La fin de l’Union européenne – Coralie Delaume, David Cayla Résumé et podcast du livre
L’Union européenne se maintient, mais, selon Coralie Delaume et David Cayla, cette survivance est artificielle et arrive à son terme. La fin de l’Union européenne (2017) explique comment, pour subsister, l’Union européenne déploie une administration autoritaire, passant outre les principes démocratiques, tout en renonçant à sanctionner certaines entorses économiques aux traités, afin de maintenir l’illusion de l’efficacité de l’euro.
publié le 09/01/2026 https://elucid.media/podcast-resume-livre/la-fin-de-l-union-europeenne-coralie-delaume-david-cayla
Par Élucid

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En dépit de ses efforts, l’Union européenne est loin d’atteindre l’objectif fixé par le traité de Maastricht. Elle est toujours une organisation caractérisée par d’insolubles disparités économiques entre les États membres, par une négation de la démocratie populaire et une forte inégalité de traitement politique entre les États.
Ce qu’il faut retenir :
La construction européenne a progressivement retiré aux peuples le droit de disposer d’eux-mêmes et impose une inégalité de traitement d’ordre politique et économique entre les États membres en fonction de leur PIB.
L’Eurozone est une union monétaire asymétrique puisqu’il n’existe aucun transfert compensatoire entre les régions excédentaires et les régions déficitaires. Elle condamne ainsi les États pauvres à l’austérité et les États riches à l’abondance. Cette eurodivergence décourage la coopération entre États et agit comme une force centrifuge qui favorise la règle du « chacun pour soi ».
Un rééquilibrage des économies ne peut se réaliser sans une réelle politique industrielle nationale et éventuellement interventionniste. À cette fin, les États doivent se retirer de la concurrence économique et législative (fiscale, sociale, etc.) et des impératifs économiques insoutenables imposés par les engagements européens.
Biographie de l’auteur
Laura Blanc (1976-2020) est commissaire des armées. Elle tenait un blog depuis 2010, l’Arène nue, dans lequel elle dénonçait les abus de l’Union européenne, sous le nom de plume Coralie Delaume. Profondément eurosceptique, elle défendait une vision souverainiste de la France. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages critiques sur l’Union européenne et écrivait en parallèle pour divers journaux, notamment Marianne et FigaroVox.
David Cayla est maître de conférence en économie à l’Université d’Angers. Membre du collectif des Économistes atterrés, il défend une approche hétérodoxe de l’économie et s’attache notamment à lutter contre la réduction de la pensée économique contemporaine à la seule logique néolibérale. Co-auteur avec Coralie Delaume de plusieurs ouvrages sur l’Union européenne, David Cayla s’intéresse également depuis quelques années, au lien entre l’émergence des mouvements populistes et le néolibéralisme.
Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.
Plan de l’ouvrage
Introduction
I. Un, deux, trois référendums… puis le Brexit
II. Le martyr grec et les leçons de l’échec de Syriza
III. Marché unique, polarisation industrielle et crise de l’euro
IV. Dumping, unilatéralisme et parasitage
V. « Déficit démocratique » ou démocratie impossible ?
VI. Rompre avec l’Europe allemande et sortir de la logique d’affrontement
Synthèse de l’ouvrage
Introduction
Parmi les traditionnels défenseurs de la construction européenne, à l’instar de Jean-Louis Bourlanges, Jacques Delors ou Hubert Védrine, certains font preuve d’un pessimisme inquiétant quant à l’avenir de l’Union européenne. Jacques Delors, par exemple, estime que l’Union traverse sa crise la plus difficile depuis son édification, la structure non viable de l’euro constituant l’un des principaux dangers de l’intégration européenne.
Ni ce scepticisme ni le référendum du Brexit n’ont conduit à réfléchir sérieusement à de possibles restructurations de l’Union. Pourtant, l’inefficacité de l’UE s’observe dans divers domaines : déficit démocratique, déséquilibre des balances commerciales, croissance du chômage, etc.
Cherchant à garder la face, l’Europe renonce à sanctionner certaines infractions au Traité, pour éviter d’admettre la divergence économique insurmontable entre les États membres (en témoigne le contrôle relativement laxiste des déficits excessifs de l’Europe du Sud et des excédents courants de l’Allemagne).
Eu égard aux libertés que de plus en plus d’États (comme la Hongrie de Victor Orban) s’autorisent, au point d’aboutir à une sortie définitive de l’Union (Royaume-Uni), l’Europe tente en effet de conserver un savant équilibre entre suggestion et répression. Il s’agit ainsi de maintenir l’illusion de sa force de cohésion sur les États, mais aussi de prévenir la fuite des États qui souffrent de l’intégration européenne.
Chapitre 1. Un, deux, trois référendums… puis le Brexit
De juillet 2015 à octobre 2016, l’Europe ne connut pas moins de cinq référendums posant chacun une question relative à l’UE (en Grèce, aux Pays-Bas, en Hongrie, au Danemark, ou en Grande-Bretagne). Tous révélèrent un rejet de l’esprit de Maastricht par les populations.
Cette série s’ouvrit avec le référendum danois, à la fin de l’année 2015. La question posée portait sur le renforcement, ou non, de la coopération policière entre le Danemark et l’UE dans le cadre d’Europol. Parce que le pays avait refusé le Traité de Maastricht de 1992, il avait intégré l’UE, mais avec certains aménagements ou dérogations au droit européen, appelés « opting out ». Le Danemark avait obtenu de ne pas participer à l’euro ni à la politique étrangère et de sécurité commune, mais s’était engagé à coopérer au sein d’Europol. L’élargissement de cette coopération fut donc soumis à un référendum en 2015 et rejeté à 53,1 % avec 72 % de participation.
En 2016, un référendum consultatif eut lieu aux Pays-Bas au sujet de l’accord de libre-échange conclu entre l’UE et l’Ukraine. Bien qu’organisée après la ratification de l’accord par le parlement, cette consultation mobilisa 32 % de l’électorat, lequel rejeta cet accord à 61,1 %.
En 2015, le Conseil européen vota, sans la Hongrie, la relocalisation de 120 000 migrants d’Italie et de Grèce vers d’autres territoires européens. Budapest devait recevoir 1294 migrants. Contre cette mesure qui lui était imposée, Victor Orban organisa en 2016 un référendum demandant à la population si elle acceptait ces quotas d’immigration. L’opposition appela à boycotter le référendum de sorte que seulement 40 % des électeurs s’exprimèrent à 98 %, contre l’établissement de quotas. Le seuil de participation minimal étant fixé à 50 % depuis 2012, le référendum fut invalidé, alors que celui concernant la participation de la Hongrie à l’UE en 2003, qui n’avait mobilisé que 48 % des électeurs, avait été accepté.
À côté de ces référendums « laissés pour compte » dans les médias, deux grandes consultations populaires furent davantage couvertes. Le 5 juillet 2015, après des mois d’intimidation, Alexis Tsipras demanda à la population s’il fallait accepter le plan d’austérité de la Troïka du 25 juin. Alors qu’il y eut 61 % de « non », Tsipras accepta le plan en question quelques jours plus tard. Un an après, le référendum britannique, seconde consultation largement couverte par les médias, entérina la sortie de l’UE du Royaume-Uni. 72 % des Britanniques s’exprimèrent et choisirent de quitter l’UE à 51,9 %.
Cette tendance n’est cependant pas inédite. Elle s’inscrit dans le prolongement des votes contre le Traité instituant une Constitution pour l’Europe en 2005, par la France (55 %) et par les Pays-Bas (66 %). La réaction des élites pro-européennes ne change pas. Le Traité instituant une Constitution fut rebaptisé Traité de Lisbonne et ratifié sans scrupule par les parlementaires français, de la même manière que les résultats du référendum grec de 2015 avaient été ignorés et que certains avaient pour intention de contourner le résultat du référendum sur le Brexit (en le considérant, par exemple, comme consultatif).
