Grève des médecins libéraux : les urgences en situation de « saturation majeure »
Quentin Haroche| 07 Janvier 2026. https://www.jim.fr/viewarticle/grève-des-médecins-libéraux-urgences-2026a10000g8?ecd=wnl_all_260111_jim_jim-pro_etid8017562&uac=368069PV&impID=8017562&sso=true
La grève des médecins libéraux provoque une forte hausse des appels au SAMU-SAS et à une saturation des services d’urgences dénonce un syndicat.
Jour 3 de la grève des médecins libéraux, entamée ce lundi à l’appel de l’ensemble des syndicats représentatifs. Si on ignore précisément le nombre de grévistes, les syndicats revendiquent une forte mobilisation des praticiens libéraux, la plate-forme créée par Jeunes Médecins pour recenser les médecins grévistes recensant près de 17 000 participants. Le mouvement devrait prendre de l’ampleur ce samedi avec une grande manifestation prévue à Paris et avec l’entrée dans la danse des spécialistes de bloc opératoire : 80 % des blocs opératoires de cliniques privées pourraient être fermés entre samedi et mercredi prochain prévient la fédération de l’hospitalisation privée (FHP).
La grève commence d’ores et déjà à avoir de graves conséquences sur l’activité hospitalière. Dans l’impossibilité de consulter un cabinet de ville ou une clinique privée, de nombreux Français se tournent vers les services d’urgence. Dans un communiqué publié ce lundi, le syndicat SAMU-Urgences de France (SUdF) fait état d’une « hausse de 30 % à 50 % d’appels urgents pris en charge par les Assistants de Régulation Médicale (ARM), les médecins urgentistes et par les généralistes libéraux non-grévistes ».
« Les flux dépassent les capacités humaines » s’inquiète le syndicat
Selon le syndicat, « les services d’urgence sont en saturation majeure ». « Les flux dépassent les capacités humaines, imposant l’activation immédiate de mesures exceptionnelles (unités temporaires, déprogrammation, mobilisation de l’aval) pour éviter l’attente prolongée sur brancard et préserver l’urgence vitale ». Ces derniers jours, de nombreux hôpitaux (Savoie, Nord Franche-Comté, Cholet, Niort, Vannes, Saint-Brieuc…) ont ainsi activé le plan blanc, qui permet notamment de rappeler des soignants en vacances et de reporter les opérations non urgentes.
La grève des médecins libéraux intervient en effet dans un contexte difficile, où les hôpitaux doivent déjà faire face à l’épidémie de grippe, à laquelle se sont rajoutées depuis ce lundi les conséquences sanitaires de la vague de froid qui touche la France. « Dans un système déjà fragilisé par l’épidémie de grippe, la pénurie de lits d’hospitalisation et les contraintes des fêtes de fin d’année, les conditions de travail au sein des SAMU-SAS et des services d’urgence soumis à une très forte tension sont devenues intenables » résume le syndicat. nullnull
Face à cette situation de crise, SAMU-Urgences de France demande, dans l’immédiat, que les autorités accélèrent les procédures de réquisition de médecins grévistes. Si la ministre de la Santé Stéphanie Rist s’y est dit prête si nécessaire, aucune réquisition n’a eu lieu pour le moment selon le Dr Agnès Ricard-Hibon, porte-parole du syndicat. « On appelle vraiment à ce que notre ministère considère que l’accès aux soins est un service public qui nécessite une continuité et donc, comme pour l’hôpital, des réquisitions quand les praticiens sont en grève » lance-telle.
Sur le plus long terme, Samu-Urgences de France demande que le service d’accès aux soins (SAS), système qui doit orienter les demandes de soins non programmés entre les urgences et les cabinets de ville, soit reconnu « comme une mission de service public à part entière, ce qui permettra la mise en place d’un cadre impliquant une obligation de continuité de service ». Le syndicat souhaite à ce titre que les établissements de santé reçoivent une compensation financière lorsqu’ils sont obligés de prendre le relai des médecins libéraux et qu’une meilleure gestion des lits d’aval d’hospitalisation soit mise en place.
Marguerite Cazeneuve dénonce la grève et quitte la CNAM
Sur le plan de la communication, les autorités continuent de tenter de convaincre les médecins libéraux de l’inutilité de cette grève. Après la ministre de la Santé Stéphanie Rist et le directeur de la CNAM Thomas Fatôme, c’est au tour de la numéro 2 de l’Assurance Maladie, Marguerite Cazeneuve, de s’exprimer sur le sujet.
