« A Gaza et ailleurs, le soin humanitaire est tombé de son piédestal, et c’est une chute brutale »
Tribune
Michel AgierAnthropologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales
L’anthropologue Michel Agier explique, dans une tribune au « Monde », que les organisations humanitaires sont aujourd’hui mises en cause dans leur fondement même, soupçonnées d’imposture par des gouvernants d’extrême droite.
Publié hier à 21h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/08/a-gaza-et-ailleurs-le-soin-humanitaire-est-tombe-de-son-piedestal-et-c-est-une-chute-brutale_6661071_3232.html?lmd_medium&
En confirmant, le 1er janvier, l’interdiction de l’entrée de 37 organisations humanitaires à Gaza, le pouvoir israélien a attaqué une nouvelle fois le peuple palestinien dans sa plus élémentaire survie, mais il a aussi mis à l’épreuve la place de l’humanitaire dans un monde à la fois plus brutal et plus fragile. Les attaques d’Israël touchent quelques-uns des piliers du monde humanitaire : Médecins sans frontières (MSF), Save the Children, CARE, Oxfam, Médecins du Monde, Handicap International…
L’interdiction fait suite aux différents blocus humanitaires de l’armée israélienne et à la création, en février 2025, de l’organisation israélo-américaine Gaza Humanitarian Foundation, entreprise privée de distribution de l’aide alimentaire : en quelques mois, cette organisation, et la milice privée qu’elle employait, a entraîné directement la mort d’au moins 1 857 personnes et fait plus de 4 000 blessés alors que des Palestiniens se rendaient à ces distributions en quête de nourriture selon l’ONU, qui affirmait aussi que l’aide était « exploitée à des fins militaires et géopolitiques secrètes ». Mais le secret n’en est plus un.
L’armée israélienne, soutenue par les Etats-Unis et une bonne partie des Etats européens, a bombardé des hôpitaux, des écoles et des camps de réfugiés, a délégitimé l’agence créée par l’ONU en 1949 pour le secours des réfugiés palestiniens (UNRWA), qui vaccine, nourrit, soigne et scolarise des millions de Palestiniens, et lui a interdit l’accès à Gaza. Plus de 500 membres du personnel humanitaires et onusiens ont été tués par l’armée israélienne depuis l’escalade des hostilités. Il faut ajouter à cela la suppression décidée par Donald Trump en 2025 de plus de 90 % des financements de l’Usaid, la puissante agence américaine d’aide humanitaire dans le monde, et l’arrêt des financements américains à plusieurs agences onusiennes, dont l’UNRWA.
Elan de solidarité
Ainsi, à Gaza et ailleurs, le soin humanitaire est tombé de son piédestal, et c’est une chute brutale. Mais il faut remonter plus loin, car ce « tournant » ne date pas d’aujourd’hui et il n’est pas seulement le résultat de la brutalité délirante et sans bornes d’un Donald Trump ou d’un Benyamin Nétanyahou, dirigeants d’extrême droite qui ne sont pas isolés dans le monde actuel. Il prolonge la réorganisation du monde post-guerre froide et plus précisément du monde de l’après-11 septembre 2001.
Les grandes organisations non gouvernementales internationales sont issues d’organisations locales ou nationales apparues au cours de la première moitié du XXe siècle pour certaines, et surtout dans les années 1970 et le mouvement dit des « French doctors ». Pour toutes, les années 1990 ont été marquées par leur déploiement à l’échelle planétaire. Ce fut le cas d’Oxfam International, en 1995, de l’alliance internationale Save the Children, en 1997, du mouvement international MSF, en 1990, ou encore du réseau Action contre la faim international, en 1995, toutes ciblées par le gouvernement israélien aujourd’hui.
C’est une attaque qui ne vient plus seulement des Etats ou des armées d’occupation ou en guerre, comme les ONG en ont l’habitude sur leurs terrains d’intervention et parfois au risque de la vie de leurs membres. C’est une attaque qui vient du cœur même du monde occidental où ces organisations sont nées et au sein duquel elles ont incarné, bon gré mal gré, la bonne conscience de sa domination sur le monde, comme l’a idéalisé l’attribution du prix Nobel de la Paix à MSF en 1999.
