ROLAND GORI psychanalyste et psychiatre
(à paraître sans ResPublica)
LES DEVENIRS DU TECHNOFASCISME
« Autrefois, toutes les tyrannies se faisaient tôt ou tard renverser, ou tout au moins elles provoquaient une résistance, du seul fait que la « nature humaine » aspire toujours à la liberté. Mais rien ne garantit que cette nature humaine soit un facteur constant. Il se pourrait fort bien qu’on arrive à produire une nouvelle race d’hommes, dénués de toute aspiration à la liberté, tout comme on pourrait créer une vache sans cornes. »
GEORGE ORWELL, PENSEUR MAJEUR DES TOTALITARISMES
George Orwell est le penseur majeur des totalitarismes, des fascismes au cœur desquels se nichent la pulsion de mort et la jouissance de détruire et d’anéantir. Son œuvre restitue de manière indépassable les rouages d’une société entièrement organisée par le pur désir du pouvoir d’une minorité (« le Parti ») ayant réduit en esclavage la grande masse de la population, grâce à une technologie de pointe (« Big Brother »). Il n’est pas une âme dont le pouvoir ne puisse connaitre les pensées et les comportements. C’est Palantir avant l’heure. Palantir est cette pierre noire des Elfes du Seigneur des anneaux qui permet de voir des lieux lointains, de communiquer avec eux et de connaitre ou de dominer l’esprit de ceux qui la portent. Les palantiri ne mentent pas… mais ils montrent la réalité qui convient au plus fort des esprits connectés ! Comme nous le verrons cette fiction a donné aujourd’hui son nom à une technologie d’extraction des ressourcesnumériques, de surveillance et de manipulation sécuritaire et militaire des humains inventée par Peter Thiel et Elton Musk. La réalité a dépassé la fiction.
Dans 1984, la jouissance des membres du Parti ne provient pas de la richesse, dupouvoir sur les choses, mais du pouvoir sur les humains dont il s’agit de détruire jusqu’àl’humanité en exterminant les émotions : « Procréer deviendra une formalité annuelle, comme de faire renouveler sa carte de rationnement. Nous allons abolir l’orgasme. Nos neurologues y travaillent. Il n’y aura plus de loyauté, sinon envers le Parti. Plus d’amour, sinon pour Big Brother. Il n’y aura plus de rire, sinon le rire de triomphe devant l’ennemi défait. Il n’y aura plus d’art, de littérature, de science. […] Il n’y aura plus de curiosité, plus de plaisir à vivre les âges de la vie car tous les plaisirs qui nous feraient concurrence seront éliminés. » Le totalitarisme est ici une anthropologie, une psychologie qui révèle une « mentalité totalitaire » comme l’écrit Frédéric Pierru : « Est-ce que la mentalité totalitaire est l’apanage de Poutine ou de Xi, ou de tous les pays que le « monde libre » désigne ainsi ? Certainement pas et c’est cela qui est le plus inquiétant. Une mentalité totalitaire finit certes par s’incarner dans un Parti présumé infaillible, mais il y a d’abord des prodromes. Le totalitarisme est d’abord une psychologie, soit de domination, soit de soumission. » Cette psychologie est corrélée à une gouvernementalité exigée par les métamorphoses du capitalisme et les variations des modes de gouvernementalité de la « conduite des conduites ».
