LE BILLET DE THOMAS LEGRAND :
Tandis qu’Emmanuel Macron a simplement pris acte de l’attaque américaine sur Caracas, Marine Le Pen a elle rappelé que la souveraineté d’un Etat n’était jamais négociable.
Un contraste saisissant qui permet au parti d’extrême droite de se crédibiliser. Une nouvelle couche de ripolinage dans son entreprise de conquête du pouvoir.
« La réaction très classique et balancée du RN à l’action d’éclat des Américains à Caracas constitue un pas spectaculaire dans l’entreprise de présidentialisation de Marine Le Pen et de Jordan Bardella.
Eux, qui, dans la tradition de l’extrême droite nationaliste française, sont en réalité et par nature, les amis des puissances étrangères qui professent les mêmes idées identitaristes, la même vision du monde ou la force supplante le droit, ont surpris par leurs textes aux accents réalistes et (faussement) multilatéralistes.
C’est un coup de maître dont il ne faut pas être dupe. Cependant à cette couche de ripolinage, Emmanuel Macron, par sa surprenante réaction en forme de renoncement à la ligne traditionnelle de la diplomatie française et de soumission à la puissance américaine, a, par effet contraste, ajouté une seconde couche de présidentialité au RN.
Lisez les phrases suivantes (publiées sur les comptes X et Facebook de Marine Le Pen) et imaginez la voix de Jacques Chirac, François Hollande ou Emmanuel Macron, et constatez que ça sonne pas mal.
«Il existait mille raisons de condamner le régime de Nicolás Maduro : communiste, oligarchique et autoritaire, il faisait peser sur son peuple, depuis de trop longues années, une chape de plomb qui a plongé des millions de Vénézuéliens dans la misère – quand il ne les contraignait pas à l’exil.»
«Mais il existe une raison fondamentale pour s’opposer au changement de régime que les Etats-Unis viennent de provoquer au Venezuela. La souveraineté des Etats n’est jamais négociable, quelle que soit leur taille, quelle que soit leur puissance, quel que soit leur continent. Elle est inviolable et sacrée.»
«Renoncer à ce principe aujourd’hui pour le Venezuela, pour n’importe quel Etat, reviendrait à accepter demain notre propre servitude.»
«Ce serait donc un péril mortel, alors que le XXIe siècle est déjà le théâtre de bouleversements géopolitiques majeurs qui font planer sur l’humanité le risque permanent de la guerre et du chaos.»
«Il ne nous reste plus qu’à espérer, face à cette situation, que la parole soit rendue au plus tôt au peuple vénézuélien. C’est à lui que doit revenir le pouvoir de définir, souverainement et librement, le futur qu’il souhaite se donner en tant que Nation.»
Bon, il manque quand même la dénonciation explicite et nominative de l’attitude impérialiste de Donald Trump signée Marine Le Pen dans un communiqué publié bien avant celui de l’Elysée.
Il faut aussi souligner que ce n’est pas tant le multilatéralisme que Marine Le Pen valorise ici que l’isolationnisme, trait habituel de la droite populiste mondiale.
L’isolationnisme (chacun chez soi) et le multilatéralisme (tous ensemble, de concert) peuvent, paradoxalement, avoir parfois des intonations communes qui permettent opportunément au RN de jouer sur les deux tableaux, comme il le fait pour à peu près tous les sujets.
Emmanuel Macron, élu deux fois en rempart contre l’extrême droite, vient, par la nature soumise de sa réaction, faire office d’écluse au bénéfice du RN.
A remarquer que la gauche dénonce comme il se doit l’agression prédatrice américaine et défend selon sa tradition un monde multilatéral et démocratique.
Avec, il fallait s’y attendre, cette désespérante particularité : Jean-Luc Mélenchon, sans doute à peu près seul au monde, continue son opération (volontaire ou non) «d’auto-déprésidentialisation» en réclamant la double peine pour les Vénézuéliens : le retour du dictateur Maduro. »