Ce type de comportement met en lumière la véritable monopolisation du pouvoir par quelques élites, au détriment du pouvoir démocratique. D’autres éléments confirment ce phénomène. La jurisprudence de la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) avait progressivement intégré le droit européen au droit national en tant que droit prépondérant. De même, la panthéonisation de Jean Monnet, personnification de la réussite sociale et « inspirateur de l’ombre de l’Union européenne » est à ce titre révélatrice de la philosophie élitiste sous-tendant la construction européenne.
Chapitre 2. Le martyr grec et les leçons de l’échec de Syriza
Dès 2004, la Grèce faisait l’objet d’une procédure pour déficit excessif. Cependant, ce n’est qu’en 2009 que la Grèce sollicita pour la première fois l’aide européenne. Cette aide fut conditionnée à l’application d’un plan d’austérité dissuasif imposant des réformes structurelles (flexibilisation du marché du travail, privatisations, réformes des services publics, etc.) et une augmentation des taxes et impôts. Sa mise en œuvre fut placée sous la supervision d’un nouvel organe administratif de surveillance composé de représentants de la Commission européenne, de la BCE et du FMI : la Troïka.
Ce plan se montra particulièrement inefficace (augmentation de la dette publique, asphyxie de l’économie) et, en 2015, un plan d’austérité encore plus rigoureux fut soumis à référendum, et refusé par la population grecque. Cependant, Tsipras, sous la pression de la Troïka, accepta le plan en question. Il fut ainsi contraint de capituler devant la Troïka et d’accepter les fonds européens uniquement destinés à rembourser les créanciers de la Grèce.
Les crises grecques de 2010 et 2015 ont révélé le fossé qui s’était creusé entre les gagnants (l’Allemagne et ceux qui l’entourent) et les perdants de l’intégration européenne (la périphérie). L’Allemagne dispose en effet d’un avantage remarquable au sein de l’UE.
D’abord, l’euro avait été conçu selon les caractéristiques du Deutschemark. C’était une monnaie forte, non inflationniste, gérée par une BCE indépendante, et qui s’accompagnait de politiques économiques de désendettement et de rigueur budgétaire. Par ailleurs, l’euro étant légèrement sous-évalué par rapport à ses capacités de production (à l’inverse des États du sud comme la Grèce, l’Espagne ou l’Italie), l’Allemagne, puissance industrielle, bénéficiait d’un avantage concurrentiel.
De plus, grâce au marché unique, l’Allemagne disposait d’un accès fluidifié au commerce intraeuropéen, sans risquer que ses partenaires commerciaux mettent en œuvre des dévaluations compétitives.
En temps normal, le pays accumule des excédents commerciaux incomparables (+216 milliards d’euros en 2016) et, en temps de crise, il les recycle en prêtant aux États membres européens en défaut.
À l’inverse, la libéralisation des flux de capitaux depuis 1986 avait défavorisé certains États fragilisés par l’instabilité économique et accordé un avantage exorbitant à d’autres. De 2010 à 2015, l’euro en Allemagne devint une valeur refuge pour les investisseurs, tandis qu’en 2015, la Grèce était contrainte de momentanément rétablir le contrôle des flux pour conserver des liquidités. En outre, cette dernière empruntait à des taux très élevés, quand l’Allemagne avait droit à des taux très bas, voire négatifs. Ce déséquilibre permit à l’Allemagne d’acquérir des sociétés bradées par la privatisation des États en crise (par exemple, les aéroports régionaux grecs ont été rachetés par Fraport).
