rappelle l’Anses. Cela concerne presque toute la société, bouleverse notre façon de penser, notre rapport aux autres et à nous-même.
« Effet spirale »
Au cœur des préoccupations, le modèle économique des plateformes. Fondé sur la monétisation des données personnelles et de l’attention des utilisateurs, il vise à maximiser le temps passé en ligne. Pour y parvenir, les entreprises utilisent des stratégies de captation de l’attention : déroulement infini de contenus, notifications, likes, interfaces manipulatrices – les fameux dark patterns – et algorithmes proposant des contenus ultrapersonnalisés. « Ces algorithmes peuvent générer un “effet spirale”, enfermant les jeunes dans des contenus de plus en plus ciblés, parfois extrêmes », alerte l’agence. Autant d’éléments qui peuvent « induire une perte de contrôle des utilisateurs », illustrée par ce défilement répétitif de la main appelé « scrolling ». Un risque d’autant plus marqué que l’adolescence est « une période charnière de construction de son identité, de maturation cérébrale et de vulnérabilité », rappelle Thomas Bayeux, expert à l’Anses.
L’agence souligne des effets « multifactoriels » et négatifs sur la santé mentale et physique des jeunes. Le sommeil est l’un des premiers concernés : coucher plus tardif, difficulté d’endormissement, sommeil plus court et de moins bonne qualité. Or, le manque de sommeil est étroitement lié à des risques sur la santé physique et mentale, avec la survenue, notamment, de symptômes anxieux et dépressifs. Un point déjà mis en exergue dans le rapport remis au président de la République en avril 2024 sur ce sujet.
Lire l’analyse (2024) | s Ecrans et risques pour la santé des enfants : ce que dit la science
Les réseaux sociaux représentent également un facteur de risque de troubles anxiodépressifs, bien qu’ils ne puissent être isolés comme cause unique. Le phénomène est souvent bifactoriel : un mal-être initial peut conduire l’adolescent à se réfugier davantage sur les réseaux, comme une échappatoire, ce qui aggrave en retour la souffrance psychologique. Les algorithmes ultrapersonnalisés peuvent enfermer certains jeunes dans un « effet silo », les exposant de manière répétée aux mêmes types de contenus, jusqu’à se retrouver dans des boucles de contenus liées à l’automutilation, à la dépression ou encore au suicide.
L’Anses met aussi en lumière l’impact de certains contenus centrés sur l’image et l’apparence physique, susceptibles d’altérer l’estime de soi, de valoriser la maigreur et d’exacerber les troubles alimentaires.
Les filles plus touchées
L’agence pointe un autre risque majeur : les cyberviolences et le cyberharcèlement, amplifiés par la quête de validation sociale par les pairs (avec les likes, les commentaires…), en particulier pour les plus fragiles. Cette quête est démultipliée par la peur de manquer quelque chose, baptisée « FOMO » (fear of missing out). L’organisme alerte aussi sur le sextingnon consenti (lorsque l’utilisateur subit une pression pour envoyer des images de nature intime) et les phénomènes de coercition numérique, « des formes de violences [encore] associées à un risque accru de dépression et de tentatives de suicide ».
Sur l’ensemble de ces effets, « les filles sont plus impactées que les garçons », avertit Olivia Roth-Delgado. En cause : une utilisation plus intensive des réseaux sociaux très visuels, centrés sur la mise en scène de soi, une pression accrue liée aux stéréotypes de genre et une exposition plus fréquente au cyberharcèlement.
Face à ces constats, l’Anses formule plusieurs recommandations. Elle appelle d’abord les plateformes à mettre en place des systèmes fiables empêchant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 13 ans. Elle préconise surtout « une révision en profondeur des principes de fonctionnement des réseaux sociaux », afin que seuls ceux intégrant dès leur conception des garanties de protection puissent être accessibles aux mineurs. Cela suppose de revoir leurs algorithmes, leurs fonctionnalités… Un chantier d’ampleur, alors même que le règlement européen sur les services numériques, obligeant les plateformes à mieux réguler leurs contenus, applicable depuis février 2024, peine à être pleinement mis en œuvre.
L’Anses insiste également sur le renforcement de l’éducation aux médias et au numérique en milieu scolaire et sur l’accompagnement de la parentalité numérique, en fournissant des repères clairs. Les adolescents, dont certains ont déjà pris conscience de l’ampleur des risques d’une utilisation excessive des réseaux sociaux, doivent eux aussi être associés aux actions de prévention.
De même, il est préconisé de mener des campagnes de santé publique sur le sommeil, la déconnexion, la lutte contre la sédentarité, la déstigmatisation de la santé mentale ou encore la prévention des cyberviolences.
Certes, « les attraits des réseaux sont nombreux, et certains d’entre eux peuvent avoir une utilité pour des groupes spécifiques, dans une optique d’échanger… », reconnaît Thomas Bayeux, mais « ils doivent rester des espaces sûrs qui ne portent pas atteinte à la santé des mineurs ».
Il reste désormais au législateur la responsabilité de traduire ces constats scientifiques en mesures concrètes.