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Ces mouvements ont incarné un élan compassionnel d’indignation et de rédemption qui a ancré la cause « juste » de l’humanitaire dans les consciences du « premier monde ». Ou ils ont été un élan politique de solidarité internationale ancrant l’engagement humanitaire dans une jeune tradition politique de gauche en faveur du « tiers-monde » ou des « pays en développement ».
Enfant chéri et bonne conscience du libéralisme triomphant des années 1990, ces organisations humanitaires sont aujourd’hui mises en cause dans leur fondement même, soupçonnées d’imposture ou de motivations cachées. Elles sont explicitement désavouées par les gouvernants d’extrême droite des dites « démocraties occidentales » (Etats-Unis, Israël, plusieurs pays européens).
Capitalisme de catastrophe
La séquence contemporaine, celle où prennent sens les dernières attaques de Donald Trump ou de Benyamin Nétanyahou contre l’humanitaire, a débuté dans l’après-guerre froide et s’est justifiée dans la « lutte contre le terrorisme » après le 11 septembre 2001. Elle vise à établir le contrôle définitif des politiques guerrières et sécuritaires sur les interventions humanitaires, en associant la main qui soigne à la main qui frappe comme l’ont montré les opérations militaires en Irak, en Afghanistan ou encore en Libye. Avec le concept de « guerre humanitaire », l’usage politique du discours de sacralisation de la vie et de sanctuarisation de l’humanitaire a été à son comble. En même temps, l’affaire est devenue trop importante et juteuse pour la laisser aux mains de jeunes rêveurs déterminés et valorisés par leurs seuls élans humanistes.
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D’une part, un caractère plus entrepreneurial que militant s’est progressivement développé dans la culture professionnelle des ONG internationales depuis les années 1990. D’autre part, la privatisation de l’intervention humanitaire et onusienne (on l’a vu à la Nouvelle-Orléans en 2005 après l’ouragan Katrina ou en Haïti après le séisme de janvier 2010) fait écho à la privatisation des opérations de contrôle et sécurité, par exemple dans les camps du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Un capitalisme de catastrophe est déjà à l’œuvre, moins regardant sur les valeurs humanistes et sur les compromissions politiques ou s’inscrivant dans la pure et simple soumission aux pouvoirs guerriers, à l’exemple de la Gaza Humanitarian Foundation.
Ainsi l’humanitaire, qui est aussi un dispositif de pouvoir sur la vie à l’échelle planétaire (sous la forme d’un gouvernement extranational), est aujourd’hui pris dans les mêmes enjeux que le reste du monde face aux politiques d’extrêmes droites qui, partout, font prévaloir l’indésirabilité et le rejet sur la vulnérabilité et le soin, attendant de l’humanitaire la soumission ou la disparition. Telle est la brutalité sans merci du moment présent, celle que Benyamin Nétanyahou et Donald Trump transmettent à ces 37 ONG humanitaires et, au-delà, à tous et toutes les humanistes.
Gaza représente une épreuve politique décisive pour tester la capacité de résistance du mouvement humanitaire. Face à la dystopie qui arrive, et alors que nombre d’organisations internationales ont déjà franchi depuis longtemps le pas économique du libéralisme et de la dépendance politique de leurs économies, les ONG internationales représentent encore une part essentielle de ce qui peut aussi bien aider le monde à bifurquer vers une solidarité planétaire. Il est temps pour elles d’entrer en résistance, à cette échelle-là, contre le rouleau compresseur de prédation, de violence et de décomposition du monde.
Michel Agier est anthropologue et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est notamment l’auteur de « Racisme et culture. Explorations transnationales » (Seuil, 2025).
Michel Agier (Anthropologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales)
*« Si MSF devait cesser ses activités à Gaza, l’impact serait absolument énorme »
Dans un entretien au « Monde », Filipe Ribeiro, chef de mission de Médecins sans frontières à Jérusalem, réagit à la décision du gouvernement israélien d’interdire à 37 ONG, dont MSF, d’opérer dans les territoires occupés palestiniens.
Temps de Lecture 5 min.