Dans 1984, plus rien n’existe hors cette volonté de pouvoir qui est sa propre fin. La guerre elle-même avec des ennemis, qui changent au gré des caprices de la propagande, n’a aucunement pour but la victoire du pays. La guerre permanente constitue le moyen de mettreen esclavage la population prolétarisée : « la menace extérieure sert à domestiquer la base ». L’idéologie sert à légitimer la domination. George Orwell a retenu la leçon de James Burnham et de son ouvrage Les Machiavéliens : toute société est gouvernée par une élite qui se sert des idéologies pour légitimer sa domination. Ce que Pierre Bourdieu nommait la « théodicée » des dominants. Pour Burnham, la démocratie n’est pas un régime de gouvernement par le peuple et pour le peuple, mais une rhétorique de domination. La politique réelle n’a que faire de la morale, l’idéologie lui suffit pour masquer le pouvoir de l’oligarchie. Peu importe la vérité des discours, seule compte leur efficacité sociale. Lorsque le pouvoir change de mains, il ne fait que changer la configuration des élites organisées. Le peuple est réduit à arbitrer entre elles mais n’accède jamais à une majorité politique. George Orwell retient la leçon de James Burnham dans l’écriture de 1984. Dans la recension qu’il en fait pour le Manchester Evening News, il la désapprouve. Tout en condamnant le « réalisme » de la théorie de James Burnham qu’il juge « malhonnête et immoral », il écrit : « l’argument qui traverse implicitement tout le livre est qu’une société pacifique et prospère ne peut pas exister dans le futur parce qu’elle n’a jamais existé dans le passé. Le même argument aurait pu servir à démontrer l’impossibilité des aéroplanes en 1900 tandis que quelques siècles plus tôt, on aurait pu « démontrer » que la civilisation n’est possible que sur les bases d’un servage complet. »
Il n’est pas sans intérêt de constater aujourd’hui le retour en grâce de l’œuvre de James Burnham parmi les néoconservateurs et les nationalistes religieux de la nébuleuse MAGA (Make American Great Again) au premier rang desquels Yarvin Curtis et J.D Vance. Il n’est pas non plus sans importance que James Burnham ait anticipé que la nouvelle élite à venir serait celle des managers, des experts et des bureaucraties internationales. Anticipé, dès les années 1940, le technofascisme actuel, – quel que soit le nom qu’on lui donne : techno-césarisme (Guilio Da Empoli), Capitalisme de surveillance (ShoshanaZuroff), Capitalisme algorithmique (Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau) -, ne manquait pas de lucidité, même si, s’y résoudre manquait de courage ou témoignait d’un certain cynisme.
LE DEVENIR-NÈGRE DU MONDE
La guerre,- si indispensable aux régimes fascistes- peut prendre mille visages. Elle peut se dégrader en « guerre civile » dont la menace est si souvent évoquée pour justifier la prise de pouvoir des gouvernements autoritaires. La guerre peut prendre la forme brutale d’une chasse aux étrangers, aux immigrés, aux minorités de toutes sortes, et principalement aux opposants politiques. Elle peut également trouver son régime de croisière dans l’appropriation des ressources des autres pays, dans l’extraction abusive et infinie d’autres régions du monde, dans la prédation des découvertes scientifiques ou technologiques, dans la colonisation culturelle et linguistique d’autres peuples. C’est la raison pour laquelle nos démocraties libérales en régime capitaliste portent en elles-mêmes un potentiel fasciste comme « la nuée porte l’orage », pour paraphraserJean Jaurès. Il n’y a là rien de moral ou d’immoral. C’est de la politique, de la politique pragmatique qui conduit depuis près d’un demi-siècle à offrir au capitalisme néolibéral le « devenir nègre » d’un monde globalisé : « Pour la première fois dans l’histoire humaine, le nom Nègre ne renvoie plus seulement à la condition faite aux gens d’origine africaine à l’époque du premier capitalisme […]. C’est cette fongibilité nouvelle, cette solubilité, son institutionnalisation en tant que nouvelle norme d’existence et sa généralisation à l’ensemble de la planète que nous appelons le devenir-nègre du monde. »
Une des premières choses à laquelle s’attaquent tous les fascismes, c’est la rigueur de la langue et l’exigence du langage à dire la vérité. Dans 1984 la chose est connue : une novlangue remplace le langage ordinaire et sa décence sémantique pour répondre aux besoins de la propagande et à la falsification des faits. Avec les fascismes, les faits ne dépendent plus d’un régime de vérité et d’exactitude mais de l’autorité des chefs, auxquels les individus ont confié la tâche de les interpréter. C’est le préalable de toute soumission volontaire : « Avant que les chefs de masses prennent le pouvoir pour plier la réalité à leurs mensonges, leur propagande se distingue par un mépris radical pour les faits en tant que tels : c’est qu’à leur avis les faits dépendent entièrement du pouvoir de celui qui les fabrique. »
Le mépris dans lequel une société tient la valeur intégrative de la parole, la fonction thérapeutique du dialogue et de la négociation pour réguler les divisions sociales, ouvre la voie aux solutions de force, agonistiques, meurtrières. C’est cette solution qu’offrait le fascisme,poursuivre en temps de paix les modalités d’existence de la guerre, sa fraternité « des tranchées », sa cruauté transformant les vivants en automates tueurs. Inutile d’attendre les robots pour accomplir cet hymne à la mort qui est la signature même de tous les fascismes, les anciens comme les nouveaux, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, et davantage encore ceux dedemain. Cette vampirisation des fonctions du langage par l’action violente et brutale est la condition de cet effacement de l’empathie dans lequel Hannah Arendt voyait un des premiers symptômes de l’émergence des totalitarismes. La conversion de l’industrie en industrie d’armement, en industrie de guerre, est la corrélation matérielle de cette révolution symbolique, au sens de Pierre Bourdieu, de la langue en vociférations. C’est précisément à ce moment-là, – comme j’ai essayé de le montrer dans mon dernier essai, Dé-civilisation -, que les individus et les peuples s’offrent aux « amants de la mort ». Et, si les individus et les peuples consentent à devenir des automates animés par des dictateurs, c’est précisément parce que les forces progressistes ont échoué à trouver des solutions à une crise systémique de civilisation, et que les forces libérales ont perdu tout crédit politique pour la résoudre.
