Les Vénézuéliens souhaitaient-ils une intervention americaine ?

ENTRETIEN

« La majorité des Vénézuéliens voulaient le départ de Maduro, mais pas une intervention des États-Unis »

3 janvier 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=Fa0aZfnRRdaZ6WvpwiH7rRaEbjqkJkUCRmVOK_VyJ5ELFsr8bYelnNmR5VOntUPlvxIxnR39x37j683KhBc

Par Amélie Poinssot

L’historien Serge Ollivier, spécialiste du Venezuela, analyse à chaud l’opération militaire états-unienne et l’enlèvement du président Maduro. Si elle est préparée depuis des mois, elle ouvre une ère d’incertitude dans un pays épuisé par des années de dictature.

La liberté et la justice pour le peuple vénézuélien ? Ce serait l’un des buts de l’intervention armée états-unienne au Venezuela, aux dires de Donald Trump, qui s’exprimait samedi à Mar-a-Lago au cours d’une conférence de presse. « Nous voulons la paix, la liberté et la justice pour le grand peuple vénézuélien […] Nous ne pouvons pas prendre le risque qu’un autre s’empare du Venezuela qui ne souhaiterait pas le bien du peuple vénézuélien. »

Le pays d’Amérique latine sera dirigé par les États-Unis jusqu’à ce que ces derniers puissent« assurer une transition sûre, appropriée et judicieuse », a poursuivi Donald Trump qui a également évoqué le contrôle du pétrole du pays. Une mainmise dans laquelle l’espoir d’une démocratisation paraît bien incertain pour la population vénézuélienne. C’est pourtant bien là l’enjeu, pour Serge Ollivier, spécialiste de l’histoire contemporaine du Venezuela.

Mediapart : La capture de Nicolás Maduro par l’administration Trump semble susciter un certain soulagement au Venezuela. Qu’en est-il ?

Serge Ollivier : Les Vénézuéliens sont en réalité abasourdis et déprimés depuis bien longtemps. Ils vivent dans une disjonction cognitive et affective. La majorité d’entre eux voulaient le départ de Nicolás Maduro mais ne voulaient pas d’une intervention des États-Unis. Cependant, si on analyse la situation d’un strict point de vue de rapport de force, et sans vouloir la justifier, la seule possibilité qui restait pour écarter Maduro était celle d’un coup de botte, et ce coup de botte ne pouvait venir que des États-Unis.

Un homme passe devant un graffiti représentant le président vénézuélien Nicolás Maduro à Caracas, le 3 janvier 2026. © Photo Juan Barreto / AFP

Le Venezuela de Maduro était une dictature, même si elle n’avait pas de caractère totalitaire. Le pays connaît en outre une crise économique profonde depuis 2014, alors que la situation économique du pays était déjà catastrophique sous Chávez : le PIB a chuté de 80 %, huit millions de personnes ont quitté le pays – soit un quart de la population –, provoquant la plus grande crise migratoire de l’histoire d’Amérique latine, et ce, en période de paix. La question qui se pose à présent est celle d’une transition démocratique et pacifique.

L’opération états-unienne poursuit-elle cet objectif ?

Non, le but politique de l’administration Trump est de faire partir Maduro. C’est un objectif avoué publiquement depuis fin octobre. Déjà, en septembre, les frappes de navires dans la mer des Caraïbes avaient commencé. Elles ont fait environ 110 morts. Pour Trump, c’était une façon de préparer son électorat à une intervention. On était déjà dans une logique de « changement de régime », une opération extrajudiciaire, sur laquelle des membres démocrates du Congrès américain ont d’ailleurs alerté.

Tout cela était en quelque sorte annoncé à partir du limogeage, en août, de Richard Grenell, l’envoyé spécial des États-Unis au Venezuela (Washington n’y a plus d’ambassadeur). Ce négociateur avait travaillé à la réouverture partielle du marché du pétrole vénézuélien, suivant le deal sous l’administration Biden. C’est ainsi que le géant états-unien Chevron a relancé son exploitation de pétrole au Venezuela à partir de 2022 – il produit actuellement environ 30 % de l’hydrocarbure vénézuélien.

Mais avec le limogeage de l’envoyé spécial, c’est la ligne des faucons et du secrétaire d’État Marco Rubio qui l’emporte, avec celle du conseiller anti-migrants Stephen Miller : faire tomber Maduro, et provoquer un changement de régime. Et même si ce changement de régime ne se produit pas, c’est un gage donné à l’électorat de Trump.

La lutte contre le narcotrafic affichée par Washington n’est donc pas l’objectif premier ?

