L’artificialisation des sols à Fréjus s’est accélérée depuis que David Rachline (RN) y a été élu maire

À Fréjus, ville RN, une bétonisation frénétique peu soucieuse des risques climatiques

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L’artificialisation des sols à Fréjus s’est accélérée depuis que David Rachline (RN) y a été élu maire. Les projets immobiliers y poussent comme des champignons, parfois au mépris de la biodiversité et des risques d’inondations pour les habitants.

par  Jean de PeñaNina Hubinet

13 janvier 2026 à 08h00, modifié à 17h32  https://basta.media/A-Frejus-ville-RN-une-betonisation-frenetique-peu-soucieuse-des-risques-lies-au-changement-climatique

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Complexe hôtelier sur une base nature, parking souterrain menacé par la montée des eaux, lotissement en zone à risques d’inondations : les projets de bétonisation du maire RN de Fréjus sont de plus en plus critiqués. © Jean de Peña

Un crachin londonien arrose la base nature de Fréjus, en ce mercredi de décembre, sans impressionner les dizaines d’adolescents venus d’ailleurs dans le Var et des Alpes-Maritimes pour un cross intercollèges. Ils et elles s’échauffent sous la haute structure de l’espace Caquot, immense hangar datant de 1935. Sur cette ancienne base militaire aéronautique, on vient courir, marcher, pédaler ou flâner. Les espaces naturels – pelouses, pinède, étangs ou marécages – occupent près de 80 hectares, parmi lesquels une zone Natura 2000 et une zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique. On y trouve aussi des jeux pour enfants, un skatepark, des pistes cyclables et des terrains de sport. Mais la précieuse base nature, bordée par la Méditerranée, risque pourtant d’être grignotée par le béton.

Cédé par le ministère de la Défense à la ville de Fréjus pour 45 millions de francs en 1995, le site de 135 hectares en bord de mer est devenu un « poumon vert » sur une Côte d’Azur très bétonnée. « C’est un lieu de liberté unique », s’émerveille Daniel Truong, en regardant les adolescents s’élancer pour un long tour de piste. Comme de nombreux Fréjusiens, cet ingénieur en génie civil à la retraite s’inquiète de possibles nouvelles constructions, qui risqueraient de dénaturer l’ancienne base aéronautique.

Un hôtel de luxe, un projet approuvé par les élus RN, pourrait voir le jour sur la base nature de Fréjus. Le « jardin méditerranéen » (en photo) pourrait être partiellement détruit et privatisé au profit de l’hôtel. © Jean de Peña
Des collégiens sur la base nature de Fréjus, un poumon vert apprécié des habitants. © Jean de Peña

Un hôtel de luxe pourrait en effet y voir le jour d’ici quelques années. Le 27 novembre dernier, le conseil municipal de Fréjus, ville dirigée par le Rassemblement national (RN), a approuvé la passation d’un bail à construction avec la société Crédit Agricole Promotion pour un projet hôtelier haut de gamme aux contours encore flous. On sait seulement qu’il englobera trois anciens bâtiments de la base nature et une partie du « jardin méditerranéen » qui la sépare de la mer. « D’après les plans du permis d’aménagement, le jardin devrait être conservé, mais on voit bien qu’il va devenir le jardin de l’hôtel… Il pourrait y avoir un effet “cheval de Troie” », s’inquiète Daniel Truong, membre du Comité de défense des intérêts de Fréjus-Plage, une association d’habitants de la cité varoise.

Emmanuel Bonnemain, conseiller municipal d’opposition au maire David Rachline (RN) et candidat divers centre au prochain scrutin, fulmine : « C’est une zone submersible ! » Il critique aussi le choix de l’opérateur, sélectionné, selon lui, principalement aussi parce qu’il a eu le bon goût de choisir comme architecte Jean-Pascal Clément. Ce dernier est un proche du puissant patron du BTP local, Alexandre Barbero, que la journaliste Camille Vigogne Le Coat décrit comme central dans le système de corruption autour de David Rachline, dans son livre-enquête Les rapaces. Enquête sur la « mafia varoise » de Marine Le Pen (Les Arènes, novembre 2023).

L’investigation a déclenché deux procédures judiciaires à l’encontre du maire de Fréjus, désormais triplement inculpé, pour prise illégale d’intérêt, corruption et favoritisme. Et a mis à mal la vitrine de la bonne gestion municipale du RN que devait représenter la ville varoise de 60 000 habitants.

