Les tenants de l’agriculture intensive veulent par tous les moyens, sanctuariser leur droit à pomper sans limites et à polluer – souvent de manière irrémédiable – les ressources d’eau potable.

« Les tenants de l’agriculture intensive veulent sanctuariser le droit à pomper sans limites et à polluer les ressources d’eau potable »

Chronique

Les syndicats agricoles productivistes souhaitent déroger aux prescriptions des pouvoirs publics en matière de préservation des ressources hydriques et de gestion des quantités prélevables pour l’irrigation, observe, dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

Publié hier à 12h01, modifié à 01h55  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/11/les-tenants-de-l-agriculture-intensive-veulent-sanctuariser-le-droit-a-pomper-sans-limites-et-a-polluer-les-ressources-d-eau-potable_6661384_3232.html

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Le 12 décembre 2025, des centaines de tracteurs aux couleurs des Jeunes Agriculteurs, de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et de la Coordination rurale convergeaient de toute l’Ille-et-Vilaine, du Morbihan, de la Mayenne et de la Loire-Atlantique vers un endroit minuscule : la salle communale la Clé des champs, dans la petite ville de Châteaubourg (Ille-et-Vilaine). Cette grande procession a reçu bien moins d’attention que celle qui s’est achevée, jeudi 8 janvier, sous la tour Eiffel, à Paris, marquant l’opposition du monde agricole à l’accord de libre-échange avec le Mercosur.

Que se passait-il à Châteaubourg, ce fameux 12 décembre ? La commission locale de l’eau devait se réunir pour parachever ses travaux visant à établir un nouveau schéma d’aménagement et de gestion de l’eau du bassin de la Vilaine. Bloquée par les tracteurs, la réunion n’a pu se tenir. Bien qu’issu de trois années de travail et de concertations au sein d’une commission réunissant toutes les parties prenantes, le schéma n’a pu être adopté : victoire pour les syndicats productivistes, « déni de démocratie » pour les autres acteurs – Confédération paysanne, société civile, collectivités, etc.

Les agriculteurs protestataires mettaient notamment en cause l’une des mesures du schéma d’aménagement et de gestion de l’eau, à savoir l’interdiction, d’ici à 2029, de traiter les surfaces de maïs en forte pente et proches des points de captage d’eau potable. Cette restriction ne concernerait guère que 160 des quelque 11 000 kilomètres carrés du bassin-versant, soit 1,4 % de ce territoire et environ 1,8 % de sa superficie agricole utile. Mais pour les syndicats productivistes, c’est déjà trop.

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L’escarmouche de Châteaubourg n’est que l’une des pièces d’un puzzle qui s’assemble ces jours-ci discrètement. A l’échelle nationale, les discussions du groupe national captage, tenues sous la tutelle du ministère de la transition écologique, ont été interrompues brutalement : les représentants des chambres d’agriculture, de la FNSEA et de la Coordination rurale ont claqué la porte de la réunion du 16 décembre. Là encore, les discussions visent à définir le seuil de pollution d’un captage au-delà duquel des mesures de restriction d’usage des pesticides sur son aire d’alimentation seraient édictées. Eviter de polluer l’eau que l’on consommera in fine : il est difficile d’imaginer objectif plus consensuel pour tout humain qui a pris conscience des impératifs biologiques de son espèce, à savoir qu’il est nécessaire de boire de l’eau à peu près chaque jour de sa vie.

Des tracteurs arborent des pancartes sur lesquelles on peut lire « La loi, rien que la loi » alors que leurs conducteurs se rassemblent pour manifester en marge d’une réunion visant à approuver la révision du schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) du bassin de la Vilaine à Châteaubourg (Ille-et-Vilaine), le 11 décembre 2025.
Des tracteurs arborent des pancartes sur lesquelles on peut lire « La loi, rien que la loi » alors que leurs conducteurs se rassemblent pour manifester en marge d’une réunion visant à approuver la révision du schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) du bassin de la Vilaine à Châteaubourg (Ille-et-Vilaine), le 11 décembre 2025.  DAMIEN MEYER / AFP