DE L’EFFONDREMENT DU CAPITALISME NÉOLIBÉRAL NAIT LE FASCISME
« le fascisme est à la fois le produit d’une crise de la démocratie libérale et d’une crise du socialisme. Il est une révolte contre la société bourgeoise […]. Le fascisme se présente ainsi comme l’expression d’une rupture qui a tous les signes d’une crise de civilisation. »
Le capitalisme néolibéral est actuellement en cours d’effondrement, – comme le fût le libéralisme à la fin du XIXe siècle -, et de ses ruines émergent toutes sortes de gouvernements illibéraux, autoritaires et nationalistes en cours de métamorphose conduisant les historiens les plus prudents à lever leur réticence à les nommer « fascistes ». Tel est le cas de Robert O. Paxton qui, après avoir manifesté sa réticence à utiliser le terme de « fascisme » pour le trumpisme s’est résolu à en admettre la qualification. L’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 a marqué le moment de cette révision, mais également l’exaltation de la force, le rejet des élites traditionnelles et des corps intermédiaires, la remise en cause des institutions démocratiques et la création du DOGE (Département de l’efficacité départementale) conduisant au licenciement de dizaines de milliers de fonctionnaires et à la tête duquel la nomination (même temporaire) d’Elon Musk a fait figure de provocation.
La nomination d’un pouvoir algorithmique en charge de remplacer les institutions publiques et fédérales ressemble à s’y méprendre à la création, au siècle dernier,d’agences partisanes et de milices fascistes en parallèle avec les institutions administratives etpolitiques traditionnelles. Il ne s’agit pas d’une erreur d’allumage du deuxième mandat présidentiel de Donald Trump. C’est la mise en pratique concrète des engagements philosophiques de sa garde rapprochée, despenseurs et des entrepreneurs comme YarvinCurtis, Peter Thiel et Alex Karp pour lesquels les entreprises numériques n’ont pas à se contenter de gérer et de traiter des données pour la sécurité militaire ou policière, elles se doivent de façonner un nouvel ordre politique global en infiltrant et en « mitant » les institutions démocratiques jugées inefficaces. L’effondrement des institutions démocratiques passe aujourd’hui par le travail des« termites » numériques, des « taupes » que sont les industriels des médias et les entrepreneurs de la Tech. Et si la démocratie ne s’effondre pas suffisamment vite, la solution alternative est toute trouvée : créer des pays entièrement nouveaux, des iles artificielles, des villes « privatisées » telle Prospera, des fiefs high-techs où les nouveaux seigneurs féodaux pourraient vivre leur exit, leurs prérogatives libertariennes de se soustraire aux taxes et aux impôts imposés par l’État. Naomi Klein vient récemment d’évoquer cette stratégie survivaliste destructrice de l’unité de l’humanité, affichant sans vergogne le suprémacisme des personnes les plus puissantes au monde. Cette volonté de construire des havres de paix hyper-capitalistes pour des technoféodalistes,convaincus que l’apocalypse est proche, que la fin du monde est inévitable, – quitte à l’aider à arriver par l’« accélérationnisme » -, est le symptôme le plus bruyant du rejet des principes d’égalité, d’universalité, de raison et de responsabilité morale des Lumières.