Le 1er janvier, Israël a décidé de retirer à 37 ONG étrangères l’accréditation dont elles ont besoin pour travailler en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza, jugeant qu’elles n’avaient pas rempli les critères imposés par l’Etat hébreu dans le cadre d’un nouveau système d’enregistrement. Parmi elles figure Médecins sans frontières (MSF), acteur phare de la scène humanitaire internationale. Son chef de mission à Jérusalem, Filipe Ribeiro, réagit à cette mesure couperet.
Cette situation s’est-elle installée progressivement ou cette décision vous a-t-elle surpris ?
Il y a deux dimensions dans la décision israélienne. La première est procédurale. Nous devions remplir un dossier de réenregistrement, ce que nous avons fait, car nous savions que notre enregistrement auprès du ministère des affaires sociales allait expirer et que nous allions désormais avoir à traiter avec le ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, ce qui est par ailleurs un développement intéressant. Il y avait une pièce manquante : la fameuse liste du personnel, sur laquelle nos interlocuteurs israéliens se sont arc-boutés.
A partir de mars 2025, ils ont commencé à nous mettre sous pression en disant que sans cette liste, nous ne serions pas réenregistrés. Nous leur avons répondu, expliqué pourquoi nous ne pouvions pas fournir cette liste, et proposé à plusieurs reprises de les rencontrer pour en discuter. Ils n’ont jamais répondu. On arrive donc en fin d’année avec un refus de facto d’enregistrement et une campagne de communication publique contre MSF, avec un rapport de 25 pages qui décline les accusations à notre encontre. Mais cette partie procédurale est en fait un écran de fumée. Nous savions tous que la décision finale des Israéliens se ferait sur des critères politiques.
Lesquels ?
Dans les lignes directrices du guide imposé pour le réenregistrement des ONG, au-delà des documents à fournir, il y a des critères d’appréciation : ne pas délégitimer l’Etat d’Israël, ne pas soutenir la campagne de Boycott Desinvestissement et Sanctions (BDS), reconnaître Israël comme Etat-nation du peuple juif, ne pas collaborer avec des organisations considérées comme terroristes par Israël. Ce sont clairement des critères politiques. Dès lors qu’on est sur ce terrain-là, ce sont les autorités israéliennes qui décident, pas nous. Et c’est difficilement opposable, d’autant plus qu’elles refusent toute discussion.
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Certaines organisations n’ont fourni que des listes partielles, voire aucune liste, et ont pourtant été réenregistrées. Il s’agit majoritairement d’ONG qui ne s’étaient pas exprimées publiquement sur la situation à Gaza. Parmi les 37 organisations dont l’enregistrement arrivait à expiration, beaucoup avaient pris la parole. Même si nous avions fourni la liste complète, il est probable que notre accréditation n’aurait pas été renouvelée.
Le rapport vous accuse de déroger au principe de neutralité et de délégitimer l’Etat d’Israël, en lui attribuant l’intention de vouloir détruire Gaza. Que répondez-vous ?
Celui qui se délégitime, si j’ose dire, c’est le gouvernement israélien lui-même, par ce qu’il fait à Gaza. Ce n’est pas nous. Nous ne faisons que décrire ce que nous voyons, à savoir une destruction systématique, un génocide contre la population de Gaza, et l’impossibilité, ou en tout cas les difficultés énormes, de faire entrer le matériel nécessaire pour que les gens puissent survivre dans l’enclave. Aujourd’hui, Israël bloque tout ce qu’il considère comme potentiellement à double usage, civil et militaire. Cela va des dattes aux tentes, en passant par les pèse-bébés dans les hôpitaux et les générateurs. Il y a donc un inversement de la charge de la preuve : nous sommes accusés de délégitimer l’Etat d’Israël parce que nous rendons publiques des réalités que nos équipes constatent chaque jour.
L’Etat hébreu affirme que son nouveau système d’enregistrement des ONG vise à prévenir toute infiltration terroriste et le détournement de l’aide à ces fins. Il accuse l’un de vos employés, Fadi Al-Wadiya, tué le 25 juin 2024, d’avoir appartenu au Jihad islamique. A l’appui de cette accusation, Israël a publié sur X deux photos de lui en tenue militaire.