Soutien de nombreux parlementaires

Mais, pour la FNSEA, ce n’est pas si simple. Interrogé, le syndicat explique que les mesures envisagées par le groupe national captage conduiraient à mettre sous contrainte ou à convertir en agriculture biologique « plus de 20 % de la superficie agricole utile ». Insupportable pour le syndicat. Il y a un hic : Le Monde s’est procuré la diapositive présentée par les autorités au groupe national captage sur la question et celle-ci ne mentionne pas le chiffre de 20 %, mais 3 % à 4 % de la superficie agricole utile éventuellement concernée par des restrictions. Interrogé par Le Monde, l’un des porte-parole de la FNSEA dit « ne pas croire » aux estimations de l’administration et assure qu’« il est possible de concilier des objectifs de production et de qualité de l’eau ».

Quant à la gestion des quantités prélevables pour l’irrigation, les syndicats productivistes souhaitent là encore déroger aux prescriptions des pouvoirs publics. Comme l’a raconté ma collègue Léa Sanchez dans une enquête publiée le 2 janvier par Le Monde, la loi Duplomb risque de rendre inopérantes les conclusions des études fixant les volumes prélevables par les irrigants. Ces études, commanditées sur chaque territoire par les autorités, seront en effet assujetties à des études d’impact économique sur les productions agricoles, ce qui pourrait permettre de poursuivre des pratiques de prélèvement d’eau insoutenables pour les écosystèmes.

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Les tenants de l’agriculture intensive veulent ainsi, par tous les moyens, sanctuariser leur droit à pomper sans limites et à polluer – souvent de manière irrémédiable – les ressources d’eau potable. Ils peuvent, à cette fin, compter sur de nombreux parlementaires de la droite et du centre. Dans une enquête publiée le 18 décembre, Reporterre a identifié 783 amendements rédigés par la FNSEA et endossés par des députés depuis les législatives de 2024. Dans plus de 60 % des cas, la provenance réelle de ces textes (la FNSEA, donc) n’était pas mentionnée.

En particulier, relève le média de l’écologie, un amendement destiné à supprimer un article de la loi Duplomb, visant à interdire les pesticides dans les aires de captage d’eau potable a été déposé par les députés Stéphane Travert (Renaissance), Guillaume Kasbarian (Renaissance) et Danielle Brulebois (Renaissance), Sylvie Bonnet (Les Républicains, LR), Christelle Petex (LR), Valérie Bazin-Malgras (LR), Fabrice Brun (LR) et Corentin Le Fur (LR), Charles de Courson (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, LIOT) et Lionel Vuibert (non inscrit).

Deux de ces députés ont répondu à nos sollicitations. Mme Bazin-Malgras assure que l’amendement déposé « n’avait pas vocation à imposer une position définitive, mais à ouvrir le dialogue sur une interdiction envisagée sans concertation ni mesures de conciliation » et dit « avoir fait le choix de le retirer ». M. Vuibert, lui, dit avoir suivi une « logique de cohérence et de concertation avec la profession ». La mesure d’interdiction « aurait pu concerner jusqu’à 25 % de la surface agricole utile française », ajoute le parlementaire. D’où vient ce chiffre, six à huit fois plus élevé que les estimations de l’administration, de l’ordre de 3 % à 4 % ? Mystère.

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Les études qui servent de base à l’attribution des volumes prélevables en été sont contestées par les agriculteurs. La loi Duplomb, qui exige des diagnostics socio-économiques en cas de baisse des quotas, les conforte. 