LA CONQUÊTE DU POUVOIR PAR LES ALGORITHMES
Pour les entrepreneurs de la tech,l’ingénierie sociale doit passer par les nouvelles technologies en charge de fusionner les dispositifs de contrôle, de surveillance et de gestion des populations avec les pouvoirs économiques préposés à remplacer les pouvoirs politiques. La technologie aurait pour mission de remplacer la politique et de mettre un terme à une souveraineté démocratique jugée médiocre et inefficace. Ce qui conduit Yarvin Curtis, – un proche de J.D Vance et souvent cité par lui -, à devoir en finir avec les États-Nations et les Municipalités élues et souhaiter les transformer en « entreprises privées » dont les citoyens seraient les actionnaires ». Il écrit : « les États-Nations comme les États-Unis servent-t-il encore à quelque chose ? Si on applique le programme formaliste aux États-Unis, les actionnaires devront se poser cette question. Ils pourraient alors se dire que, peut-être, les villes fonctionnent mieux lorsqu’elles sont détenues et gérées de manière indépendantes. Si c’est le cas, elles devraient probablement être scindées en entreprises distinctes. » La question fondamentale que pose le libertarien néoréactionnaire Yarvin Curtis est celle de l’efficacité des systèmes politiques et de l’échec de la démocratie qui devrait être dans un proche futur remplacée par la monarchie ou l’Empire. César est son modèle dans l’histoire romaine.
L’ordre qui inhibe la violence est le Bien suprême pour faire des affaires et vivre en société. La démocratie ayant échoué dans cette mission, c’est à un modèle entrepreneurial charpenté par le pouvoir algorithmique, – il était informaticien avant de devenir philosophe -, qu’incombe la charge de façonner le futur. Un futur où les États, les villes, les institutions seraient gérés comme une entreprise à la tête de laquelle régnerait un PDG qui devrait donner satisfaction ou partir. Yarvin Curtis en appelle à des expériences concrètes : « l’existence decités-États prospères, telles que Singapour, Hong Kong et Dubaï est un début de réponse à cette question [de l’efficacité]. Quel que soit le nom qu’on leur donne, ces endroits sont réputés pour la prospérité et leur relative absence de politique. »
Nous pouvons constater, une fois encore, combien les valeurs promues par le capitalisme néolibéral, – efficacité, performance, conversion des vivants en statistiques, évaluation, normalisation, rationalisation des comportements et conformité… -, favorisent l’émergence et l’acceptation des pratiques néoconservatrices, réactionnaires et technofascistes. C’est dans le « nid » de la gouvernementalité néolibérale que le pouvoir algorithmique vient couver sa nichée fasciste. C’est bien de la niche écologique d’un capitalisme néolibéral en cours d’effondrement qu’émergent les technofascismes actuels. La fusion des formidables découvertes technologiques de la Silicon Valley et des industries médiatiques a permis l’accumulation primitive des richesses dont les capitalismes ont toujours eu besoin pour se développer. C’est par cette « violence » faite à l’« idéologie californienne » des premiers ingénieurs et artistes de la contre-culture des années 1960-1970 que l’économie néolibérale a récupéré le minerai des découvertes des premiers prophètes du cyberespace. L’idéologie californienne se faisait les héraults d’un monde de liberté individuelle, d’un archipel de communautés autogérées (selon un modèle hippie), créateurs d’agorasélectroniques permettant à chacun de communiquer avec tous, répudiant pour toujours les totalitarismes. Et, paradoxalement, en devenant un marché numérique de surveillance et de contrôle, les mythes californiens se sont transformés en cauchemars de violence capitalistique. Le gentil hippie bricoleur d’ordinateur individuel s’est transformé en Elon Musk. Ironie de l’histoire, l’esprit vagabond et aventureux de la contre-culture s’est métamorphosé en autiste affairiste. Fred Turner écrit : « la capacité des médias sociaux à solliciter et simultanément à surveiller les communications n’a pas uniquement transformé le rêve d’une démocratie individualisée et expressive en une source de richesse. Elle en a fait le fondement d’un nouveau type d’autoritarisme. » Un autoritarisme qui, paradoxalement, se réclame de la liberté absolue, celle du « renard dans le poulailler ». Une liberté hors démocratie : « je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. »
