Chasse aux couvre-chefs à l’hôpital : la justice suspend la révocation d’une infirmière
6 janvier 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=ASFjZsiggJxIOyQXsyEtBpwW0ZHs7Fx3NOfJN06O5UoHPSFYkfrZvU5GsYl7P1jkaht8o4dtbc-VbhZ5ADg
Par Caroline Coq-Chodorge et Marie Turcan
La justice administrative juge disproportionnée la révocation par les hôpitaux de Paris d’une infirmière parce qu’elle refusait d’ôter son calot. La soignante, qui dénonce une « chasse aux sorcières », se dit soulagée.
Le tribunal administratif de Paris a suspendu la révocation d’une infirmière par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), dans une décision rendue mardi 6 décembre 2025. Majdouline B., soignante depuis 2018 à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, dépendant de l’AP-HP, doit être réintégrée dans un délai d’un mois.
Pour contester son licenciement et sa radiation de la fonction publique, l’infirmière avait déposé un mois plus tôt, par le biais de son avocat Lionel Crusoé, une requête en référé-suspension. Le tribunal a rendu une première décision en urgence, sur la forme.
Il estime que la sanction prononcée est disproportionnée, notamment en raison de « l’ancienneté » de Majdouline – elle travaillait à la Pitié-Salpêtrière depuis 2018 –, de « ses compétences professionnelles qui ne sont pas contestées par son employeur », et parce qu’elle a « longtemps porté un tel couvre-chef sans qu’aucune remarque ne lui ait été adressée par sa hiérarchie ».
« Je suis soulagée, réagit l’infirmière Majdouline B. J’ai tenu bon malgré la pression, car je savais que cette sanction était injuste. » « Le tribunal reconnaît que les faits n’étaient pas d’une gravité suffisante pour justifier d’une révocation », se félicite quant à lui Lionel Crusoé.
Mais pour le juge, l’ordre donné à Majdouline B. d’ôter son calot – soit le couvre-chef porté par les soigant·es, notamment dans les blocs opératoires – n’est pas pour autant « illégal ». Le « refus répété » de l’infirmière de l’ôter constitue donc« une faute de nature à justifier une sanction disciplinaire ».

© Photos Sébastien Calvet / Mediapart
Cette première décision sur la forme sera suivie d’une seconde audience sur le fond. Le caractère discriminatoire de l’interdiction du port permanent du calot par l’infirmière devrait y être débattu. « Il est toujours possible que, sur le fond, le juge aille plus loin et reconnaisse la discrimination », veut croire l’avocat de l’infirmière.
L’AP-HP a licencié son employée le 20 novembre 2025, comme l’a rapporté Mediapart, après plus de neuf mois de pressions et remontrances au sujet de son couvre-chef.
L’infirmière, qui portait quotidiennement un calot sur sa tête depuis son embauche en 2018, s’est vu demander de le retirer en janvier 2025. Ont suivies six convocations en entretien ou en conseil disciplinaire avant que l’AH-HP ne décide de la licencier définitivement pour « port d’une tenue vestimentaire inadaptée, un couvre-chef, et refus réitérés de l’ôter malgré les demandes ».
Majdouline B. dénonce depuis ce qu’elle appelle une « chasse aux sorcières », qui vise les femmes musulmanes ou perçues comme telles. Une trentaine de personnes, soignant·es, militant·es et syndicats, sont venues lui témoigner du soutien le 23 décembre 2025, jour de l’audience au tribunal administratif de Paris. « Elle se bat pour elle, mais aussi pour beaucoup d’autres ; pour toutes celles qui se sont fait virer en silence ; qui se font pourchasser dans les services », s’est agacé un représentant CGT.
Le syndicat Sud Santé, qui accompagne Majdouline B. depuis le début, est également vent debout contre une « chasse au bout de tissu », s’est indignée Blandine Chauvel, représentante syndicale. « Cette campagne discriminatoire et ce ciblage doivent cesser. Les services sont malmenés, on met la pression sur tout le monde, et pendant ce temps-là, on ne parle pas des vrais problèmes. Actuellement dans mon hôpital, on manque même de thermomètres ! »
La laïcité ou l’hygiène ?
L’AP-HP a d’abord convoqué Majdouline B. à deux reprises pour lui demander de retirer son calot au nom du respect de la laïcité. L’infirmière, qui n’a jamais souhaité dire pourquoi elle portait un couvre-chef, n’a pas voulu l’enlever, rappelant que le règlement intérieur de l’hôpital n’interdisait pas le port d’un couvre-chef. Puis l’administration a changé son fusil d’épaule et l’a convoquée en conseil de discipline, prétextant que le port quotidien d’un calot ne serait pas hygiénique.
Interrogé par Mediapart et d’autres médias, l’AP-HP invoque pourtant principalement la laïcité. « S’agissant des couvre-chefs en particulier, la jurisprudence administrative est venue rappeler, à plusieurs reprises, que tout signe peut devenir religieux par la volonté de celui qui le porte et ainsi être considéré comme un “signe religieux par destination” », a indiqué l’institution par communiqué.
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L’AP-HP s’appuie notamment sur la décision du tribunal administratif de Montreuil de 2019 sur une question similaire. Dans cette situation cependant, une soignante de l’AP-HP avait été exclue uniquement pendant quinze jours pour avoir porté en permanence une charlotte hospitalière sur la tête – ce qui, a estimé la justice, était une décision « légale et proportionnée ». Majdouline B. a, elle, été renvoyée et radiée de la fonction publique.
Derrière son cas, soulignent les syndicats, se cachent de nombreuses soignantes qui ont préféré retirer leur couvre-chef pour ne pas risquer de perdre leur emploi. Comme l’a révélé Mediapart, au centre de lutte contre le cancer Gustave-Roussy, à Villejuif (Val-de-Marne), une centaine d’agentes se sentent menacées par un nouveau règlement spécifiant que « les coiffants[…] ne doivent pas être portés en dehors de l’activité de soin ».
Une vague de soutien
Depuis la parution de ces témoignages, plusieurs professionnelles de santé à travers la France ont diffusé des vidéos de soutien sur les réseaux sociaux, s’affichant en train d’enfiler un calot hospitalier. Ce mouvement viral a donné plus de visibilité à un sujet qui était, jusqu’ici, peu connu à l’extérieur des établissements de santé, où les règles se raidissent depuis plusieurs mois.
« Elle a été licenciée pour un motif complètement fallacieux, sous prétexte de laïcité, avec l’idée qu’elle serait perçue comme musulmane », a commenté Mathilde Panot, députée La France insoumise (LFI), jugeant la décision « très grave »et « discriminatoire pour les personnes concernées », en plus de « mettre en danger notre système de santé ».
Suite à l’enquête de Mediapart, le syndicat Sud a recueilli de très nombreux témoignages de femmes menacées par leur direction en raison de leur port permanent du calot.
« Ces témoignages viennent de vingt-sept hôpitaux, partout en France », explique Blandine Chauvel, élue Sud Santé à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. « Nous menons un combat collectif. C’est une première victoire contre l’arbitraire patronal », se réjouit la syndicaliste. Pour l’avocat Lionel Crusoé, « la décision du tribunal servira aux autres femmes menacées par leur direction ».