Agriculture : de la Pologne à la Grèce, des pays européens inégalement armés face au Mercosur

Par Hélène Bienvenu (Varsovie, correspondance), Olivier Bonnel (Rome, correspondance), Cécile Boutelet (Berlin, correspondance), Cécile Ducourtieux (Londres, correspondante), Laurence Girard, Isabelle Piquer (Madrid, correspondance), Marina Rafenberg (Athènes, correspondance) et Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, correspondant)Publié
aujourd’hui à 11h29, modifié à 13h57 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/12/agriculture-de-la-pologne-a-la-grece-des-pays-inegalement-armes-face-au-mercosur_6661472_3234.html
Décryptage
De l’ultra productivisme néerlandais aux microfermes grecques, l’agriculture européenne, fragilisée par le réchauffement climatique, les épizooties et la concurrence, avance en ordre dispersé face au traité de libre-échange.
Barrage filtrant au port du Havre, blocage à Bayonne de l’A63 reliant Bordeaux à la frontière espagnole, manifestations dans le centre de l’Irlande et dans les rues de Varsovie, tracteurs entravant les axes routiers belges dans les provinces de Liège, Namur et du Brabant wallon…
En amont puis au long du week-end du 10 et 11 janvier, des agriculteurs européens ont multiplié les actions plus ou moins symboliques pour dénoncer l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et les pays du Mercosur, qui doit être signé au Paraguay le 17 janvier, après l’accord de l’Europe donné vendredi 9 janvier. Un accord susceptible de bousculer l’agriculture européenne, fragilisée dans nombre de pays membres par les crises qui se sont succédé ces dernières années.

En France, les fragilités de la première puissance agricole européenne
Les inquiétudes exprimées par les agriculteurs pourraient le faire oublier : la France reste la première puissance agricole européenne. Une position confirmée en 2024, selon les données publiées par le ministère de l’agriculture. Même si cette année-là, avec la faiblesse de la récolte céréalière et de la vendange, pénalisées par une météo défavorable, le montant de la production agricole française était en retrait, à 77,1 milliards d’euros – un chiffre qui s’entend sans apport des subventions de la politique agricole commune (PAC). La part de la production agricole tricolore dans celle des Vingt-Sept s’est donc un peu effritée, à 16,2 % contre 18 % en 2023. Les moissons ayant été plus généreuses l’été passé, ce montant devrait rebondir à 92,4 milliards d’euros en 2025.
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L’Hexagone est sur la première marche du podium grâce à ses filières céréalière, viticole, sucrière, de viande bovine, mais aussi pour ses huîtres. Il se classe en deuxième position dans le secteur du lait, du fromage et du beurre. Mais en nombre d’exploitations, il n’est qu’en sixième position, avec moins de 350 000 fermes. Entre 2020 et 2023, dernier recensement en date, 40 000 ont, encore, été rayées de la carte.
Cette réduction du nombre de fermes démontre les fragilités du tissu agricole. Derrière les chiffres globaux se cachent en effet de fortes disparités de revenus, que ce soit entre les filières agricoles ou les régions. Concurrence internationale accrue, guerre des prix entre les enseignes de grande distribution, position forte de grands industriels, changement climatique, évolution des habitudes alimentaires pèsent sur l’avenir de la « ferme France ». Sans compter les effets des politiques agricoles nationale et européenne. Ainsi, la fin de l’aide au maintien des agriculteurs bio, décrétée par la France depuis 2017, a contribué à entraîner cette filière dans la crise.


Illustration des difficultés, la chute brutale, en 2025, de la balance commerciale agroalimentaire, qui englobe les échanges de produits agricoles mais aussi ceux des entreprises agroalimentaires. Entre janvier et novembre 2025, l’excédent s’est en effet réduit à 240 millions d’euros, contre un excédent annuel de 3,5 milliards d’euros en 2024. La facture des importations s’est retrouvée plombée par la hausse des cours du cacao, du café et du beurre.
A cela se sont ajoutées les difficultés rencontrées par la filière vins et spiritueux, fleuron des exportations françaises, en raison des taxes imposées en Chine et aux Etats-Unis et de la moindre consommation dans ces pays.