Hôtel 4 étoiles en zone submersible

Les ambitions de l’édile pour l’ancienne base aéronautique ne datent pas d’hier. Après son élection en 2014, David Rachline a imaginé divers projets sur l’immense terrain idéalement situé, nommé Base nature François Léotard. L’homme d’État à qui elle doit son nom, disparu il y a deux ans, avait présidé à la cession de l’ancien aérodrome, alors qu’il était à la fois ministre de la Défense et maire de Fréjus. Au-delà de la nécessaire rénovation des vieux bâtiments militaires, dont certains abritent aujourd’hui des services municipaux, David Rachline rêve d’y faire pousser un complexe hôtelier, un aquarium géant et une discothèque.

En plus d’un complexe hôtelier, David Rachline, maire RN de Fréjus, rêve d’édifier un aquarium géant et une discothèque sur la base nature de Fréjus. © Jean de Peña
« C’est un lieu de liberté unique », s’émerveille Daniel Truong, membre du Comité de défense des intérêts de Fréjus-Plage, à propos de la base nature. Comme de nombreux Fréjusiens, cet ingénieur en génie civil à la retraite s’inquiète des projets immobiliers de la mairie RN, qui risqueraient de dénaturer ce vaste espace vert. © Jean de Peña

Mais lorsqu’il s’apprête à modifier le plan local d’urbanisme (PLU) pour permettre ces constructions, sans avoir révélé la nature de ses projets, il fait face à une levée de boucliers. Beaucoup de ses administrés refusent que l’on touche à leur « poumon vert ». En 2016, l’enquête publique sur la modification du PLU recueille une majorité de réactions défavorables et rend un avis négatif. En 2018, une pétition rassemble 66 000 signatures contre les projets du maire, cette fois clairement annoncés. La ville compte alors 53 000 habitants : l’attachement au lieu semble aller bien au-delà des limites de Fréjus.

Malgré tout, la modification du PLU est votée en conseil municipal, dès 2016, autorisant de facto de futurs projets immobiliers privés et une bétonisation au moins partielle de la base nature. L’acte de cession de 1995 précisait pourtant qu’elle ne devait accueillir que des « équipements publics » pendant 50 ans au moins, sous peine de sanctions financières. Ce qui faisait dire à François Léotard, lors de l’enquête publique de 2016, que le projet de David Rachline était « totalement contraire à la convention entre le ministère de la Défense et la ville », signée vingt ans plus tôt.

Un campus universitaire : voilà un équipement public qui pourrait avoir toute sa place dans les anciens bâtiments militaires rénovés, d’après les membres du Comité de défense de Fréjus-Plage. « Ce serait parfait pour les étudiants modestes, qui n’ont pas les moyens d’aller à Toulon, Nice ou Cannes pour étudier », estime Bernadette Verneau, présidente du comité. À la surprise de l’association, la mairie de Fréjus et l’agglomération Estérel Côte d’Azur avaient déclaré, en 2021, être favorables à ce projet alternatif pour la base nature. Difficile aujourd’hui de savoir si la municipalité envisage de le faire cohabiter avec le futur hôtel de luxe. Contactée par Basta!, la ville de Fréjus n’a pas répondu.

Le devenir de la base nature n’est cependant pas définitivement acté : il faut encore que le futur permis de construire soit examiné par la préfecture du Var. Cette dernière semble plutôt clémente vis-à-vis des récents projets immobiliers fréjusiens. L’artificialisation des sols à Fréjus a connu une nette accélération depuis l’arrivée de David Rachline et du RN à la mairie, progressant en particulier de 300 % entre 2017 et 2018, puis continuant de s’accroître jusqu’en 2021. « Pour réduire la dette de la ville, qui était de 134 millions d’euros en 2014, la stratégie du maire a consisté à vendre des terrains de la commune et rendre constructible les parcelles qui ne l’étaient pas via des modifications du PLU », analyse Emmanuel Bonnemain « Ce qui n’a pas fonctionné : il y a eu un reflux, mais la dette est remontée à 154 millions cette année. » D’après l’opposant, ces changements du PLU sont validés par la préfecture « parce qu’elle peut ensuite imposer plus de logements sociaux ». La ville, tout en ayant rattrapé une partie de son retard, en manque toujours. 