Dans un entretien accordé à Libération ce lundi, elle estime en effet que la grève, justifiée au départ par la présence de plusieurs mesures visant la médecine libérale dans le projet de loi de financement de la Sécurité Sociale (PLFSS) initial, « n’est plus légitime » désormais.« En réalité, la plupart des mesures qui touchaient directement les médecins libéraux, comme la surtaxation des dépassements d’honoraires, n’ont pas été adoptées » rappelle ainsi la directrice déléguée de la CNAM. Elle cite également l’obligation faite aux médecins d’alimenter le dossier médical partagé (DMP) sous peine d’amende, qui est « aujourd’hui un non-sujet puisque le Conseil constitutionnel a censuré cette disposition ».
La haute fonctionnaire reconnait en revanche que la possibilité donnée à la CNAM, par la LFSS, de réviser les tarifs médicaux en cas d’échec des consultations, peut légitimement inquiéter les médecins. Mais elle rappelle que « la ministre de la Santé Stéphanie Rist s’est engagée à ne pas l’activer et personnellement je doute qu’elle ne soit jamais utilisée puisque cela reviendrait à tuer le principe même des négociations conventionnelles ».
Marguerite Cazeneuve s’exprime cependant ici plus en son nom qu’en celui de la CNAM. Dans ce même entretien à Libération, elle annonce en effet qu’elle va bientôt démissionner de son poste à l’Assurance Maladie pour se lancer en politique dans le parti Place Publique, au côté de son compagnon, l’ancien ministre de la Santé Aurélien Rousseau. Avec pour principal objectif d’œuvrer à empêcher la victoire de l’extrême-droite en 2027.
Mobilisation des médecins libéraux à Paris : « On est là pour dire notre attachement à la liberté d’exercice »
Venus de toute la France, plusieurs milliers de généralistes et de spécialistes ont défilé, samedi, à Paris. En colère notamment sur la prescription des arrêts maladie, ils ont exprimé un malaise général. Dimanche, certains organisent une opération d’« exil » à Bruxelles.

Ils sont gynécologues, pédiatres, rhumatologues, chirurgiens ou médecins généralistes ; ils sont venus de la Drôme, des Vosges, de la Haute-Garonne, de l’Hérault… Plusieurs milliers de médecins libéraux ont participé, samedi 10 janvier, à la manifestation à laquelle appelaient l’ensemble des syndicats de la profession. Celle-ci est partie du Panthéon à 14 heures pour rejoindre le ministère de la santé, dans le 7e arrondissement de Paris.
Dans ce cortège qualifié d’« historique » par ses organisateurs, pour une profession peu habituée à fouler le pavé, les mêmes paroles ont résonné, ciblant des mesures – adoptées ou écartées – de la loi de financement de la Sécurité sociale, votée le 16 décembre 2025 (possibilité pour l’Assurance-maladie de fixer les tarifs, surtaxation des dépassements d’honoraires…), ou encore divers projets gouvernementaux et parlementaires touchant aux conditions d’exercice de la médecine libérale (régulation de l’installation, encadrement de la prescription des arrêts maladie…). Au-delà de ces sujets techniques s’exprime le malaise d’une profession qui se sent « attaquée ».
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« On veut tirer la sonnette d’alarme sur un système de soins qui dysfonctionne, explique Sandrine Launay, 48 ans, médecin généraliste à Trébeurden (Côtes-d’Armor). Je n’arrive plus à bien soigner les gens, à leur obtenir un rendez-vous dans un délai correct chez un spécialiste pour un examen ou une hospitalisation. On manque de soignants, et ceux qui arrivent à tenir on les charge encore plus, on les accuse de frauder, de mal travailler… Ça devient insupportable. »
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Sandrine Launay fait partie des médecins qui ont répondu à l’appel à la grève des libéraux, prévue pour durer du lundi 5 au jeudi 15 janvier et censée monter en puissance, dans la foulée de la manifestation parisienne, avec un « exil » de médecins spécialistes vers Bruxelles, dimanche 11 janvier, point de départ de la fermeture de blocs opératoires dans les cliniques. Cependant, cette généraliste le fait à sa manière : « On n’a pas fermé les portes du cabinet. Je continue à recevoir les patients qui avaient pris un rendez-vous, mais je ne les fais pas payer. » Une manière de dire qu’elle ne déclare pas les consultations, « pour rendre visible le mouvement ».
« L’hôpital déborde »
Stéphanie, rhumatologue, et Mathieu, pneumologue (ils ont requis l’anonymat), sont arrivés samedi matin de Lorient. Le couple de quinquagénaires a prévu de rentrer chez lui dimanche : « On a interrompu notre activité de bloc opératoire, mais on a conservé une grande partie de nos consultations. L’idée n’est pas de faire payer aux patients le prix de ce mouvement. » L’un et l’autre étrillent des « mesures de coercition » – « contreproductives », insistent-ils – sur les prescriptions d’arrêt de travail envisagées par l’exécutif, ou encore la « méconnaissance » de leurs conditions d’exercice.