Un modèle italien axé sur des produits AOC et IGP
Rome n’a jamais caché que le traité de libre-échange avec les pays du Mercosur était positif pour son secteur agricole. Pour l’Italie, pays exportateur par excellence, le potentiel de 700 millions de consommateurs que représente le marché latino-américain est une occasion majeure. « L’accord présente de nombreux avantages pour l’Italie dans les secteurs orientés vers l’exportation, en particulier les produits de qualité, les AOC [appellations d’origines contrôlées] et les IGP [indications géographiques protégées], les vins et les produits agricoles transformés », rappelle Angelo Frascarelli, spécialiste des politiques agraires à l’université de Pérouse.
Le secteur agroalimentaire italien est porté par une myriade de petites et moyennes entreprises. Le pays, dont la cuisine vient d’être inscrite au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, en décembre 2025, entend confirmer son modèle agricole, porté par des produits labellisés, avec cet accord du Mercosur. « Ce modèle est unique en Europe car, malgré une forte fragmentation du tissu entrepreneurial, il a su allier qualité et diversification des productions », note Denis Pantini, chargé du secteur agroalimentaire et vin de l’institut Nomisma de Bologne.

Avec près de 900 AOC et IGP, l’Italie est le leader mondial des appellations contrôlées, qui représentent 20 % de son marché agricole. En 2025, ces produits ont représenté près de 21 milliards d’euros, selon les chiffres de l’Institut des services pour le marché de l’agroalimentaire, dont plus de la moitié à l’export.
Les pays du Mercosur sont ainsi vus comme une bénédiction pour le « made in Italy ». Portées par les ventes de pâtes, de vins, d’huile d’olive et de conserves de légumes, les exportations italiennes d’agroalimentaires dans les quatre pays du Mercosur participant à l’accord ont connu un bond de 64 % de 2019 à 2024, et représentent désormais 444 millions d’euros au total.
Avec le Mercosur, le gouvernement Meloni semble avoir ainsi tranché en favorisant son secteur agroalimentaire de niche au détriment des filières classiques (environ 15 % de la production nationale) que représentent la volaille, le sucre, la viande bovine ou le maïs, dont les agriculteurs ont manifesté récemment à Bruxelles, inquiets de la baisse annoncée des prix et d’une concurrence déloyale.
Aux Pays-Bas, un secteur ultraproductiviste
En quelques décennies, les Néerlandais ont, en tout cas, fait de leur pays le deuxième exportateur mondial de produits agricoles et agroalimentaires, derrière les Etats-Unis. Une performance qu’un pays peuplé de 18 millions d’âmes et comptant seulement 42 500 kilomètres carrés, dont moins de la moitié est désormais dévolue aux terres agricoles, ne pouvait réussir qu’en développant des cultures ultra-intensives, en scellant une alliance forte entre producteurs, industriels et haute technologie.
Champions de la production de fromage et de fleurs, les Pays-Bas sont aussi les premiers exportateurs mondiaux de concombres et de poivrons, et les rois du commerce de tomates : 51 000 tonnes expédiées annuellement, avec l’utilisation de 9,5 litres d’eau par kilo produit, alors qu’il en faut 214 litres en moyenne dans le monde.
Aidé de milliers d’experts, dont ceux de l’organisation Food Valley, adossée à l’université de Wageningue, au centre du royaume, le secteur agricole a développé son écosystème ultraproductif grâce à une série d’innovations technologiques : serres chauffées grâce à la géothermie, drones, tracteurs sans conducteur, développement de variétés résistantes aux maladies, récoltes automatisées.
Le total des exportations de produits de l’agriculture et de l’élevage s’élevait à 128,9 milliards en 2024, et l’objectif des autorités est de préserver, voire développer encore une activité qui occupe 4 % de la population active. A Wageningue, on travaille sur des serres capables de produire jusqu’à 30 fois plus de légumes que sur une terre de plein air, et l’on se fait fort de pouvoir un jour « nourrir toute la planète ».