Nous ne recrutons évidemment pas sciemment des personnes affiliées à des groupes armés. Ce serait contraire à la sécurité des patients, des structures médicales et de nos équipes. On a vu pendant cette guerre à quel point les hôpitaux et le personnel médical ont été ciblés, souvent sous ce prétexte. Concernant cet employé, il faut savoir que ce n’est qu’après l’avoir tué qu’ils sont venus nous dire qu’il s’agissait d’un terroriste. Nous leur avons demandé de nous transmettre les informations dont ils disposaient, au-delà des photos qu’ils ressortent régulièrement, mais nous n’avons reçu aucune réponse.
Cet événement a, bien entendu, secoué l’organisation. Depuis, nous avons renforcé nos procédures de vérification du background de notre personnel. C’est d’ailleurs quasiment le seul pays au monde où nous effectuons ce niveau de contrôle, en croisant les noms avec des listes de sanctions disponibles. Mais aucun système n’est infaillible à 100 %.
Comment votre personnel palestinien réagit-il face à la demande des Israéliens d’obtenir des données le concernant ?
Il n’est pas très à l’aise et se retrouve face à un choix impossible. Transmettre des informations sur des citoyens palestiniens à la puissance occupante est contraire à la loi palestinienne. Mais surtout, il y a une peur bien réelle. N’oublions pas que le personnel médical et humanitaire a été parmi les plus ciblés pendant cette guerre : selon les Nations unies, au moins 565 membres de ces professions ont été tués par les forces israéliennes depuis octobre 2023, dont 15 membres de MSF.
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Nous n’avons jamais reçu de réponse des Israéliens à nos questions sur l’utilisation, le partage et la protection des données qu’ils demandent. Or, de notre côté, nous avons l’obligation de protéger les droits de nos collègues, ainsi que leur sécurité, et de respecter le principe d’indépendance de l’action humanitaire.
Israël affirme que votre exclusion n’aura pas de grandes répercussions sur la situation humanitaire. Quel est le rôle de MSF à Gaza ?
A Gaza, il y a environ 2 300 lits d’hospitalisation, et un sur cinq est géré directement par MSF. Un accouchement sur trois se fait dans une structure hospitalière dans laquelle nous intervenons. Nous fournissons des millions de litres d’eau. Nous sommes parmi les rares à offrir certaines spécialités qui manquent cruellement aujourd’hui, notamment la prise en charge des grands brûlés. Si MSF devait cesser ses activités, l’impact serait absolument énorme, notamment sur l’offre de soins hospitaliers, la traumatologie, la chirurgie orthopédique, le suivi ambulatoire, l’approvisionnement en eau. Ces capacités ne se remplacent pas du jour au lendemain. Nous sommes également pourvoyeurs d’emplois. Chirurgiens, infirmiers, kinésithérapeutes ou encore chauffeurs, électriciens, personnel administratif… nous employons près de 1 200 personnes à Gaza.
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Que va devenir l’action humanitaire dans les territoires palestiniens ?
On voit se profiler un espace laissé à de nouvelles ONG, notamment évangéliques américaines, voire à des entreprises privées. Cela s’inscrit dans un contexte plus large, un environnement de plus en plus défavorable aux ONG, qu’elles soient internationales ou israéliennes, surtout lorsqu’elles prennent position sur des sujets sensibles. En Israël même, les ONG font face à de fortes pressions bureaucratiques, notamment à travers un projet de loi sur les ONG, largement inspirée des législations russe et hongroise sur les « agents étrangers ». Ce texte [qui pénaliserait les ONG recevant des financements de gouvernements étrangers] cible des organisations de défense des droits humains comme B’Tselem ou Physicians for Human Rights.
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Pouvez-vous continuer à travailler sur le terrain ?
Oui, nous continuons à travailler et à approvisionner Gaza, malgré d’énormes difficultés. Faire entrer des biens reste un véritable parcours du combattant. Nous cherchons en permanence des moyens de maintenir un dialogue avec les autorités israéliennes. Nous sommes prêts à discuter, encore faut-il qu’elles le soient aussi. Certaines de leurs préoccupations sont légitimes, et nous les entendons. Nous essayons de poser sur la table les divergences afin de trouver des solutions. Le problème, c’est que l’on se focalise sur les procédures d’enregistrement, au point d’en oublier l’essentiel : derrière ces discussions, ce sont des millions de vies qui sont en jeu. C’est là, la véritable réalité.
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