C’est un prétexte. Le fentanyl ne passe pas par la mer des Caraïbes, et le Venezuela n’est pas un pays producteur de cocaïne. Seulement 8 à 10 % de la cocaïne qui arrive aux États-Unis passent par le Venezuela. Ce n’est pas un pays majeur de ce trafic comme peuvent l’être la Colombie ou le Mexique.

Pour l’administration Trump, il y a un enjeu de lutte contre l’immigration vénézuélienne. Si la majorité de la population en exil est allée vers la Colombie, le Pérou et l’Équateur, on compte environ 500 000 Vénézuéliennes et Vénézuéliens aux États-Unis.

Mais il y a aussi tout ce que représente Nicolás Maduro : c’est l’ennemi parfait pour Donald Trump. C’est l’image qu’il veut donner de la gauche, qui ne pourrait être que corrompue, violente, dictatoriale.

Le but de l’opération est politique et il s’agit de s’assurer l’accès aux ressources pétrolières du Venezuela, dans un contexte d’incertitude des approvisionnements et de l’instabilité en Iran, qui a probablement favorisé le déclenchement de l’intervention ces jours-ci.

Donald Trump a déclaré au cours de sa conférence de presse donnée quelques heures après les frappes que les États-Unis allaient diriger le Venezuela « jusqu’à ce qu[’ils] puiss[ent] assurer une transition sûre, appropriée et judicieuse ». Qui pourrait dans ces conditions exercer le pouvoir à Caracas ?

Selon la Constitution, c’est la vice-présidente Delcy Rodríguez qui doit assurer l’intérim [au cours de sa conférence de presse, Donald Trump a toutefois écarté, dans l’immédiat, cette possibilité – ndlr]. Elle représente les fidèles à Maduro, tous deux se connaissent depuis les années 1980 et ont milité ensemble à l’époque. 

Mais la Constitution dit aussi qu’en cas de vacance du pouvoir, des élections doivent être organisées dans un délai d’un mois. C’est précisément ce qui s’était passé en 2013, à la mort de Hugo Chávez, Nicolás Maduro avait alors assuré l’intérim avant d’être élu président. Depuis, la Constitution a été fortement malmenée, le Venezuela vit dans un régime d’exception, c’est une fiction de démocratie. On peut dès lors s’interroger : si la vice-présidente exerce un réel pouvoir, convoquera-t-elle effectivement des élections, et ces élections seront-elles ouvertes ?

Autre possibilité : qu’après négociation, celui qui avait été élu démocratiquement président en 2024, Edmundo González Urrutia, organise lui-même le nouveau scrutin. Se posera alors la question de la maîtrise du territoire, Maduro s’étant maintenu au pouvoir en laissant des portions entières du pays sous le contrôle de milices chavistes.

Comment la démocratisation peut se faire de façon pacifique sur l’ensemble du territoire : tel est le défi qui se présente aujourd’hui pour le Venezuela, un pays où l’armée est désorganisée depuis très longtemps

Celle qui a reçu en octobre le prix Nobel de la paix, l’opposante María Corina Machado, pourrait-elle jouer un rôle dans cette nouvelle configuration ?

Oui, elle peut se retrouver dans un scénario à la tête du Venezuela [hypothèse également écartée dans l’immédiat par le président états-unien lors de sa conférence de presse – ndlr]. C’est la leader la plus populaire actuellement, même si elle n’est pas centrale dans l’opposition d’un point de vue politique. Partie de 3,8 % lors d’une primaire pour l’élection présidentielle de 2012, elle s’est construit une légitimité en tenant les deux bouts : une position forte par rapport à un pouvoir illégitime, et un rapprochement avec les États-Unis. Rappelons qu’elle a dédié son prix Nobel à Donald Trump…

D’une certaine manière, María Corina Machado avait légitimé l’intervention de ce 3 janvier. Sans appeler explicitement à une intervention armée, ce qui aurait été inaudible pour le peuple vénézuélien, elle avait appelé, en 2019, à une intervention dans le cadre onusien.

C’est aussi, sans nul doute, la candidate de Marco Rubio. Elle tient une ligne de droite radicale – conséquence, sans doute, de l’autoritarisme du régime Maduro – et s’inscrit, de fait, dans une internationale d’extrême droite, aux côtés du parti espagnol Vox, de l’Argentin Javier Milei, ou encore de la dirigeante italienne Giorgia Meloni. Cela étant dit, son programme de transition est avant tout un programme néolibéral : elle veut la reconstruction d’un État minimal.

L’opposition historique à Maduro, quant à elle, est divisée. Depuis les élections de 2024, on voit que la campagne menée par María Corina Machado est payante, elle s’appuie sur la carotte du changement démocratique. Mais le bâton reste dans la main des États-Unis.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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