Une exploitation agricole à Someren (Pays-Bas), le 9 juillet 2023. ROB ENGELAAR/AFP
Les défenseurs de l’environnement ont une version moins optimiste. Greenpeace et d’autres ONG dénoncent depuis des années le déclin constant de la biodiversité et le fait que la teneur en azote des sols soit la plus élevée des pays de l’UE. Le résultat, entre autres, de l’élevage, lui aussi intensif : selon les chiffres du Bureau central du plan, le pays comptait en 2024, 3,7 millions de têtes de bétail, 10,4 millions de porcs et 89 millions de volailles.
Responsable, selon l’Institut national pour la santé publique et l’environnement, de près de la moitié des émissions d’oxydes d’azote, le secteur agricole a été visé par un gel de nombreux projets agricoles et l’appel de certains élus à la réduction de moitié du cheptel, ce qui a entraîné des manifestations aux allures de jacquerie dans tout le territoire, à l’automne 2019. La mobilisation des paysans, d’une ampleur totalement inédite, a débouché sur la naissance du Mouvement agriculteur-citoyen, suivie d’un rapide succès électoral de ce parti agrarien, entré dans une éphémère coalition gouvernementale à l’été 2024.


Le monde agricole néerlandais ne s’est, en revanche, pas mobilisé contre l’accord entre l’UE et les pays du Mercosur. Sa vision est identique à celle de la majorité des responsables politiques : le libre-échange est nécessaire, et l’accord devrait favoriser les exportations du pays. La PAC est, au contraire, régulièrement dénoncée par les responsables syndicaux, qui lui reprochent de favoriser les intermédiaires, les traders et les supermarchés, au détriment des petits exploitants. Ces derniers ont toutefois peu de chances de se faire entendre : la moitié de leurs exploitations ont disparu en l’espace de vingt-cinq ans, absorbées par de grosses structures qui génèrent désormais deux tiers de la valeur ajoutée du secteur.
Le passé rural de l’Irlande continue de peser politiquement
L’Irlande a longtemps été l’un des pays les plus pauvres et ruraux d’Europe. Ce n’est plus le cas : si la République reste toujours aussi verte, présentant une abondance de prairies généreusement arrosées, le secteur agricole et agroalimentaire n’y pèse plus qu’environ 1 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, contre encore 18 % en 1973, l’année de son adhésion à la Communauté économique européenne.

Le secteur emploie encore 169 300 personnes, soit 6,1 % de la population active, et les exportations agricoles représentaient 8,6 % du total des exportations du pays en 2024 (contre 40 % en 1973), mais les technologies de l’information ont largement pris l’avantage dans la création d’emplois et de richesses.
Cependant, « un peu comme en France, l’agriculture occupe encore une place importante dans l’identité nationale, et son poids politique reste conséquent », souligne Alan Matthews, spécialiste de l’agriculture européenne à l’université Trinity College de Dublin.
L’intégration au marché commun a considérablement bénéficié à l’agriculture irlandaise, en lui donnant accès aux marchés continentaux alors que, avant 1973, la République exportait l’essentiel de ses produits agricoles à son voisin britannique. Avec des terres peu propices aux cultures intensives et un secteur traditionnellement centré sur l’élevage (bovins, ovins) et la production de lait, l’agriculture a bénéficié à plein du système de soutien des prix garantis de la PAC, et a vu sa productivité considérablement augmenter dans les années 1980, malgré l’introduction des quotas laitiers européens à partir de 1984 (entre 1973 et 2013, les agriculteurs irlandais ont reçu près de 50 milliards d’euros de soutiens PAC).