Par Publié le 02 janvier 2026 à 15h30, modifié le 03 janvier 2026 à 09h03 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/01/02/dans-l-ouest-de-la-france-une-sourde-bataille-pour-l-acces-aux-ressources-en-eau_6660362_3244.html

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Le 3 juillet 2025, à Poitiers, des militants écologistes passent le Clain à pied, alors que ce n’est habituellement possible qu’à la fin de l’été, pour dénoncer la pression sur les ressources en eau et les projets de mégabassines dans le bassin versant du Clain.
Le 3 juillet 2025, à Poitiers, des militants écologistes passent le Clain à pied, alors que ce n’est habituellement possible qu’à la fin de l’été, pour dénoncer la pression sur les ressources en eau et les projets de mégabassines dans le bassin versant du Clain.  JEAN-FRANÇOIS FORT/HANS LUCAS

L’été est encore loin, mais les quantités d’eau qui pourront être prélevées lors de la saison estivale, en particulier par les agriculteurs, font l’objet d’une sourde bataille depuis de longs mois. Au cœur des hostilités, des études au nom énigmatique : HMUC (certains prononcent « hachemuc »), pour « hydrologie, milieux, usages et climat ». Une quarantaine d’entre elles ont été lancées depuis 2019 dans le vaste bassin Loire-Bretagne, qui s’étend sur plus de 150 000 kilomètres carrés (km2), où les tensions sont vives, mais aussi ailleurs en France. L’objectif est de mieux gérer la ressource hydrique. La réglementation européenne demande de rétablir un « bon état » des masses d’eau d’ici à 2027 au plus tard – une cible qui ne sera pas atteinte dans les temps.

Les analyses HMUC, généralement réalisées par des bureaux d’études spécialisés, en concertation avec les acteurs locaux, permettent d’évaluer l’état des réserves en eau de chaque territoire, en intégrant les effets du changement climatique. C’est sur leur base que les commissions locales de l’eau (représentants de l’Etat, élus et usagers) pourront se prononcer sur le nombre de mètres cubes pompables dans les milieux, et leur répartition par secteur (irrigation, industrie, eau potable).

Mais leurs délibérations restent, pour l’heure, des vœux pieux. De nombreuses organisations agricoles, dont la Coordination rurale et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) du département de la Vienne, bataillent depuis des mois contre la « stricte application des recommandations HMUC » et la « mort programmée de l’agriculture ».

Limitation de l’irrigation

Le Clain et ses affluents, qui traversent les départements de la Vienne, des Deux-Sèvres et de la Charente, sont particulièrement scrutés. La faune et la flore de ces cours d’eau sont affectées, depuis des décennies, par de faibles écoulements estivaux. Les restrictions d’usages de l’eau sont chroniques dans ce bassin de 2 882 km2 où les prélèvements excèdent la ressource disponible dans les rivières et les nappes. En 2025, les autorités ont commencé, dès fin mai, à limiter l’irrigation – celle-ci, employée en premier lieu pour le maïs, représente environ 65 % des pompages effectués entre juillet et octobre.

Le sujet est sensible dans la région, marquée par les manifestations de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) contre les mégabassines, en 2023. Le 31 octobre 2025, après l’organisation d’un deuxième blocage agricole du Futuroscope de Poitiers, Sophie Brocas, la préfète de la région Centre-Val de Loire, qui coordonne la politique de l’eau dans le bassin Loire-Bretagne, a annoncé que les « volumes prélevables » issus des études HMUC ne seraient officialisés par un arrêté « qu’après réalisation d’une analyse de leurs impacts sociaux et économiques ».

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Le ministère de la transition écologique se défend auprès du Monde de tout « moratoire au sens politique du terme » et évoque un alignement sur « le cadre légal ». Le 11 août 2025, la promulgation de la loi Duplomb est en effet venue conforter une demande ancienne des irrigants : les études ayant trait à la gestion quantitative de l’eau doivent désormais intégrer une évaluation des conséquences d’une baisse des apports d’eau pour les cultures sur l’emploi et les revenus agricoles. Les ministres de la transition écologique et de l’agriculture sont venues « rappeler » cette disposition dans une circulaire parue le 27 décembre 2025.