La gestion de la crise grecque se fit ainsi au profit de l’Allemagne et de ses proches, et au détriment du peuple grec. En 2010, la France et l’Allemagne ont d’abord exercé une pression sur la Grèce afin de délester les grandes banques européennes de la dette grecque. En 2015, les pressions continuent, cette fois pour faire de la Grèce un exemple dissuasif. Ainsi, la BCE refusa unilatéralement de refinancer les banques grecques, obligeant le pays à faire appel à l’Emergency Liquidity Assistant (ELA), également géré par la BCE, mais dont les taux d’intérêt étaient bien supérieurs. À l’annonce du référendum de Tsipras, la BCE, à travers l’ELA, gela les plafonds de ces prêts d’urgence, obligeant la Grèce à rétablir le contrôle des flux de capitaux. Ces manœuvres lui permettaient de menacer la Grèce, lui montrant qu’elle pouvait être exclue de l’Eurozone à tout moment. La BCE s’attribuait ainsi un pouvoir outrepassant le mandat défini par les traités.
En 2015, le contrôle par l’UE s’accentue. Un quatrième mémorandum prévoit une nouvelle augmentation des impôts, gérés, non plus par l’administration fiscale nationale, mais par une « Autorité Indépendante des Revenus Publics » composée de représentants européens. En outre, dès que l’excédent budgétaire était inférieur à 3,5 % du PIB, d’autres privatisations furent engagées et la possibilité de licencier et de diminuer le traitement des fonctionnaires et les retraites du service public fut décidée.
Depuis 2010, le PIB grec a diminué de 25 %, les suicides, l’émigration, la pauvreté et la mortalité infantile ont augmenté, cela s’accompagnant d’une hausse de 24 % du chômage (50 % chez les jeunes).
Chapitre 3. Marché unique, polarisation industrielle et crise de l’euro
La crise de l’euro conduit la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne et Chypre à solliciter une aide de la part de l’UE. Ces États furent tous placés sous la tutelle de la Troïka. L’Italie, la Slovénie et les autres États périphériques de l’Europe y échappèrent de justesse tandis que les États du centre furent épargnés par la crise. Cette inégalité économique procède de raisons historiques, mais aussi de vices de construction de l’UE.
Avec les révolutions industrielles, un réseau de grandes et moyennes villes manufacturières se développe en Angleterre, en Écosse, en France, en Suisse et en Belgique au XVIIIe siècle, puis à partir de 1850, en Allemagne, en Autriche-Hongrie et en Europe de l’Est.
La seconde révolution industrielle et la baisse du coût du transport qui l’accompagna permirent à l’Allemagne, disposant de nombreuses mines de charbon, de construire des usines de grande envergure, très compétitives. Le pays se spécialisa rapidement dans les technologies « de pointe » (locomotives, automobile, machines-outils, chimie). Cette seconde industrialisation se diffusa alors de l’Allemagne vers la périphérie (France, Autriche, Suède, etc.).
Le reste de l’Europe, notamment la France, tenta d’enrayer la puissance industrielle grandissante de l’Allemagne. Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, le Plan Marshall, en initiant la construction européenne, consacra la puissance allemande. La CEE instaura une première coopération économique entre les États européens, mais le protectionnisme persistant des économies limitait la polarisation des capitaux, de la main-d’œuvre ou des migrations, ce qui évitait le creusement des disparités économiques, institutionnelles, d’infrastructures et régionales. L’interventionnisme français, allié à un service public étendu à tous les facteurs de production et à un encadrement étroit du système financier, assurait au pays un contrôle harmonieux du développement industriel français.
À partir de 1968, parallèlement à l’ouverture des marchés publics, les tarifs douaniers entre les États ne cessèrent de se réduire jusqu’à la signature de l’Acte unique en 1986. L’Acte unique consacrait la libre circulation des capitaux, des biens, des services et des personnes. En parallèle, la chute du rideau de fer entraina l’ouverture d’un marché de plusieurs millions de consommateurs et de main-d’œuvre bon marché à l’Est. La réunification allemande et le renouement de l’Allemagne avec ses partenaires traditionnels d’Europe de l’Est firent de cette dernière la principale bénéficiaire de cette ouverture – ce qui acheva d’asseoir sa suprématie industrielle en Europe.
