Jusqu’à 4 700 tonnes de déchets déversés chaque année dans la mer du Nord par le Rhin
Sur la base de prélèvements effectués à Cologne, des chercheurs allemands ont calculé le volume de déchets charriés chaque année par le fleuve.

Le Rhin, l’un des fleuves les plus fréquentés d’Europe, charrierait chaque année jusqu’à 4 700 tonnes de déchets vers la mer du Nord, soit beaucoup plus que ce qui avait été évalué jusque-là. Cette estimation, publiée jeudi 8 janvier dans la revue Communications Sustainability est le fruit d’une étude menée pendant un an par une équipe de chercheurs allemands.
Entre novembre 2022 et novembre 2023, les scientifiques ont installé, en aval de la ville de Cologne, un piège flottant de 7 mètres de long, ancré sur le fleuve, dans lequel ils ont piégé 17 523 « macrodéchets » (des débris de plus de 25 millimètres), pour une masse totale estimée à 1 955 kilogrammes. Le dispositif interceptait à la fois les déchets flottant en surface et ceux immergés jusqu’à 80 centimètres de profondeur, en filtrant chaque jour environ 1 % du débit moyen quotidien du fleuve.
Ces déchets ont été remontés à la surface, où les chercheurs, avec l’aide d’une soixantaine de citoyens scientifiques bénévoles, les ont triés et pesés. Chaque déchet a été classé par catégorie, selon un protocole de surveillance des déchets marins de l’Union européenne, puis enregistré sur une application conçue pour l’occasion.
« On a récolté énormément de bouchons en plastique, de bouteilles en verre, de vêtements, mais aussi des résidus de feux d’artifice, raconte Leandra Hamann, biologiste à l’université de Bonn, en Allemagne, et autrice principale de l’étude. Tout ce qui se trouve dans une maison peut finir, d’une manière ou d’une autre, par se déverser dans le Rhin. »
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Les chercheurs ont ainsi choisi de ne pas se limiter aux déchets plastiques, mais d’analyser l’ensemble des déchets collectés par le piège. Ils ont ensuite extrapolé leurs résultats – en considérant le flux de déchets comme homogène – et estiment qu’entre 3 010 et 4 707 tonnes de déchets transitent chaque année dans le Rhin, jusqu’à la mer du Nord. « C’est à la fois beaucoup, et minime une fois rapporté à un bassin-versant de 70 millions d’habitants : cela représente une fuite d’environ 70 grammes de déchets par personne et par an », analyse Johnny Gasperi, directeur de recherche au Laboratoire eau et environnement de l’université Gustave-Eiffel, qui n’a pas pris part à cette étude.
Un point de départ
Les chercheurs ont, d’ores et déjà, pu établir que plus de la moitié des 17 523 macrodéchets collectés provenaient de consommateurs privés, dont environ 28 % en lien avec des produits alimentaires ou des boissons. Parmi l’ensemble des déchets, les déchets plastiques ne constituaient qu’une faible part en masse (14,8 % du poids), malgré leur forte présence en nombre (69,7 %). Ces estimations pour les déchets plastiques sont de « 22 à 286 fois supérieures » que d’autres estimations précédentes. Cet écart est principalement attribué à des différences méthodologiques. « Jusqu’ici, les recherches menées sur les déchets charriés par le Rhin ne se limitaient qu’aux plastiques identifiés depuis des ponts à l’œil nu et comptabilisés sur une journée », détaille Johnny Gasperi.
Pour Leandra Hamann, s’il est « assez facile d’apercevoir une bouteille ou un sac en plastique flottant depuis un pont », il semble en revanche beaucoup plus compliqué de « distinguer un petit bouchon de bouteille en plastique de couleur foncée. Or ces bouchons constituent la majorité des objets que nous avons collectés ».
Les déchets charriés par les rivières et les fleuves, aux effets délétères sur l’environnement et la santé humaine, représentent un vecteur majeur de pollution marine. « Même les matériaux plus naturels, comme le bois manufacturé, le papier, le carton ou les déchets alimentaires, peuvent contenir des additifs toxiques ou nocifs », poursuit-elle. Les auteurs de l’étude affirment que la mise en place d’une surveillance continue sur un an, combinée à une collecte physique des déchets transitant par le Rhin, permet d’aboutir à des estimations « plus réalistes ».
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Une méthode que Johnny Gasperi juge avantageuse, mais encore imparfaite. « La question de la représentativité spatiale se pose : on ne peut pas installer un intercepteur de déchets sur toute une section du Rhin, notamment à cause du trafic fluvial, explique-t-il. Selon l’hydrodynamique du fleuve, les déchets peuvent être capturés par le piège… ou passer à côté. » Le chercheur salue toutefois « l’investissement de terrain colossal » et le recours aux sciences participatives avec l’implication de citoyens scientifiques bénévoles.
Ces résultats ne sont qu’un point de départ : « Le piège flotte toujours sur le fleuve et continuera de collecter des déchets pendant encore au moins un an et demi, afin d’obtenir des données à plus long terme », explique Leandra Hamann. La chercheuse et ses collègues espèrent également évaluer, dans les prochains mois, les effets concrets de la directive européenne du 5 juin 2019, qui impose que les bouteilles et briques à usage unique soient munies de bouchons solidaires attachés au contenant. « On aimerait déterminer si la présence de bouchons en plastique dans le Rhin a diminué depuis la mise en place de cette directive », précise-t-elle.