Chiffrer « l’impact financier »

Dans le bassin Loire-Bretagne, cette mesure touche de plein fouet la douzaine de commissions locales de l’eau qui avaient délibéré ou s’apprêtaient à le faire, leurs diagnostics HMUC étant finalisés. Des analyses d’impact avaient déjà été réalisées sur plusieurs territoires, mais celles-ci ont été considérées comme insuffisantes au regard des attendus de la loi Duplomb. « La plupart se sont arrêtées au constat des exploitations potentiellement touchées, mais n’ont pas, par exemple, chiffré l’impact financier de la réduction des volumes prélevables », indique Hervé Brulé, directeur régional de l’environnement, de l’aménagement et du logement de la région Centre-Val de Loire.

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La préfecture avait, en octobre 2025, fixé un objectif de six mois pour la réalisation de ces analyses socio-économiques. Le calendrier semble difficile à tenir : le cahier des charges qui les entoure est en voie d’élaboration par les autorités. Les commissions locales de l’eau sont donc encore dans le flou. Dans le bassin du Clain, la commission locale de l’eau n’a pas avalisé ces mètres cubes au cœur de la discorde. Sa délibération a été plusieurs fois repoussée, notamment en lien avec des mobilisations agricoles. Les ajournements successifs « traduisent une prise de pouvoir par les irrigants dans les instances locales de la démocratie de l’eau », estime Jérémie Godet, vice-président écologiste de la région Centre-Val de Loire et président de l’établissement public territorial du bassin de la Vienne, qui a porté plusieurs études HMUC dont celle du Clain.

« On sait que c’est un secteur qui doit s’adapter. Mais vous ne changez pas une exploitation du jour au lendemain », fait valoir Nicolas Giraud, le président de l’Association des irrigants de la Vienne. François Turpeau, le président de la Coordination rurale de la Vienne, redoute un « plan de licenciement dans certaines filières ».

Les deux organisations ont cosigné, fin octobre 2025, un communiqué avec la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs saluant les annonces de la préfète : « Ces études socio-économiques, si elles sont réalisées et intégrées de manière impartiale, iront bouleverser les orientations politiques des études HMUC et leurs impacts sur le monde agricole », espèrent-elles. Le contenu même de ces dernières est contesté. Au vu de l’« effet de surprise » en matière de volumes d’eau prélevables, « la première réaction peut être le rejet de l’analyse elle-même et de sa méthodologie », relevait l’inspection générale de l’environnement et du développement durable dans un rapport de mai 2024.

Crainte d’un rétropédalage

A l’instar de plusieurs élus, Noémie Morel, chargée de mission eau et littoral à France Nature Environnement Pays de la Loire, craint un rétropédalage quant aux mesures déjà validées par les commissions locales. Or, il ne faut surtout pas, selon elle, « retarder la phase d’adaptation, alors que les milieux naturels sont en souffrance et que des arrêtés de restriction d’eau sont pris tous les ans ».

Le ministère assure que ces volumes n’ont pas vocation à être remis « systématiquement en cause ». Les instances locales de l’eau pourront modifier leurs arbitrages, par exemple en faisant évoluer la répartition des mètres cubes alloués à chaque secteur, mais « l’impondérable, c’est ne pas sacrifier le milieu naturel, indique Loïc Obled, le directeur général de l’agence de l’eau Loire-Bretagne. L’étude socio-économique ne va pas inventer de l’eau. C’est normal qu’il y ait des tensions, mais c’est un passage nécessaire pour construire l’avenir », notamment les projets de territoire pour la gestion de l’eau, une démarche visant à atteindre un équilibre entre les besoins et les réserves hydriques disponibles, dont les analyses HMUC sont une « brique ».

De nombreuses questions sont en suspens sur la gestion des ressources en eau – du stockage (plusieurs projets sont à l’étude dans la Vienne) au partage. « Au lieu d’appliquer une baisse linéaire à tout le monde, il faut définir ce que l’on priorise, par exemple le maraîchage », défend Nicolas Fortin, éleveur dans la Vienne et secrétaire national de la Confédération paysanne. Ces débats sont d’autant plus cruciaux que la pression sur les ressources s’accentue. A l’été 2025, en juillet et en août, des arrêtés restreignant les usages de l’eau potable ou incitant à économiser celle-ci ont été pris sur 90 % du bassin Loire-Bretagne.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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