Un des exemples les plus forts de cette transformation de l’idéologie californienne enpratiques de surveillance et en manipulation de masse est illustré par l’expansion politique et idéologique d’une puissante entreprise américaine de technologie et de surveillance, créée par Peter Thiel, Alex Karp et Elon Musk, la bien nommée Palantir. Je l’ai déjà évoquée. Cette entreprise ne se limite plus simplement au traitement de données pour l’armée ou pour la sécurité, elle tend à instaurer un ordre autoritaire sous influence américaine au sein duquel la démocratie et la souveraineté des États européens, par exemple, seraient subordonnées aux intérêts américains. L’influence de cette entreprise en Europe, notamment dans les affaires politiques et administratives, est facilitée par l’hébergement de nos données par des firmes américaines et notre extrême dépendance aux grands groupes de la tech. Mais, cette dépendance n’est pas exempte d’idéologies quelles que soient les dénégations des technophiles : le rapprochement entre l’univers suprémaciste blanc et chrétien du mouvement MAGA et les ingénieurs de la tech est en route. Au-delà des chaos internes aux courants trumpistes, l’influence du « nationalisme religieux » et « blanc », – récemment encore évoqué par J.D Vance -, s’est infiltrée dans les réseaux sociaux, les partis politiques et les institutions démocratiques. Comme l’écrit Thomas Le Bionnec : « Palantir fournit aussi du personnel au niveau de l’administration Trump. [….] La centralité de Palantir dans ces réseaux entremêlant hommes d’affaires, commandement militaire, responsables politiques réactionnaires et « tech bros » est rendu visible dans ce que Francesca Bria qualifie de « coup d’État de la Tech autoritaire » ».
Cette entreprise américaine, – Palantir -,est plus qu’un dispositif privé de management économique, c’est véritablement un des rouages théorico-pratiques révolutionnaires visant à changer la manière dont nos sociétés actuelles sont gouvernées, au profit d’un modèle autoritaire au sein duquel les institutions étatiques et politiques ont été pulvérisées par le « mitage » d’opérations technologiques privées et concurrentes. Ces opérations d’ingenierie sociale mettent progressivement la main sur les politiques d’immigration et de « mort sociale » (Palantirguide ICE, la police chargée de la traque des immigrés et des dissidents), sur le renseignement militaire (en Ukraine ou en Israël, par exemple), sur les recherches universitaires (traque des « mots interdits » dans les programmes de recherches) et sur le marché des entreprises industrielles et commerciales (via la vente des logiciels). Là encore, le capitalisme néolibéral vit ses tout derniers beaux jours car son principe de concurrence est mis à mal par les exigences néoréactionnaires de dérégulation et le regroupement monopolistique des entreprises les plus importantes, américaines de préférence. Au cas où l’effondrement du capitalisme néolibéral tarderait, les thèses « accélérationnistes » d’un Nick Land donneraient un coup de main à cette nouvelle révolution réactionnaire : accélérer le progrès et ses découvertes pour en finir avec une humanité terrienne et parvenir à l’apocalypse par le vecteur de laquelle une partie des humains finirait par s’hybrider avec les machines.
Je ne reprendrai pas ici les critiques et les réserves dont les travaux de Zeev Sternhellfûrent l’objet depuis la publication de son livre sur Maurice Barrès dans lequel il voit l’incarnation d’un « fascisme à la française » émergeant à la fin du XIXe siècle. Il a convaincu le psychologue que je suis ; aux historiens de déterminer la validité de ses thèses dont la « richesse heuristique » est reconnue par la plupart d’entre eux. Le fil rouge de son travail me permet de poser aujourd’hui l’hypothèse d’un authentique fascisme proliférant dans le monde entier : le technofascisme. Si le terme de technofascisme connaît aujourd’hui une diffusion accrue, c’est parce que les transformations du pouvoir qu’il désigne sont devenus visibles et assumées. Pour ma part, j’en fais un usagethéorique continu depuis près de 15 ans, dans une perspective d’analyse anthropologique desfascismes contemporains, et non comme simple catégorie descriptive des dérives technologiques.