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Pomper la nappe phréatique pour enfouir un parking

Dans le quartier de Fréjus-Plage, les maisons disparaissent au profit d’immeubles. « 25 villas ont été détruites en trois ans », constate Daniel Truong. « On assiste à une “bunkerisation”, les immeubles, parfois hauts de 20 mètres, sont construits au ras des trottoirs, et les petits jardins, qui sont des repaires de biodiversité, se font rares », déplore-t-il, à l’unisson de ses collègues du Comité de défense de Fréjus-Plage, association créée en 1927 par les premiers habitants de ce qui était à l’époque un quartier populaire de Fréjus. Un petit groupe est réuni ce matin-là dans son local, place de République, entre les maquettes du quartier et, affichées au mur, les coupures de presse qui racontent les batailles en cours. Celle qui les préoccupe en premier lieu concerne le petit bâtiment des années 1950, qui abrite leur association et le bureau de poste du quartier.

À Fréjus-Plage, un parking souterrain de sept niveaux devrait s’enfoncer à 23 mètres sous le sol, pour un coût de 13 millions d’euros. Situé à moins de 100 mètres de la mer et au-dessus d’une nappe phréatique, le futur chantier devra en effet pomper des volumes d’eau gigantesques. © Jean de Peña
Le long du « jardin méditerranéen », menacé par la bétonisation. © Jean de Peña

D’après les plans de David Rachline et sa majorité, il devrait bientôt disparaître pour laisser place à un parking souterrain de 409 places ainsi qu’à un nouveau bâtiment qui abritera toujours la poste, une salle polyvalente, mais plus le local du comité, devenu la bête noire du maire. Le permis de construire, au nom de l’architecte Jean-Pascal Clément, est déjà affiché, et barré d’une inscription rageuse « Non au parking ». « Tous les centres sociaux de la ville ont été fermés, plusieurs associations ont perdu leurs financements… On est les derniers Gaulois qui résistent encore et toujours ! » lance Bernadette Verneau, avant de détailler les procédures judiciaires par lesquelles l’association conteste la destruction de son local historique et le permis de construire.

Inclus dans le projet de la « Promenade des bains » entre Fréjus et Saint-Raphaël, ce parking souterrain de 7 niveaux est destiné à remplacer les quelque 500 places de stationnement le long du littoral qui doivent être supprimées. Il devrait s’enfoncer à 23 mètres sous le sol, pour un coût de 13 millions d’euros. « Soit près de 30 000 euros la place de parking, contre autour de 3000 euros pour un parking à ciel ouvert, qui serait réversible », souligne Daniel Truong, doutant de la possibilité technique de construire l’ouvrage, comme de son intérêt pour éloigner les voitures du littoral. Situé à moins de 100 mètres de la mer et au-dessus d’une nappe phréatique, le futur chantier devra en effet pomper des volumes d’eau gigantesques pour bâtir ses différents niveaux.

La mission régionale d’autorité environnementale a surtout pointé, en 2023, les risques conjugués d’inondation et de submersion marine pour le futur parking, dont elle estime qu’ils ne sont pas suffisamment pris en compte par le dossier du projet. Elle note que ces risques « peuvent être accrus avec le changement climatique (en raison d’épisodes de fortes pluies plus fréquents et plus intenses, ou de la hausse du niveau de la mer) ». Le préfet du Var, dans un document de 2019, anticipe une élévation du niveau de la mer de 60 cm en 2100, et recommande d’« éviter d’aggraver la vulnérabilité en orientant le développement urbain en dehors des zones à risques ».

Dans le local du Comité de défense des intérêts de Fréjus-Plage, qui dénonce la « bunkerisation » de leur quartier, une maquette de la place de la République, où doit être construit un immense parking. © Jean de Peña
« Tous les centres sociaux de la ville ont été fermés, plusieurs associations ont perdu leurs financements… On est les derniers Gaulois qui résistent encore et toujours ! » dit Bernadette Verneau, présidente du Comité de défense des intérêts de Fréjus-Plage. © Jean de Peña

L’agglomération Estérel Côte d’Azur, qui regroupe notamment les villes de Fréjus et Saint-Raphaël, a répondu que ce double risque avait bien été pris en compte puisqu’il avait conduit à retenir un niveau de 2,50 mètres au-dessus du niveau de la mer comme « côte de sécurité », que des batardeaux [barrages destinés à la retenue d’eau provisoire, ndlr] seraient installés au niveau de la rampe d’accès du parking, et que la partie nord du projet serait rehaussée pour « ménager une pente constante vers la mer de 2 % ». Des réponses qui ne suffisent pas à rassurer les membres du Comité de Fréjus-Plage quant à la sécurité des futurs usagers de ce parking. D’autant que le niveau de la Méditerranée pourrait s’élever plus vite que ne le prévoit la préfecture du Var, le GIEC tablant plutôt sur un mètre supplémentaire d’ici la fin du siècle.