Mais, comme ailleurs dans l’Union, les exploitations laitières ont souffert des aléas des marchés mondiaux, et « aujourd’hui, on ne compte plus qu’environ 16 000 exploitations agricoles laitières, contre environ 100 000 éleveurs »,souligne Alan Matthews.
Nombre d’agriculteurs rejettent l’accord de libre-échange avec le Mercosur. La profession s’estime aussi menacée par l’hypothèse, émise à partir de 2023 par le gouvernement irlandais, de réduire d’au moins 200 000 têtes de bétail le cheptel irlandais, afin de diminuer les émissions de méthane et tenir les objectifs nationaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Cette opposition explique pourquoi l’Irlande, qui est pourtant un des pays les plus pro-européens de l’UE et joue rarement les rebelles à Bruxelles, a voté contre l’accord, le 9 janvier.
Entre Wallons et Flamands, deux visions agricoles opposées
En Belgique, la gestion de l’agriculture est régionalisée, et le monde paysan francophone table sur une éventuelle mais improbable réédition de l’épisode de 2016, quand les députés et le gouvernement de la Wallonie avaient un temps entravé l’adoption du CETA, l’accord commercial entre l’UE et le Canada. A l’issue d’un bras de fer, le pouvoir régional avait décroché quelques aménagements des normes sociales et écologiques de l’accord.

La nouvelle mobilisation du monde paysan traduit, comme à l’époque, un malaise plus profond. « En une trentaine d’années, la Wallonie a perdu 57 % de ses exploitations. Un agriculteur sur deux a plus de 55 ans, et dans 80 % des cas, la question de la succession est incertaine », analyse Marie-France Vienne, spécialiste de l’hebdomadaire Le Sillon belge. Par ailleurs, le prix du foncier flambe (+ 71 % en sept ans), rendant l’accès à la terre de plus en plus difficile pour les jeunes. D’où une forte mobilisation de ces derniers qui ont pris, en 2022, leurs distances à l’égard de la Fédération wallonne de l’agriculture, une organisation traditionnelle, proche de la FNSEA française.

Si des paysans flamands étaient présents lors des grands rassemblements à Bruxelles au cours des derniers mois, leur situation est différente. « L’agriculture wallonne est extensive et mise sur la durabilité, la flamande est très intensive, inspirée par le modèle des Pays-Bas », relève Philippe Baret, professeur d’agroécologie et de génétique à la faculté de bio ingénierie de l’Université catholique de Louvain. D’où des positions généralement divergentes des ministres flamand et wallon, et le fait que le pays s’abstient généralement lors des votes au sein du Conseil européen. Cela a encore été le cas lors de celui du vendredi 9 janvier.
Globalement, les acteurs belges semblent, par ailleurs, perdre progressivement le contrôle de secteurs majeurs. Leur industrie sucrière est, pour l’essentiel, sous contrôle allemand, celle des légumes est largement dominée par des Canadiens et celle, réputée très « structurante », de la pomme de terre est devenue en partie américaine après le rachat, à l’été 2025, du géant flamand Clarebout, premier producteur européen de frites surgelées, par son concurrent J. R. Simplot.
La Pologne, nouvelle puissance agricole
Mariusz Szymyslik, responsable des analyses à la Chambre nationale des producteurs de volaille et d’aliments pour bêtes – le plus grand regroupement de volaillers en Pologne –, ne cache pas son inquiétude après la signature de l’accord entre l’UE et le Mercosur : « Nous redoutons une concurrence déloyale. Les pays européens doivent remplir une longue liste d’exigences, ce qui n’est pas le cas des Sud-Américains, qui produisent de ce fait à moindre coût. »
Il faut dire que la Pologne est aujourd’hui le premier producteur de viande de volaille en Europe. Près de 10 000 fermes y ont produit 3,25 millions de tonnes en 2024, dont plus de la moitié a été livrée à l’étranger. « C’est d’abord le très fort marché intérieur qui a été le moteur de ce secteur, puis l’entrée de la Pologne dans l’UE [en 2004] et l’accès à son marché libre a donné une deuxième impulsion », explique Mariusz Szymyslik.