L’histoire de cette transformation des communautés libertaires des années 1960, soucieuses d’inventer de nouvelles formes de démocratie en trusts libertariens décidés à en finir avec les Lumières, est exemplaire de la violence capitalistique de ce que David Harvey nomme l’accumulation par dépossession. La destruction de l’État de Droit et du droit international ne fait que prolonger ce processus pétri de « darwinisme social, de racisme, de biologisme déterministe et d’extractivisme effréné. Pour les prédécesseurs de Musk et de Peter Thiel, la biopolitique du racisme nazi présentait moins de différence de nature que de degré avec ce que les démocraties coloniales promouvaient et pratiquaient. » C’est précisément cette présence du ferment fasciste à l’intérieur des démocraties qui exige une analyse moléculaire des processus en jeu sans devoir se contenter d’en repérer les formes abouties. C’est précisément ce qui est fascinant dans le roman visionnaire de George Orwell, 1984, c’est cette capacité de l’imagination d’isoler un nouveau « variant » des souches historiques que furent le nazisme et le stalinisme. Comme l’écrit Jean-Jacques Rosat, excellent connaisseur de l’œuvre d’Orwell, « dans cette perspective, les deux régimes, nazi et communiste, seraient les premiers représentants – les deux souches principales – d’une espèce qui pourrait se reproduire sous forme de divers variants et se répandre à la surface du globe, y compris en Angleterre. »
C’est précisément en ce point que George Orwell m’intéresse, en tant qu’il fût, incontestablement un visionnaire. Il a anticipé toutes les formes possibles d’expression, de symptômes des épidémies fascistes. Je préfère ce terme de « fascisme » à celui de « totalitarisme » parce qu’il me semble plus à même de rendre compte de la diversité des spécimens actuelsd’une espèce qui s’est développée depuis au moins le XVIIIe siècle dans la haine de la démocratie et des principes d’égalité et d’universalité des Lumières. C’est cette haine qui s’active aujourd’hui dans plusieurs pays du monde et elle vient de loin, au moins du XVIIIe siècle selon Zeev Sternhell.
Zeev Sternhell est un penseur indispensable pour comprendre comment ce courant des « Anti-Lumières » s’est développé tout au long de notre histoire, – du XVIIIe siècle à nos jours -, pour nourrir les ressentiments de la Droite révolutionnaire à la fin du XIXe siècle, des factions d’Extrême-Droite entre les Deux Guerres, du nazisme allemand et du fascisme italien, de la Révolution Nationale pétainiste…jusqu’aux nouveaux variants nationalistes religieux actuellement actifs en Israël, aux États-Unis, en Amérique Latine et dans une partie de l’Europe.
LES VARIANTS DU FASCISME
Je travaille avec cette notion pour rendre compte des nouvelles formes de servitude et d’esclavage que produisent les systèmes de normalisation et de contrôle du capitalisme néolibéral dans les métiers. Cet assujettissement imposé par le capitalisme néolibéral dans les métiers, et de ce fait façonnant les habitus de nos vie quotidiennes, nous conduit insidieusement à nous abandonner sans trop de résistance auxgouvernementalités à tendance fasciste. Dans le secteur des métiers qui est le mien les exemples pullulent où un pouvoir « démocratique » consent, sans trop d’état d’âme, à imposer des actes professionnels dont il ignore la substance, la valeur et la portée. Les normes, les protocoles standardisés, les logiques algorithmiques,l’autorisant à prescrire et à imposer ce qu’il ne connait pas, ce dont il n’a pas l’expérience singulière et concrète, quitte à transformer des « recommandations » (Droit « mou ») en obligations (« directives opposables »). Ce n’est pas l’État d’exception fasciste dont se prévalent ces bureaucrates, non c’est simplement la fabrique des servitudes que le pouvoir néolibéral est parvenue à construire depuis plus de vingt ans, et dont ils s’autorisent du haut de leurs bureaucraties internationales. Si l’exception devient la règle c’est bien qu’un nouveau « variant » de l’espèce fasciste est en train d’apparaitre. C’est ce variant que je nomme le technofascisme.