La création d’un marché unique puis de la zone euro eut cependant des effets délétères. La construction européenne reposait sur l’idée selon laquelle le marché régulait l’économie en récompensant les économies vertueuses (désendettement, stabilité, faibles déficits publics, etc.) et en engageant les États à imiter les performances des meilleurs d’entre eux. Or, selon le principe des vases communicants, les déficits courants de certains États de la zone euro procèdent en grande partie de l’excès d’épargne, c’est-à-dire l’excédent commercial, des autres. D’autre part, les mauvaises performances des uns sont par la suite exacerbées par la spéculation des marchés financiers. Par conséquent, l’absence de mécanismes de redistribution compensatoire entre les États membres rend impossible la limitation des déficits courants.
En outre, la situation économique des États en mauvaise posture est encore aggravée par le phénomène de polarisation industrielle vers les puissances industrielles traditionnelles d’un côté et de désindustrialisation des États périphériques de l’autre. Cette désindustrialisation fut d’autant plus forte qu’elle était portée par l’idée selon laquelle la modernité s’accompagnait d’une spécialisation de l’économie vers les secteurs tertiaires (plus nobles) de conception et de services et non plus de production.
Or, l’épicentre du cercle vertueux de croissance et de développement est l’activité manufacturière. En effet, celle-ci développe un écosystème composé de fournisseurs, d’infrastructures logistiques, d’employés et de cadres qui requièrent l’émergence de services de loisir, de formations, de recherche, etc. À ce titre, une nette différence est notable entre la croissance de l’activité manufacturière des pays du cœur prospère de l’UE sur la période 2000-2007 (NL : +18 %, DE : +27 %, AT : +41 %, BE : +57 %…) et celle des États généralement considérés comme les « mauvais élèves de l’Europe » (FR et IT : 0 %, GR : +3 %, PT : +6 %…).
Chapitre 4. Dumping, unilatéralisme et parasitage : l’Europe périphérique condamnée aux pratiques non coopératives
La liberté des flux mise en place dans l’UEM met en concurrence les capitaux, les emplois, les législations sociales et la fiscalité entre les États membres et entre ces derniers et le reste du monde. En effet, parce que les traités européens érigent le libre-échange en dogme, les États membres, dans leurs relations avec l’extérieur, imposent l’application de ce principe en dehors de l’Europe.
Par ailleurs, au sein de l’UE, l’application du libre-échange et spécifiquement de la liberté de circulation des personnes déstabilise les différents États. En effet, avec l’intégration des pays d’Europe de l’Est dans les années 2000, l’attrait des « pays riches » d’Europe pour les populations de l’Est engagea un premier mouvement d’immigration massive, en particulier vers le Royaume-Uni (43 % des effectifs des usines en 2015), l’Espagne et l’Irlande. En 2008, ce mouvement s’inverse et l’Espagne, l’Italie, la Grèce, l’Irlande et le Portugal voient leurs jeunes diplômés, sans travail, partir dans d’autres États. Ainsi, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Suède, le Danemark, l’Autriche et la Belgique peuvent profiter d’une force de travail diplômée, qui a été formée aux frais de l’étranger.
Une autre forme de concurrence apparaît avec la libre circulation des services : les travailleurs détachés. Ce nouveau concept est théorisé en 1996 pour fluidifier les flux de main-d’œuvre entre régions européennes. Il se présente sous la forme d’une prestation de service d’une main-d’œuvre étrangère, payée au tarif du salaire minimum du pays hôte, logée par l’employeur (qui le déduit du salaire), mais dont les cotisations salariales sont celles du pays d’origine. Or, lorsque les PECO (Pays d’Europe centrale et orientale) furent progressivement intégrés à partir de 2004, la différence des systèmes sociaux devint une véritable aubaine pour les entreprises du noyau dur de l’Europe du Nord aux cotisations sociales bien plus élevées. Les travailleurs détachés d’Europe de l’Est sont donc devenus une concurrence directe et légale aux travailleurs d’Europe du Nord, en raison de l’absence d’harmonisation des politiques sociales de l’UE.
