BILLET DE BLOG 7 JANVIER 2026
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La santé mentale prise en otage par ses querelles internes
La controverse autour de l’inscription de la fondation Fondamental dans le Code de la santé publique est le dernier avatar du conflit qui traverse le champ de la santé mentale en France. S’il s’adosse à des désaccords cliniques, il met surtout en lumière des postures idéologiques qui rendent le dialogue entre les différentes approches du soin psychique presque impossible, au détriment des malades.
La controverse autour du projet d’inscription de la fondation Fondamental dans le Code de la santé publique, survenant après l’épisode rocambolesque de l’amendement 159 (finalement retiré), est le dernier avatar du conflit qui traverse depuis plusieurs décennies le champ de la santé mentale en France. S’il s’adosse à d’incontestables désaccords épistémologiques et cliniques, il met surtout en lumière un enchevêtrement de postures idéologiques et de caricatures réciproques qui rendent le dialogue entre les différentes approches du soin psychique presque impossible.
D’un côté, certains promoteurs de FondaMental brandissent la promesse d’une psychiatrie enfin « fondée sur la science », laissant entendre que les autres thérapeutiques relèveraient d’un passé obscurantiste. Pourtant, nul besoin d’être expert pour comprendre que les troubles du psychisme ne sont pas des maladies comme les autres : ils engagent directement la subjectivité, le langage, les relations et le sens que chacun donne à son expérience.
Aujourd’hui vilipendé après avoir longtemps structuré le paysage, le corpus psychanalytique – inconscient, transfert, conflictualité psychique – demeure une matrice indispensable à quiconque entend soigner des sujets plutôt que des symptômes. Par ailleurs, contrairement à une vulgate largement relayée, des travaux solides ont établi depuis une vingtaine d’années l’efficacité clinique des approches psychodynamiques, institutionnelles et relationnelles pour de nombreux troubles névrotiques, à des niveaux comparables à ceux des thérapies cognitives et comportementales, trop rapidement érigées en standard exclusif.
Enfin, il convient d’affirmer que les centres FondaMental n’ont vocation ni à capter l’ensemble des financements ni à se substituer aux équipes de première ligne : le secteur demeure le pilier de la psychiatrie du quotidien, accueillant de façon inconditionnelle toutes les souffrances. Qui envisagerait sérieusement la disparition de la médecine générale au profit des seuls médecins spécialistes ?
À l’inverse, certains opposants aux centres experts dénoncent sans nuance une biologisation du psychisme, une hégémonie neuroscientifique et un effacement de la subjectivité. Or, loin de ces clichés, le passage par FondaMental constitue souvent une expérience clinique intense, menée par des équipes pluridisciplinaires attentives à la singularité des patients.
Leur expertise multidimensionnelle, difficile à déployer dans des structures généralistes sous tension, permet fréquemment de mettre un terme à des années d’errance diagnostique – domaine dans lequel la France accuse un retard préoccupant à l’échelle européenne, avec des conséquences délétères tant pour les patients que pour la collectivité.
Il ne s’agit pas de « réadapter » des « usagers » à coups de protocoles standardisés : les propositions thérapeutiques sont loin d’être uniquement médicamenteuses et peuvent inclure des approches psychodynamiques. Situés à l’interface entre recherche et clinique, ces centres jouent enfin un rôle essentiel pour faire évoluer les connaissances et améliorer les stratégies thérapeutiques – sauf à considérer que les pratiques actuelles, y compris la psychanalyse, pourraient se suffire à elles-mêmes sans évolution.
Ainsi, comme dans bien d’autres champs du débat public, la polarisation repose sur une défiance mutuelle et des caricatures persistantes : la recherche serait nécessairement déshumanisante ; la psychanalyse imperméable à toute forme de preuve ; les TCC purement mécaniques ; la psychiatrie publique incompatible avec l’innovation ; FondaMental tantôt sauveur, tantôt fossoyeur du soin psychique. Autrement dit, une opposition manichéenne entre « bons » et « mauvais », « gentils » et « méchants ».
Ces schémas simplistes empêchent de penser la pluralité des besoins cliniques, la diversité des trajectoires de patients et la complémentarité des approches. En effet, les troubles psychiques sévères bénéficient à la fois des avancées en neurosciences, de traitements pharmacologiques mieux ciblés, de dispositifs institutionnels solides, d’un travail psychothérapeutique au long cours et d’une attention fine à la vie psychique et sociale du sujet. La recherche ne remplace pas la clinique : elle l’éclaire. La psychanalyse ne se substitue pas aux autres traitements : elle leur donne sens. Les secteurs ne sont pas concurrents des fondations : ils en sont le lieu d’effectivité.
Certains objecteront qu’il s’agit là d’une vision iréniste, déconnectée des antagonismes politiques et institutionnels irréductibles qui traversent le champ. Pourtant, reconnaître des désaccords théoriques profonds n’implique pas de les transformer en logiques de camps figées. De nombreuses équipes travaillent déjà de manière intégrative, hors de tout dogmatisme, mobilisant différentes approches selon les besoins cliniques – qu’il s’agisse d’EMDR articulée à un travail psychanalytique, ou de pratiques de pleine conscience inscrites dans un cadre de psychothérapie institutionnelle.
D’autres souligneront le caractère déséquilibré du rapport de forces, dans un contexte où les politiques publiques privilégient les approches jugées les plus « efficaces », souvent confondues avec les moins coûteuses. Mais la victimisation ne saurait constituer un projet alternatif : elle donne l’image d’un champ analytique replié sur lui-même, incapable d’interroger ses propres impensés institutionnels et cliniques.
À force de se battre pour la légitimité symbolique de leur approche, les différents camps contribuent surtout à détourner l’attention des urgences réelles et à fragiliser un secteur déjà exsangue : pénurie de soignants, délais d’attente interminables, ruptures de parcours, épuisement des équipes. Il est temps de refaire du soin psychique un espace de rencontre, de conflictualité féconde et de coopération, au service des patients.
Aurélien Delpirou est maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Fontainebleau (université Paris-Est Créteil). Atteint de bipolarité, il a été patient des centres experts Fondamental et est étudiant en Master de Psychopathologie psychanalytique à l’université Paris-Cité.
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.
Voir aussi:
https://environnementsantepolitique.fr/2025/09/23/une-psychiatrie-sous-influence/