Après avoir identifié l’ennemi majeur comme étant le fascisme, Michel Foucault écrit dans sa préface à la traduction américaine de l’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari : « non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini – qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses -, mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, cette chose même qui nous domine et nous exploite. » Michel Foucault se place ici dans le courant des historiens et des théoriciens d’un « fascisme générique », à distance d’une utilisation restrictive du mot aux fascismes historiques. C’est également dans ce courant d’un fascisme générique que je me situeà la suite de Michel Foucault et de Gilles Deleuze bien sûr, mais aussi de Pier Paolo Pasolini, Ivan Illich et Umberto Ecco. Ce qui me conduit à poursuivre ce que Michel Foucault nommait : « la traque de toutes les formes de fascisme, depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent jusqu’aux formes menues qui font l’amère ironie de nos vies quotidiennes. »
Le point de départ de mon analyse est de considérer que si l’usage générique du terme fascisme peut être justifié, c’est bien parce qu’au-delà de ses formes historiques et de ses récentes résurgences, il désigne une profonde falsification du langage, une dégradation matricielle de sa logique et de ses valeurs qui parvient à façonner des pensées singulières et collectives conduisant à désirer à tout prix un ordre autoritaire, masque du chaos et du néant auxquels les sujets aspirent. La langue du Troisième Reich de Victor Klemperer n’est qu’un cas particulier de ce processus matriciel : produire une colonisation du langage pour réveiller le désir de se transformer en automates animés et violents, derrière lequel s’active la pulsion de mort. Il me semble que ma thèse rejoint celle de Gilles Deleuze écrivant dans Les lignes de fuite : « On reconnaît le fascisme au cri, encore une fois : vive la mort ! Toute personne qui dit : vive la mort ! est un fasciste. » Le fascisme est un mouvement dont l’action n’a pour objectif que de se perpétuer elle-même jusqu’à l’anéantissement et le suicide.Ce culte de la mort est une jouissance dont la destruction du langage constitue la première étape. La deuxième est d’installer dans ses ruines, dans le chaos et l’incohérence qui en résultent, un autre langage, le langage du meurtre et du suicide. Dans le champ social où se matérialisent ces processus de métamorphose du langage, le mouvement n’a d’autre but et d’autre objet que de produire de la matière inerte exploitable avec du vivant. Ce que les nazis ont littéralement fait. Mais, ce mouvement se présente aussi dans le champ social sous la forme d’appels incessants à l’ordre pour masquer l’entropie que le fascisme installe à l’infini. Les technofascismes contemporains ne font pas exception. Transformer le vivant en ressources numériques à extraire, à exploiter et à convertir en monnaie scripturale n’est pas seulement faire œuvre de techniques avisées ou de sciences. C’est aussi pulvériser le vivant pour qu’advienne un chaos d’où sortira une nouvelle humanité fusionnée avec des automates. Les images d’antan, les scénarios de science-fiction, sont plus proches qu’il n’y parait de cette apocalypse. Du vivant fusionné avec des programmes algorithmiques qui ignorerait la mort, la dégénérescence, la douleur et le plaisir spontané. Ces spectres algorithmiques hantent déjà nos mythes, nos légendes et nos cauchemars dont les masses fascistes n’étaient que les vulgaires prototypes.