En l’espace de quinze ans, le pays s’est hissé dans le top 5 européen et mondial dans bien d’autres secteurs agricoles : pommes, pommes de terre, champignons blancs, fruits rouges… Mais aussi le tabac ou le pain. De quoi transformer ce qui était encore, en 2002, un importateur net de produits agricoles en un géant des exportations agroalimentaires (d’une valeur de 53,8 milliards d’euros en 2024, soit près de 10 fois plus qu’il y a vingt ans).
Un coût de main-d’œuvre encore modéré, couplé à la troisième plus grande surface agricole de l’UE (50 % du territoire national) et à la manne financière européenne (PAC et divers fonds habilement canalisés) ont permis cette transformation de la Pologne. Reste un défi de taille : la faible rentabilité des exploitations, en raison notamment de leur taille limitée.
En Allemagne, l’agriculture pèse peu face à l’industrie
Face aux industries automobile, mécanique et chimique, poids lourds de l’économie allemande embourbée dans une crise historique, le secteur agricole et agroalimentaire (0,8 % du PIB du pays en 2024, contre 2 % en Italie et 1,4 % en France) pèse peu. Dès lors, les alertes de la Fédération des agriculteurs, le plus gros lobby agricole du pays, n’ont guère été entendues. Pourtant, les exportations agricoles représentaient environ 100 milliards d’euros en 2024 (contre 53 milliards en 2010), soit 6,4 % du total des exportations allemandes.
Structurellement, le modèle agricole se distingue entre le sud du pays d’une part, et le nord et l’est d’autre part. La Bavière et le Bade-Wurtemberg (Sud) sont très spécialisés dans l’élevage laitier et l’agriculture bio, ou encore le vin, avec de nombreuses exploitations familiales, qui livrent souvent à des prix élevés. Ce modèle s’oppose aux exploitations du Nord (Basse-Saxe, Schleswig-Holstein, Mecklembourg) et surtout de l’Est (Brandebourg, Saxe-Anhalt, Saxe, Thuringe), où d’immenses parcelles très mécanisées produisent céréales, colza, betteraves à sucre, plus exposées à la concurrence internationale. Cela vaut aussi pour l’élevage intensif de porc, dans des fermes très productives de plus de 1 000 têtes de bétail, implanté surtout dans le nord-ouest du pays. C’est dans ces régions que les protestations anti-Mercosur ont été les plus marquées.



« L’agriculture n’a pas la même place symbolique qu’en France : les Allemands sont culturellement plus attachés à l’industrie exportatrice. S’ajoute à cela que les agriculteurs organisent plus rarement de grandes actions de protestation », explique Bettina Rudloff, agroéconomiste à la Fondation science et politique (SWP), un centre de recherche.
En Espagne, un monde agricole divisé
Alors que le gouvernement espagnol s’est félicité de la conclusion de l’accord entre l’UE et le Mercosur, le monde agricole est loin d’en partager l’enthousiasme. Le jour de la décision européenne, des centaines d’agriculteurs ont bloqué plusieurs axes routiers, notamment dans le nord de la Catalogne. « Nous ne pourrons pas concurrencer ces aliments venant de l’extérieur, produits à des coûts bien plus bas et en bien plus grandes quantités », s’est inquiété Miguel Angel Aguilera, président de l’Union nationale des associations indépendantes du secteur primaire, sur les ondes de la radio publique RNE.
Les chiffres confirment le déséquilibre. Selon les données du ministère de l’agriculture, l’Espagne a exporté vers les pays du Mercosur pour 463 millions d’euros de produits agroalimentaires en 2024 (+ 10,3 % en un an), tandis que les importations atteignent 4,118 milliards d’euros. Les exportations reposent principalement sur l’huile d’olive (106 millions d’euros), le vin et le moût (33,6 millions) et les fruits à noyau (31,8 millions). A l’inverse, les importations sont dominées par les tourteaux et fèves de soja (1,88 milliard d’euros), le café (381 millions) et les crustacés (317,4 millions).