La liberté des flux de capitaux crée également une concurrence fiscale. Le dumping fiscal vise à détourner une part des rentrées fiscales d’un État vers un autre qui possède une fiscalité attrayante (Irlande), voire quasiment inexistante (Luxembourg). Reconverti dans le secteur bancaire et financier depuis les années 1980, le Luxembourg offre par exemple une exonération d’impôt sur les dividendes perçus et versés entre les entreprises et leurs filiales (holdings). En outre, il propose également des arrangements contractuels légaux avec l’administration fiscale, les « rescrits fiscaux », afin de réduire, le cas échéant, à un montant symbolique, les 30 % usuels d’impôt sur les sociétés.
L’absence d’harmonisation fiscale et sociale entre les États européens a permis le développement de ces stratégies nationales défensives.
Chapitre 5. « Déficit démocratique » ou démocratie impossible ?
La Commission s’est déjà emparée de la question des politiques monétaires, commerciales et budgétaires des États, et conserve également le pouvoir d’établir les Grandes Orientations de la Politique Économique (GOPÉ) pour chaque État membre, lesquelles doivent être appliquées à plus ou moins long terme, y compris si la population les désapprouve. Ainsi, la « loi Macron », passée en 2015, applique les préconisations des GOPÉ de 2012 concernant la suppression des restrictions injustifiées sur les professions et secteurs règlementés (notariat, taxis…) et la « loi travail » de 2016 applique les GOPÉ de 2012 et de 2014 relatives à la révision des procédures administratives de licenciement et la lutte contre la rigidité du marché du travail.
Cependant, si les GOPÉ sont un moyen civilisé de dicter leurs politiques aux États, l’UE peut aussi user de moyens plus directs. L’imposition de la politique européenne peut également passer par la Troïka ou la BCE. Cette dernière, outrepassant son mandat, a pu en effet dicter les politiques économiques à mener en Italie et en Espagne en 2011.
À ces mécanismes de supervision, peuvent s’ajouter différents documents transmis par l’administration européenne. Les Lignes directrices pour l’Emploi (LDE), les Recommandations du Conseil, ou encore les Priorités du Conseil européen sont autant de feuilles de route pour les gouvernements, quel que soit leur bord politique, et permettent à l’UE de toujours garder la main sur les politiques des États.
Aux côtés de la Commission et de la BCE, la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) est la troisième institution européenne indépendante et non élue qui exerce une influence prédominante sur la politique et plus spécialement sur le droit, des États membres. Depuis les années 1960, la CJUE, par sa jurisprudence, s’est toujours efforcée de déconstruire le droit du travail national et de modeler juridiquement l’intégration des États à l’Europe, en dehors de tout contrôle démocratique ou des États.
Alors qu’elle ne dispose pas du pouvoir de légiférer, la CJUE a notamment réussi à ôter presque tout pouvoir aux syndicats. Ses décisions purent également avoir une implication d’ordre constitutionnel dans la construction européenne. Avec l’arrêt Van Gend en Loos (1963), elle consacrait le principe « d’effet direct » selon lequel les individus comme les États étaient sujets du droit communautaire : un État pouvait donc se voir poursuivi par un individu en vertu du droit communautaire. Dans la même veine, l’arrêt Costa contre Enel (1964) proclamait la « primauté » du droit communautaire sur le droit national.
Ces trois autorités indépendantes s’autolégitiment entre elles. S’appuyant sur une lecture extensive des Traités, elles s’épaulent mutuellement pour élargir leur pouvoir. Ainsi, l’arrêt Commission contre Luxembourg de 2012 affirma la primauté d’une décision de la Commission sur le choix d’une politique nationale. La même année, alors que Mario Draghi lançait les « Opérations Monétaires sur Titres » (monétarisation des dettes), la CJUE lui assura son soutien contre la Cour Constitutionnelle allemande qui dénonçait la non-conformité de cette politique avec le mandat de la BCE.
Par conséquent, sauf en ce qui concerne les questions de société sans grande implication (notamment celles portant sur « l’identité » des personnes et des peuples, qui permettent de détourner l’attention des réels problèmes), les politiques nationales sont entièrement sous l’emprise des institutions européennes indépendantes et non élues.