Les rhétoriques des fascismes historiques, grandiloquents et guerriers, sont différentes des langages des techno-fascismes contemporains, plus proches des effets spéciaux, de l’écriture algorithmique et des fonctionnalités de l’IA. Entre les deux, Pasolini avait identifié un nouveau fascisme moderne, celui de la consommation, nourri de « l’esprit de la télévision » et du langage « fonctionnel » de l’entreprise, plus pragmatique et mieux adapté au monde américain, en charge de produire la « réorganisation et le nivellement brutalement totalitaire du monde ». J’ai laissé de côté ce « fascisme » identifié par Pasolini comme une véritable révolution anthropologique en Italie dans les années 1970, pour n’évoquer que ce nouveau variant des fascismes contemporainsqu’est le technofascisme. Ce technofascisme s’est installé progressivement, mais tous les jours davantage, par des jeux de pouvoirs qui ont fini par contourner les exigences démocratiques de la politique, les débats dialogiques qu’elle impose, les conflits qu’elle laisse surgir, les compromis qu’elle permet, par un usage pervers de la technique. Notre époque a fini par réaliser le rêve de James Burnham : les managers, les experts, les bureaucraties internationales ont confisqué le pouvoir de décision. Ce sont les nouvelles élites fabriquées par le capitalisme néolibéral et recyclées par les nouveaux dictateurs au devenir potentiellement fasciste. La méfiance légitime dela jeunesse de l’après-guerre à l’endroit des États, le mythe des communautés heureuses des hippies, la dévaluation progressive des valeurs nationales et laïques, la répulsion à l’endroit d’idéologies décevantes ou terrifiantes, la sécession des élites et le narcissisme des hyper-individualismes, ont favorisé la fragmentation des instances démocratiques à même de résister, tant bien que mal, aux monopoles commerciaux et industriels. Ainsi peut s’expliquer, en partie le paradoxe d’une idéologie californienne de béatitude et de liberté communautaire accouchant de monstrueux monopoles d’industries du numérique. Ainsi peut s’expliquer que l’espoir de voir une parole libérée dans le cyberespace puisse aujourd’hui avorter sur des plateformes de médias sociaux dont la censure va consister à inonder de « merde » les pages de leurs adversaires pour les faire taire.
Un dernier point. Lorsque je parle de devenir des technofascismes j’essaie précisément de me détacher des formes constituées des fascismes historiques traditionnels pour proposer une analyse moléculaire des processus qui les ont produits. Nous sommes aveuglés par les événements qui masquent les conditions et les processus dont ils émergent. C’est la raison pour laquelle nous risquerions de gloser longtemps pour savoir si ce qui apparait brutalement aujourd’hui peut être nommé « fascismes » ou « néofascismes » ou encore nous demander si Donald Trump est « fasciste » ou néoconservateur. Ce n’est pas le problème. Le problème est de savoir ce qu’est un devenir et si ce que j’appelle devenir, – après Gilles Deleuze -, est bien en train de « voisiner » avec les conditions culturelles et politiques des fascismes. Pas seulement les fascismes historiques qui en sont les formes coagulées, les mouvements précipités et « ralentis », mais l’écosystème où le potentiel fasciste, présent à l’intérieur de la démocratie, est de nouveau en cours de germination. Cela revient à se demander si les particules fascistes présentes dans nos démocraties libérales modernes ne sont pas en voie de solidification, à même de produire toutes sortes d’événements non pas « analogues » aux fascismes historiques, mais aussi toxiques et potentiellement destructeurs qu’eux, ou pireencore. Si le mot de « technofascisme » surgit aujourd’hui avec autant d’insistance, c’est peut-être moins en raison d’une ressemblance des politiques autoritaires et brutales actuelles avec les fascismes historiques, que de souvenirs qui surgissent comme des éclairs à l’instant des dangers. Walter Benjamin nous guide ici pour comprendre le Ur-Fascism, le fascisme originaire dont parle Umberto Eco. Ne cherchons pas dans les fascismes historiques des ressemblances, des filiations avec les technofascismes d’aujourd’hui. Ils sont des « blocs de devenir », des « arrangements » moléculaires de particules toxiques, endogènes à nos démocraties libérales modernes, leur potentiel fasciste originel. A condition de préciser avec Walter Benjamin que « l’originel, c’est à la fois ce qui est absolument premier et ce qui est radicalement nouveau ».
Les devenirs sont moléculaires. Le technofascisme « voisine » avec les fascismes historiques, leurs rapports sont de proximité et non d’analogies. Inutile de chercher des ressemblances. Leurs particules sont dans des « zones de voisinage ou de co-présence » aurait dit Deleuze. Cela n’a rien de rassurant. Ils ne sont à traquer ni dans notre passé, ni dans notre présent, ni dans notre futur. Ils sont en suspension, après avoir « voisiné » avec leur adversaire, le capitalisme néolibéral, dont ils se prétendent la solution, ils pourraient demain changer d’état, pour le meilleur ou pour le pire. Cela dépend de nous. Il est temps de résister aux technocrates et managers des bureaucraties internationales, de résister à ce qu’ils décident de la politique à notre place, et de parvenir à nous réapproprier collectivement ce que nous leur avons individuellement céder. Et, d’inscrire nos décisions dans un État de Droit actuellement « mal en point ».