« Il n’existe pas de garanties sur l’avènement proche d’une transition démocratique au Venezuela » (Yoletty Bracho, chercheuse franco-vénézuélienne)

Yoletty Bracho, politiste : « Nous, Vénézuéliens et Vénézuéliennes, souhaitons récupérer notre capacité à exercer notre citoyenneté »

Tribune

Dans une tribune au « Monde », la chercheuse franco-vénézuélienne s’interroge sur la place donnée aux citoyens dans l’avenir du pays après l’enlèvement de Nicolas Maduro : « Il n’existe pas de garanties sur l’avènement proche d’une transition démocratique au Venezuela », estime-t-elle.

Publié hier à 16h45, modifié hier à 17h35  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/05/yoletty-bracho-politiste-nous-venezueliens-et-venezueliennes-souhaitons-recuperer-notre-capacite-a-exercer-notre-citoyennete_6660636_3232.html

Temps de Lecture 3 min. Read in English

Après l’enlèvement de Nicolas Maduro, samedi 3 janvier, lors d’une intervention militaire américaine, le président Trump annonce que les Etats-Unis gouverneront le Venezuela « le temps nécessaire pour assurer une transition (…) judicieuse », tout en affirmant sa volonté de prendre le contrôle de la production pétrolière du pays. Durant toute son allocution, un mot central n’a pas été prononcé : celui de démocratie. Dans ce contexte, quelle place sera donnée aux Vénézuéliens et Vénézuéliennes dans la construction de leur propre avenir ? Et quel précédent cette action militaire crée-t-elle quant aux relations entre les grandes puissances et les pays dont elles convoitent les ressources ?

Lire aussi |  Venezuela : l’enlèvement de Nicolas Maduro, une démonstration de force de Donald Trump et un message envoyé au monde entier

La décision de Donald Trump n’a rien à voir avec une quelconque préoccupation pour le peuple vénézuélien. Certes, le gouvernement autoritaire de Nicolas Maduro a été rejeté par les électeurs et les électrices dans les urnes lors du scrutin présidentiel du 28 juillet 2024, puis dans la rue quand le pouvoir a annoncé contre toute vraisemblance la victoire du président en place et provoqué de fortes mobilisations.

Ce gouvernement s’est maintenu par la force des armes et de la répression politique ainsi que par la destruction des conditions de travail et de vie de la population, dont une partie a dû quitter le pays (8 millions de Vénézuéliens ont émigré depuis 2015). Ce gouvernement n’a donc la sympathie ni de la plupart des ressortissants du pays ni de nombreuses forces politiques à l’échelle nationale et internationale qui, autrefois, ont soutenu la révolution bolivarienne et son ancien leader Hugo Chavez (1954-2013).

Cela dit, le rejet du gouvernement ne doit pas nous aveugler face à une attaque militaire qui ne peut être justifiée ni par les accusations de « narcoterrorisme », dont Maduro et ses proches ont fait l’objet, ni par l’illégitimité de ce régime autoritaire. Les scènes vues à Caracas et ses alentours samedi resteront à jamais gravées dans les esprits des Vénézuéliens et Vénézuéliennes comme celles d’une attaque guerrière sans précédent sur le territoire national.

A ce stade, difficile de confirmer le nombre de victimes et de blessés civils et militaires qui, selon les sources, varient entre 40 et 90 personnes [l’Agence France-Presse évoque, lundi 5 janvier, environ 70 morts et 90 blessés]. La justification de cette attaque par Donald Trump ne laisse aucun doute : afin de réinsérer les entreprises pétrolières états-uniennes au Venezuela, il s’agit d’installer un gouvernement qui soit favorable à leurs intérêts, qu’il soit ou non issu des oppositions vénézuéliennes.

La Prix Nobel mise de côté

Désormais, c’est Delcy Rodriguez, vice-présidente du Venezuela, qui assure la continuité du pouvoir dans le pays. En effet, selon Donald Trump, Maria Corina Machado, lauréate du Nobel de la paix − qu’elle lui a dédié −, n’a pas un soutien populaire suffisamment fort pour gouverner le pays. Ainsi, après avoir légitimé les sanctions économiques, l’expulsion des migrants et l’intervention militaire, celle qui s’est longtemps présentée comme la seule porteuse d’une option démocratique pour le pays est mise de côté (au moins pour le moment).

Des partisans de Nicolas Maduro demandent sa libération lors d’une manifestation dans les rues de Caracas, le 4 janvier 2026.
Des partisans de Nicolas Maduro demandent sa libération lors d’une manifestation dans les rues de Caracas, le 4 janvier 2026.  GABY ORAA / REUTERS

De fait, l’avenir immédiat du Venezuela se construit entre l’administration Trump et les proches de Maduro. Cela ne fait que confirmer une réalité déjà ancienne : les interventions militaires n’ont pas nécessairement pour finalité l’instauration de régimes démocratiques, et la politique de Donald Trump ne vise qu’à défendre l’intérêt national états-unien, ainsi que le rappelle le secrétaire d’Etat, Marco Rubio : « Ce dont nous parlons, c’est de ce qui se passe durant les deux, trois prochaines semaines, les deux, trois prochains mois, et sur comment cela se relie à l’intérêt national des Etats-Unis. »Bien que cette alliance de circonstance puisse être transitoire, elle nous rappelle aussi que, pour le moment, il n’existe pas de garanties sur l’avènement proche d’une transition démocratique au Venezuela.

Parmi les innombrables échanges sur les réseaux sociaux, des voix qui appellent à la complexification du débat émergent. Sous diverses formes d’expression, analytiques et artistiques, ces voix cherchent à faire comprendre que deux choses peuvent être vraies en même temps : rejeter l’ingérence militaire états-unienne et s’opposer au gouvernement autoritaire. Face à la captation de l’Etat vénézuélien par les forces civiles et militaires toujours au pouvoir, ce que nous, Vénézuéliens et Vénézuéliennes, souhaitons est la récupération de notre capacité à exercer notre citoyenneté dans toutes ses composantes politique, sociale et économique. Notre destin ne doit pas être instrumentalisé pour justifier un nouvel ordre international où la loi du plus fort prendrait le dessus et légitimerait les abus des puissances capables d’imposer leurs intérêts par la force.

Yoletty Bracho est enseignante-chercheuse en science politique à l’université d’Avignon.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire