En Bretagne, des journalistes empêchés d’enquêter : « On ressent une méfiance croissante vis-à-vis de la presse indépendante »
En décembre, le site indépendant « Splann ! » s’est vu refuser l’accès à un événement organisé par le conseil départemental du Finistère. Ses journalistes dénoncent une entrave à l’exercice de leur métier et un climat de défiance qui s’aggrave.

Pour faire le bilan de son « plan RSA », qui a fait chuter le nombre d’allocataires du revenu de solidarité active depuis sa mise en place en 2022 en multipliant les contrôles et les radiations, le président du conseil départemental, Maël de Calan (divers droite, ex-LR), avait convié 200 chefs d’entreprise le 3 décembre.
Accompagnée de son confrère Kristen Falc’hon, la journaliste Chloé Richard, qui a enquêté sur l’impact de ce dispositif dans le milieu paysan, particulièrement touché, s’y est rendue au nom du média d’investigation indépendant Splann !, « afin de suivre l’actualité de ce dossier », explique-t-elle.
A l’entrée, les deux journalistes se font refouler de la réunion, où ils s’étaient pourtant inscrits. « On m’a dit que c’était une soirée privée, qu’elle n’était pas ouverte à la presse », relate Chloé Richard. Son collègue Kristen Falc’hon, quant à lui, est escorté vers la sortie par un vigile « qui a bousculé ma caméra et enlevé son numéro de matricule afin de ne pas être identifié », décrit-il.
Sonnés, ils quittent les lieux. Peu de temps après, ils apprennent que les quotidiens régionaux Ouest-France et LeTélégramme ont pu assister à cette réunion et ont même publié un article sur le sujet. Rose-Marie Duguen, journaliste de Ouest-France à Quimper, confirme : « Ouest-France a bien reçu une invitation pour la soirée. » Chloé Richard n’en revient toujours pas : « C’est illégal ce qu’il s’est passé. On a mis une entrave à notre liberté d’informer ! »
« Une manipulation »
Le président Maël de Calan se défend de cette accusation : « C’est à la fois un mensonge et une manipulation. La réunion n’était pas ouverte à la presse, Ouest-France et Le Télégramme étaient conviés en tant que gros employeurs du secteur. »Joint par téléphone le 12 décembre, l’élu qualifie par ailleurs Splann ! de « blog d’extrême gauche » qui répand « une vérité alternative » pour « se faire de la publicité ». Il affirme cependant que le média est invité à « 100 % de ses conférences de presse ».
Une déclaration qui ne convainc pas l’équipe de Splann !, média d’investigation indépendant né précisément des difficultés croissantes des journalistes à enquêter notamment au niveau local.
Ce sont en effet les menaces proférées à l’encontre de la journaliste Inès Léraud, après la sortie de sa bande dessinée avec Pierre Van Hove Algues vertes, l’histoire interdite (Delcourt, 2019) dénonçant à la fois les politiques et les intérêts de l’agro-industrie, et la pétition publiée par Libération en mai 2020, pour défendre « la liberté d’informer sur le secteur agroalimentaire », qui ont poussé une dizaine de journalistes à lancer Splann ! en 2020, financé essentiellement par des campagnes de dons (pour un total de ressources de 240 000 euros en 2024). Quatre salariées composent aujourd’hui son équipe, basée à Guingamp (Côtes-d’Armor), avec laquelle collaborent une dizaine de pigistes.
« Le climat se détériore »
Les travaux de Splann !, diffusés sur son site et régulièrement repris dans des médias nationaux et régionaux tels que Mediapart ou France 3 Bretagne, s’intéressent aussi bien à l’agriculture qu’à la santé, l’environnement ou la politique. « Mais, depuis un an, le climat se détériore. On ressent une méfiance croissante vis-à-vis de la presse indépendante »,remarque Faustine Sternberg, journaliste salariée de Splann !

Au printemps 2025, c’est ainsi l’influent éleveur porcin Philippe Bizien qui a attaqué la rédaction en diffamation après la publication de l’article « Copains comme cochons : élus, éleveurs ou écrivains, qui sont les lobbyistes du porc en Bretagne ? » La plainte a été annulée en juin par la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes pour une série d’irrégularités.
Cet été encore, plusieurs hôpitaux ont poursuivi les auteurs d’une série d’articles sur l’hôpital public en Bretagne, après que ceux-ci ont saisi le tribunal administratif pour avoir accès aux procès-verbaux des derniers conseils de surveillance.
Laure Chauvel, la responsable du desk France et Italie de Reporters sans frontières s’alarme : « J’ai des journalistes au téléphone toutes les semaines pour des entraves à l’exercice de leur profession, particulièrement dans des médias locaux et indépendants. »
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Et de citer les 13 procédures de justice en cours intentées contre le média StreetPress, dédié à l’investigation et aux cultures urbaines, « pour épuiser l’argent, le temps et l’énergie » de l’équipe, affirme-t-elle. Ou encore le récent refoulement d’une journaliste de Rue89 Lyon lors d’un meeting du Rassemblement national à Villeurbanne (Rhône). Une « tendance qui s’accentue », remarque-t-elle, et qui serait liée selon elle aux échéances électorales municipales de mars, mais surtout à la présidentielle de 2027.
L’incident du 3 décembre a convaincu l’équipe de Splann ! de poursuivre ses investigations sur le « plan RSA » du Finistère. « Ces obstacles ne font que renforcer notre envie d’enquêter », confirme Faustine Sternberg. « Depuis cet épisode, je reçois de nombreux témoignages de bénéficiaires du RSA qui ont des choses à raconter, affirme de son côté Kristen Falc’hon. Cela a libéré la parole. »