Récolte des artichauts à El Prat de Llobregat (Espagne), le 24 avril 2020. JOSEP LAGO/AFP
Certaines filières se jugent particulièrement exposées, à commencer par la viande bovine, dont l’Espagne est le troisième producteur européen (11 % de la production de l’UE), et le porc, où elle occupe la deuxième place (19 %) derrière l’Allemagne. A l’inverse, d’autres, exportatrices, voient dans l’accord une occasion. C’est le cas de l’huile d’olive, dont l’Espagne est le premier producteur mondial.
Confronté à l’incertitude pesant sur les exportations vers les Etats-Unis, le secteur viticole, lui aussi, a plaidé pour la ratification de l’accord. « Dans un environnement d’instabilité croissante, la diversification est un outilclé pour préserver la compétitivité des entreprises », souligne le directeur général de la Fédération espagnole du vin, José Luis Benitez. Les producteurs ciblent notamment le Brésil, où le droit de douane de 27 % appliqué aux vins européens doit être progressivement supprimé.
En Grèce, des petites exploitations mal armées face à la crise démographique et climatique
« Le secteur agricole en Grèce est sinistré. Si des mesures conséquentes ne sont pas prises, il n’y aura plus d’agriculteurs dans ce pays », déplore Athanasios Kostis, producteur de coton en Thessalie, la plaine fertile du centre de la Grèce. Depuis plus d’un mois, le sexagénaire participe à tous les rassemblements des agriculteurs, bloquant partiellement avec des milliers de tracteurs et camions certains axes routiers du pays et postes-frontières.
Alors, l’annonce du feu vert de l’UE à l’accord de libre-échange avec le Mercosur, pour lequel Athènes a voté favorablement, est un nouveau coup dur. Les secteurs du miel, du riz, du maïs, de la volaille et du bœuf, du vin, du raisin de table (Corinthe), des citrons, des avocats (Crète) risquent d’être pénalisés, estime Athanasios Saropoulos, président de l’Association agricole de Macédoine centrale.
Pour de nombreux agriculteurs, cet accord risque d’accentuer la pression sur un secteur déjà fragilisé. S’il représente encore 3,6 % du PIB, selon le think tank diaNEOsis, et emploie plus de 461 000 personnes en 2023, soit 11 % de la population active, son poids économique masque une réalité marquée par la précarité. Les agriculteurs sont à 88 % de petits producteurs, et 74 % des exploitations couvrent moins de 5 hectares – contre une superficie agricole moyenne de 17,1 hectares en Europe –, ce qui fait de la Grèce l’un des pays aux exploitations les plus petites de l’UE, aux côtés de la Roumanie et de Chypre.

Une culture de coton à Metamorfosi, en Macédoine centrale (Grèce), le 12 juin 2025. ALEXANDROS AVRAMIDIS/REUTERS
Une telle configuration empêche de réaliser les économies d’échelle nécessaires pour absorber la hausse des coûts fixes et investir dans la modernisation. Conséquence, la productivité du travail et des terres est faible, et les revenus insuffisants.
La crise démographique du secteur aggrave encore la situation. En 2020, 37,1 % des exploitants avaient plus de 65 ans (contre environ 32 % dans le reste de l’UE). Or, la relève se raréfie : entre 2016 et 2020 (derniers chiffres connus), environ 33 000 emplois agricoles ont disparu, principalement parmi les agriculteurs de moins de 44 ans.
A ces fragilités s’est ajoutée la crise inflationniste mondiale, plombant les marges déjà faibles d’exploitations aussi pénalisées par le changement climatique (sécheresse, baisse des précipitations, incendies, inondations…).Hélène Bienvenu Varsovie, correspondanceOlivier Bonnel Rome, correspondanceCécile Boutelet Berlin, correspondanceCécile Ducourtieux Londres, correspondanteLaurence GirardIsabelle Piquer Madrid, correspondanceMarina Rafenberg Athènes, correspondanceJean-Pierre Stroobants Bruxelles, correspondant