Xavier Bertrand : « La commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public est instrumentalisée par son rapporteur à des fins idéologiques »
Tribune
Xavier Bertrandprésident (Les Républicains) de la région Hauts-de-France
Le président (Les Républicains) de la région Hauts-de-France, dénonce, dans une tribune au « Monde », les assauts de l’extrême droite contre la presse. La commission d’enquête sur l’audiovisuel public, qui reprend ses travaux le 6 janvier, en donne, selon lui, un grave exemple.
Entendez-vous ce silence assourdissant ? Celui dans lequel l’extrême droite œuvre, méthodiquement, pour tenter de mettre au pas des journalistes qui ne pensent pas comme elle.
Je suis gaulliste. Je crois à un Etat fort quand il protège, pas quand il intimide. A des institutions solides quand elles garantissent les libertés, pas quand elles les fragilisent. En démocratie, s’attaquer à des journalistes pour ce qu’ils pensent, pour ce sur quoi ils enquêtent ou pour ce qu’ils révèlent est une ligne rouge absolue. Une presse libre n’est pas une presse complaisante. Elle est l’une des conditions de la souveraineté du peuple.
Je veux être clair sur un point essentiel : je ne confonds jamais l’extrême droite avec ses électeurs. Celles et ceux qui votent pour elle ne sont ni des ennemis de la République ni des citoyens à disqualifier. Ils sont souvent les premières victimes de stratégies de manipulation, de colère organisée et de désinformation planifiée. Les priver d’une information libre et pluraliste, c’est aussi les priver des moyens de se forger une opinion éclairée.
Instruction à charge
Défendre la liberté de la presse, c’est défendre tous les citoyens. Ce qui se joue aujourd’hui n’a rien d’anecdotique. A l’instar de l’extrême gauche qui a instrumentalisé précédemment les outils essentiels du contrôle parlementaire, l’extrême droite a souhaité créer une commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, trois sujets parfaitement légitimes au demeurant.
Mais, au lieu de s’interroger sur la réforme nécessaire des structures de l’audiovisuel public, sur la réduction des coûts qui s’impose à tous, ou sur le traitement de l’information dans un paysage médiatique métamorphosé par la transition numérique et la révolution des usages et traversé par une crise de confiance sans précédent, cette commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public est instrumentalisée par son rapporteur à des fins idéologiques pour disqualifier, intimider, soupçonner. Nous assistons à un rendez-vous démocratique raté pour la commission d’enquête, otage du parti pris et des obsessions de son rapporteur.
Instruction à charge, où l’accusation compte plus que les réponses. Procès improvisé aussi détestable dans la forme que dans le principe, et en définitive peu digne de notre démocratie. Quitte à « jeter le bébé avec l’eau du bain », il ne s’agit plus de réfléchir à la réforme de l’audiovisuel public, à améliorer et à optimiser, mais de dénoncer, de chercher à discréditer, à casser, à mettre au pas pour mieux museler. Tout cela serait insignifiant si ce n’était inquiétant. Naturellement, l’extrême gauche, si à l’aise avec la police de la pensée, rejoint le rapporteur dans ses questions inquisitoriales. Comme l’a justement écrit [la philosophe allemande] Hannah Arendt [1906-1975], « la liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat ».
Le but pour le rapporteur de cette commission n’est plus d’interroger l’efficience de l’audiovisuel public, son adaptation aux nouveaux usages, la neutralité des antennes, son coût, mais de bien faire comprendre à tous que sortir du cadre idéologique fixé par l’extrême droite aura un coût politique désormais. On ne censure pas frontalement ; on dissuade. On ne fait pas taire par la loi ; on use par la pression jusqu’à l’autocensure pour achever le travail.
Indifférence troublante
Plus inquiétant : rares sont ceux qui s’émeuvent qu’aujourd’hui en France des journalistes soient suivis, surveillés, écoutés. Que leurs déplacements, leurs échanges, leurs sources soient livrés en pâture publiquement. Ces pratiques devraient provoquer un sursaut. Elles s’installent pourtant dans une indifférence troublante, comme si l’on s’était habitué à l’idée qu’informer puisse justifier d’être traité comme un suspect.
Plus grave encore, il existe désormais des médias pour relayer, commenter, acclamer et exploiter les résultats de ces écoutes illégales, transformant des éléments issus de la surveillance en objets de polémique et d’accusations publiques. Ce qui devrait rester strictement encadré par le droit devient matière à disqualification professionnelle et à procès médiatique sans appel possible. Une démocratie qui accepte cela sans réagir renonce déjà à l’une de ses protections fondamentales.
Il faut désormais regarder la réalité en face : tout cela obéit à un mobile unique. L’extrême droite s’est professionnalisée. Elle a appris à parler le langage des institutions. Elle a des élus locaux, des députés, des groupes parlementaires. Elle a franchi presque toutes les marches de la respectabilité politique. Il ne lui en reste plus qu’une : l’Elysée. A ce stade, la brutalité devient contre-productive. On intimide plus qu’on ne menace. On se présente en victime. Désormais, le loup a revêtu la peau lainée de l’agneau.
Ce silence assourdissant n’est pas seulement le produit de cette offensive. Il est aussi celui de responsables politiques qui, pourtant, refusent les extrêmes mais qui s’interdisent de réagir. Par calcul politicien ou par peur de campagnes de harcèlement numérique. Ce mutisme n’est pas une neutralité vis-à-vis de l’indépendance des médias. C’est un renoncement. Ne pas s’exprimer quand des journalistes sont intimidés, surveillés ou dissuadés, ce n’est pas arbitrer, c’est un manquement.
Défendre l’indépendance de la presse n’est ni une posture partisane ni un réflexe militant. C’est un devoir républicain. L’autorité de l’Etat ne se mesure pas à sa capacité à faire taire, mais à sa capacité à garantir la liberté d’expression de chacun.
Xavier Bertrand est président (Les Républicains) de la région Hauts-de-France depuis 2016.