« On a 30 % de rhumatologues en moins depuis dix ans, des revenus qui baissent, des charges qui augmentent », observe la médecin en secteur 1 (aux tarifs remboursés par la Sécurité sociale). Un « spécimen en voie d’extinction », selon elle.« Le gouvernement, l’Assurance-maladie, les politiques de tous bords ont réussi à monter toute la profession contre eux,renchérit Mathieu. Les libéraux font grève et l’hôpital déborde. C’est bien la preuve de l’importance de notre contribution au système de santé. »
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Depuis que la mobilisation est lancée, les regards sont tournés vers les hôpitaux publics, en particulier vers les urgences, déjà sous pression en raison des épidémies hivernales et de l’épisode neigeux. Et qui le sont davantage du fait de ce mouvement : des hausses de 30 % à 50 % des appels urgents à prendre en charge ont été constatées par les SAMU et services d’urgence, dès lundi. Les derniers chiffres communiqués par la ministre de la santé, Stéphanie Rist, portant sur la journée de mardi (deuxième jour de grève) faisaient état d’une diminution de l’activité de 19 % chez les généralistes et de 12 % chez les spécialistes.
Entre les professionnels mobilisés et leur ministre, le dialogue, à ce jour, apparaît difficile : l’intersyndicale a fermé la porte à la proposition de rencontre avancée par Mme Rist, à la veille de la manifestation. « Elle connaît les points bloquants depuis longtemps, a assuré Franck Devulder, président de la Confédération des syndicats médicaux français devant la presse, samedi matin. Il est grand temps qu’au plus haut niveau de l’Etat le premier ministre, Sébastien Lecornu, nous donne des réponses concrètes. »
« Pratiques de plus en plus onéreuses »
Alors que Matignon était aux prises, ces derniers jours, avec la mobilisation des agriculteurs, les médecins libéraux ont été nombreux, dans le cortège, à regretter un « deux poids deux mesures », alors que « la santé est la première préoccupation des citoyens ». Parmi leurs slogans, « La “Sécu” parle chiffres, nous parlons patients », « La CNAM [Caisse nationale d’assurance-maladie] calcule ; la santé recule » ou encore, à l’attention du gouvernement, « Nous ne sommes pas des pions de vos échecs ».
Cagoule bleue et masque de chirurgien protégeant son visage, Farid Bennis, 63 ans, fait partie de ceux qui prendront le car pour Bruxelles, dimanche. L’urologue revient sur les racines du mouvement, parti, en octobre 2025, de représentants des chirurgiens : « On a été attaqués sur le plan de la rémunération de nos actes, avec la menace d’un contournement de notre convention [avec l’Assurance-maladie], avance ce praticien exerçant dans une clinique à Melun. On nous accuse d’attaquer le pouvoir d’achat en pratiquant des dépassements d’honoraires. Or ces dépassements répondent à la réalité des coûts de nos pratiques, de plus en plus onéreuses, et des mutuelles, qui ne jouent pas le jeu et remboursent mal. »
La colère contre des dispositions touchant au secteur 2 et à la fixation des tarifs des actes médicaux est largement partagée dans le cortège, quand bien même la mesure de surtaxation des dépassements d’honoraires, portée par le gouvernement, a été abandonnée. « Mais c’est transitoire », lance le docteur Bennis.
Les craintes d’une remise en cause des fondements et de l’identité de la médecine libérale sont aussi très relayées. « On est là pour dire notre attachement à la liberté d’exercice. On veut rester libres de prescrire, libres de nos honoraires, libres de choisir notre convention », affirme Stéphanie, pédiatre en Rhône-Alpes, « seule de [sa] spécialité » à exercer en libéral dans son département, qu’elle préfère ne pas citer pour ne pas être identifiée. A ses côtés, Henri, même spécialité, même région, ajoute : « On veut aussi rester libres de prendre le temps nécessaire avec nos patients, sans avoir à faire de l’abattage. »
Grève : l’activité des généralistes a baissé de 16 %
Quentin Haroche| 08 Janvier 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/grève-lactivité-des-généralistes-a-2026a10000mb?ecd=wnl_all_260111_jim_jim-pro_etid8017562&uac=368069PV&impID=8017562&sso=true
La ministre de la Santé Stéphanie Rist a donné les premiers chiffres de participation à la grève des médecins libéraux, qui a débuté ce lundi.
Peu avant le lancement de la grève des médecins libéraux ce lundi, la CSMF disait s’attendre à un « mouvement excessivement suivi ». Difficile cependant d’en déterminer précisément l’ampleur. En effet, « Les médecins libéraux n’ont pas l’obligation de se déclarer en grève, donc on n’a pas de prévision de taux de grévistes » rappelait ce lundi la ministre de la Santé Stéphanie Rist. Au quatrième jour du mouvement, on commence cependant à avoir une meilleure idée du niveau de participation.
