Jean-Marie Guéhenno, ancien secrétaire adjoint de l’ONU : « Si, demain, les Etats-Unis décident de s’emparer du Groenland, ni le Danemark ni l’UE n’ont les moyens de s’y opposer »
Tribune
Jean-Marie GuéhennoAncien secrétaire général adjoint de l’ONU
La mise sous tutelle du Venezuela par Donald Trump doit permettre aux Européens de comprendre que les Etats-Unis sont un prédateur pour l’Europe, au même titre que la Russie et la Chine, souligne, dans une tribune au « Monde », Jean-Marie Guéhenno, ancien secrétaire adjoint de l’ONU.
L’enlèvement de Nicolas Maduro ouvrira-t-il les yeux des Européens sur la réalité de la politique du président Trump ? L’Europe a déjà deux adversaires de taille : la Russie et la Chine. La première mène contre elle une guerre hybride dont l’invasion de l’Ukraine n’est qu’une composante, complétée par des actions de sabotage et des opérations de désinformation. La deuxième, plus subtilement, mélange rhétorique du gagnant-gagnant et intimidation pour dominer les Européens en les divisant, afin de déverser sur le continent les marchandises qu’elle ne peut plus vendre aux Etats-Unis, et prendre le contrôle d’entreprises stratégiques. Les Etats-Unis sont maintenant le troisième prédateur à vouloir dépecer une Europe dépendante et faible.
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Les Européens ont du mal à l’admettre, car la construction européenne est depuis l’origine liée au lien transatlantique. Et construire l’Europe sans les Etats-Unis, voire contre eux, relève de l’impensable. L’intégration européenne, projet éminemment politique, n’aurait pas été possible sans la création de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Celle-ci a en effet permis aux Européens de diluer dans l’alliance avec les Etats-Unis leur défense, sujet extrêmement sensible puisqu’il implique un abandon de souveraineté.
La stratégie de sécurité nationale américaine, dont la mise sous tutelle du Venezuela est la première illustration concrète, est pourtant d’une parfaite clarté. L’Europe est un adversaire idéologique et géopolitique à abattre. Elle veut contenir par le droit la force des nationalismes. Elle est une puissance commerciale et normative capable de limiter la suprématie américaine, en particulier dans les nouvelles technologies. Et elle pourrait affaiblir la puissance du dollar si l’euro devenait une véritable alternative.

Face à cette hostilité radicale, l’Europe est nue. Les juges de la Cour pénale internationale sanctionnés par les Etats-Unis, qui n’ont plus accès aux cartes de crédit (toutes gérées par des entreprises américaines) et ne peuvent plus faire un achat en ligne, en font déjà l’expérience. Qu’il s’agisse de protection des données, d’intelligence artificielle, de mise à jour de logiciels – notamment pour la défense –, l’Europe est à la merci du bon vouloir américain. Et si, demain, au nom de la sécurité nationale, les Etats-Unis décident de s’emparer du Groenland, territoire beaucoup plus facile à contrôler que le Venezuela, ni le Danemark ni l’Union européenne (UE) n’ont les moyens de s’y opposer.
Extrême faiblesse
Cette extrême faiblesse se reflète dans la timidité des réactions de la plupart des leaders européens, qui mettent en avant la nature dictatoriale du régime vénézuélien pour excuser la violation du droit international. Le souci de ne pas fâcher Trump, dont le soutien semble indispensable pour la défense de l’Ukraine, l’emporte sur la nécessité de mobiliser les Européens. Et il est vrai qu’une victoire russe, que Trump cherche à faciliter en pressant l’Ukraine de faire des concessions unilatérales au Kremlin, serait une catastrophe pour Kiev, mais aussi pour toute l’Europe qui s’est mobilisée pour la soutenir. Il n’est pas sûr que la dynamique d’intégration politique européenne survivrait à un tel échec stratégique.
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Aucune nation de l’UE n’a les moyens de faire face seule à Trump, qui le sait bien quand il apporte son soutien aux partis nationalistes européens. La voie que ceux-ci proposent déboucherait sur l’asservissement de l’Europe, n’en déplaise à Jordan Bardella [le président du Rassemblement national], qui a parlé sur X, le 3 janvier, de « faire entendre sur la scène internationale une voix indépendante », mais ne prend pas le chemin qui y conduit.
L’Europe est aujourd’hui assiégée, et elle doit se hâter de renforcer sa puissance car le droit sans la puissance est un slogan vide. Elle doit être fière de son modèle, qui reste le seul capable d’éviter au monde un avenir de guerre et de violences. Ses dirigeants auront-ils le courage de le dire avec la clarté nécessaire pour provoquer un sursaut politique ? Les contorsions de langage sur le Venezuela n’incitent pas à l’optimisme.
Jean-Marie Guéhenno est ancien secrétaire adjoint de l’Organisation des Nations unies (ONU), ancien président de la commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, et professeur à l’université Columbia.