Toutefois, le problème de la démocratisation de l’UE ne relève pas seulement du défaut d’élus, mais aussi du défaut de « peuple européen », produit d’un territoire et d’une Histoire commune unificatrice. De plus, la structure indéfinie de l’UE, à la fois intergouvernementale, protofédérale et impériale, empêche sa démocratisation.
Chapitre 6. Rompre avec l’Europe allemande et sortir de la logique d’affrontement
L’Union européenne présente de grandes similitudes avec le projet de « Mitteleuropa » du chancelier Bethmann-Hollweg en 1914 : une Union européenne centrée sur l’Allemagne, laquelle assurerait la prédominance de l’économie sur le politique. La polarisation de l’UE autour de l’Allemagne fut longtemps retardée par la « digestion » de la réunification allemande. En 1997, l’Allemagne était en effet en mauvaise posture (taux de chômage à 10 % puis 11,2 % en 2005, pas de croissance, déficit public supérieur à 3 %…). Ce n’est que de justesse et avec l’aide de l’Italie et de la France également concernées que l’Allemagne échappa à une procédure pour déficit excessif en 2005.
Si le retour à la prospérité à partir de 2007 est généralement crédité à Angela Merkel, la réunification allemande joua en réalité un rôle crucial dans l’essor de l’Allemagne, après l’intégration économique longue et fastidieuse de la RDA. En effet, le rattrapage économique de la RDA se fit selon une méthode à marche forcée en commençant par mettre à parité les monnaies de RFA et de RDA et en organisant ensuite la mise à niveau des économies à coup de privatisations et de subventions. Le coût social (le taux de chômage de l’ex-RDA demeura d’environ 20 % jusqu’en 2007) et financier (le montant des subventions est évalué à environ 1500 milliards d’euros de transferts sur 20 ans) fut donc très lourd. Cependant, ce coût fut accepté, car il existait un consensus politique et populaire en Allemagne et parce que la réunification élargissait considérablement le tissu industriel et les débouchés commerciaux de l’Allemagne.
Ce modèle d’intégration est totalement opposé à ce que les États de l’UE sont disposés à offrir pour le rattrapage économique de l’Europe de l’Est. À la faveur de la crise de 2008, certains escomptèrent convaincre les « faucons européens » à mettre en œuvre une union de transferts. Or, loin de s’investir davantage dans l’intégration économique, l’Allemagne a, au contraire, développé des partenariats commerciaux avec le reste du monde durant cette période (la part européenne des excédents commerciaux de l’Allemagne est désormais minoritaire). Tout en bénéficiant des déséquilibres structurels de l’UE, l’Allemagne prend donc également son indépendance vis-à-vis de ses voisins, ce qui lui accorde une marge de liberté supplémentaire pour imposer ses idées.
L’UE attise donc une concurrence sans merci entre les États européens où « les stratégies non coopératives des uns, les politiques d’austérité drastiques qu’acceptent de se voir infliger les autres, le dumping social de l’Europe de l’Est, le dumping fiscal du Luxembourg ou de l’Irlande, ne sont que les expressions d’une course sans fin vers la compétitivité, dans laquelle chacun cherche à s’octroyer la plus grosse part d’un gâteau limité en taille. » Seuls s’en sortent ceux jouant la carte nationale et faisant primer leurs intérêts propres au détriment de ceux de la Communauté.
Une réelle coopération entre les États demeure cependant possible et a d’ailleurs existé sous forme de coopérations intergouvernementales, ponctuelles, soutenues par des fonds publics et non obligatoirement limitées au périmètre européen : Airbus, l’Organisation Européenne pour la Recherche Nucléaire, ou encore l’Agence Spatiale Européenne. À côté de ces organismes d’envergure internationale, les créations de l’Europe Communautaire telles qu’Erasmus et Galileo ne sont pas encore parvenues à rivaliser, en termes d’utilité sociale, avec les projets intergouvernementaux.