Ce mercredi, lors des questions au gouvernement devant le Sénat, la ministre de la Santé a en effet donné de premiers chiffres, avant de publier ces mêmes informations sur X. « Lundi, premier jour de mobilisation des médecins, l’activité a baissé de 15 % chez les généralistes libéraux et de 6 % chez les spécialistes par rapport à l’activité habituelle » indique la ministre. Ces chiffres correspondent au volume de feuilles de soin électroniques télétransmises lundi à l’Assurance maladie par les médecins, par rapport au même lundi l’année dernière. L’Assurance Maladie indique également que le nombre de généralistes ayant transmis des feuilles de soin ce lundi avait diminué de 12,4 % par rapport au même lundi l’an dernier. Chez les spécialistes, la baisse est de 5,8 %.
Quand les libéraux s’arrêtent, les urgences saturent
L’activité de prise de rendez-vous en ligne est également en baisse. La plate-forme Maiia, qui revendique trois millions de prise de rendez-vous médicaux mensuels en moyenne et 25 000 médecins parmi ses clients, indique que le nombre de rendez-vous planifiés a diminué de 19 % cette semaine par rapport à l’an dernier et de 49 % pour la semaine prochaine. Leader du marché, la plate-forme Doctolib n’a pas encore donné d’information sur une éventuelle baisse des prises de rendez-vous.
La baisse de l’activité des médecins libéraux et des cliniques privées, conjuguée avec l’épidémie de grippe et, depuis quelques jours, avec la vague de froid et les chutes de neiges qui touchent le pays, ont logiquement provoqué une hausse de l’activité des services d’urgences. Ce lundi, le syndicat SAMU-Urgences de France (SUdF) faisait état d’une « hausse de 30 % à 50 % d’appels urgents pris en charge par les Assistants de Régulation Médicale (ARM), les médecins urgentistes et par les généralistes libéraux non-grévistes ». « Les services d’urgence sont en saturation majeure » alertait le syndicat.nullnull
Sur le terrain, de nombreux services d’urgence confirment une situation très tendue. « On est à saturation complète » commente le Dr Louis Soulat, chef des urgences du CHU de Rennes, qui note « l’absence complète de médecins généralistes en salle de régulation » du SAS d’Ille-et-Vilaine. « Les patients grippés sous oxygène ne peuvent pas être placés dans les couloirs, et embolisent les salles d’examen » commente pour sa part le Dr Agnès Ricard-Hibon, urgentiste dans le Val-d’Oise, qui constate que de nombreux patients indiquent ne pas avoir pu contacter leur médecin traitant.
Dialogue de sourd entre Stéphanie Rist et la FMF
Chef du pôle urgences de l’hôpital de Nice, le Dr Pierre-Marie Tardieux décrit ce lundi comme « une des plus grosses journées depuis quelques années » avec « un flux constant sur Nice, d’environ 100 à 110 patients en même temps » pour une capacité de 80 brancards. En Ile-de-France, l’AP-HP évoque des urgences « soumises à une forte tension, liée notamment à un afflux important de patients âgés de plus de 75 ans, plus marquée à Paris et dans les Hauts-de-Seine ».https://c1ccf6ec4a989e5dd6b617fd17de74ac.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-45/html/container.html
Dans son communiqué publié sur X, le Dr Rist évoque ainsi une hausse de 24 % des appels au SAMU cette semaine par rapport à celle du 8 décembre. Mais la FMF n’a que peu apprécié que la ministre insinue que la grève des médecins libéraux soit responsable de cette saturation des urgences. « Le Dr Rist avance une lecture réductrice et orientée, fondée davantage sur l’insinuation que sur une analyse rigoureuse des faits » s’insurge le syndicat dans un communiqué publié ce mercredi. « Le mouvement de grève débute en début de semaine : aucun indicateur public, aucune analyse ajustée, aucune série temporelle robuste ne permet d’en déduire un effet causal immédiat et global sur l’activité du SAMU. L’augmentation des sollicitations du SAMU s’inscrit dans un contexte sanitaire et climatique parfaitement documenté. En suggérant un lien direct entre grève et surcharge du SAMU, Mme Rist déplace la responsabilité d’une crise structurelle un mouvement social conjoncturel. C’est une facilité et c’est dangereux ». Néanmoins, difficile à la fois de revendiquer une large participation et tout en même temps de refuser d’en reconnaître les conséquences. Mais si la ministre de la Santé voulait « renforcer le dialogue » avec les syndicats comme elle l’a exprimé ce mercredi devant les sénateurs, c’est pour le moment raté.
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