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Un futur lotissement menacé par les inondations

Il n’y a pas qu’en bord de mer que le développement immobilier de Fréjus semble faire peu de cas des risques naturels aggravés par le changement climatique, malgré des épisodes méditerranéens de plus en plus fréquents et violents. Dans le quartier de Caïs, au nord du centre historique, les tractopelles s’activent sur l’un des nombreux chantiers de la zone. C’est le projet « Vallon de Compassis », du nom d’un gros ruisseau, affluent situé à un peu moins d’un kilomètre à l’ouest, tandis qu’un torrent canalisé, le Reyran, coule à l’est du terrain. Il s’agit de faire sortir de terre 310 logements, maisons individuelles avec piscine et petits immeubles, et 269 places de parking, dont certaines en souterrain, sur le terrain d’un ancien camping.

Comme souvent à Fréjus, où plusieurs cours d’eau varois viennent se jeter dans la mer, l’entrepreneur, Cogedim Méditerranée, doit faire face aux problématiques liées à l’omniprésence de l’eau. La notice hydraulique du projet souligne qu’il est « en partie situé dans le lit majeur » du Compassis et qu’il n’est pas impossible que les terrassements atteignent la nappe en raison de ses « fluctuations saisonnières ». Elle préconise donc la création de deux bassins de rétention pour récupérer l’eau lors de fortes pluies et de les orienter vers des espaces du terrain restés naturels. Elle indique par ailleurs qu’une demande d’autorisation de pompage va être adressée à la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) pour sécuriser les terrassements. Un autre risque s’ajoute à la liste sur ce terrain : celui du retrait-gonflement des argiles, qui, sur le long terme, peut être fatal pour les futures constructions.

Le projet « Vallon de Compassis » prévoit la construction de 310 logements et 269 places de parking sur le terrain d’un ancien camping, en zone potentiellement inondable. © Jean de Peña
Un lotissement de 44 maisons, édifié dans les années 1980 et situé un peu plus au sud du projet « Vallon de Compassis » (en photo), a été inondé à sept reprises depuis 2006. Le lotissement doit être en partie abandonné et plusieurs maisons promises à la destruction. © Jean de Peña

Autant dire que les aspirants propriétaires du « Vallon de Compassis » ont intérêt à se renseigner précisément sur les mesures effectivement prises par le promoteur immobilier pour prévenir tous ces risques. Un échange avec les habitants des Floralies, lotissement de 44 maisons situé un peu plus au sud, pourrait aussi leur être utile : inondés à sept reprises par le ruisseau voisin depuis 2006, ils et elles doivent aujourd’hui abandonner leurs maisons, promises à la destruction pour moitié, et estiment que l’indemnisation globale proposée par l’État et la mairie – 12 millions d’euros – ne leur permettra pas de se reloger à Fréjus.

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Les Floralies ont été construites en 1984 dans une zone marécageuse : une erreur d’appréciation des risques naturels qui, théoriquement, ne peut pas se reproduire en 2025, alors que l’on n’a jamais été aussi conscients des risques liés au changement climatique. Il arrive d’ailleurs que la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) mette un coup d’arrêt aux prétentions immobilières à Fréjus. Il y a quatre ans, un projet de la société Promotion Pichet, situé dans le vallon de Valescure, prévoyait de défricher près de 8000 m2 pour construire 77 logements et 130 places de parking. La mission régionale d’autorité environnementale, mandatée par la Dreal, soulignait alors que l’étude fournie par l’entreprise sur l’impact du projet sur le milieu naturel était largement lacunaire, sous-évaluant notamment la destruction des habitats de certaines espèces protégées, telles que les chauves-souris ou les tortues d’Hermann.

Les autorités finiront par refuser le défrichement de cette zone à la biodiversité remarquable, ce qui stoppera le projet. Pour 8000 m2 préservés, combien d’hectares d’espaces naturels ont été transformés en projets immobiliers peu écologiques ces dernières années à Fréjus, exposant parfois leurs habitants à des risques non négligeables ? Si la ville dirigée par le RN est loin d’être une exception sur la Côte d’Azur, la mandature de David Rachline n’aura fait qu’encourager la frénésie immobilière de la ville romaine.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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