« Les patients présentant des difficultés respiratoires, stationnant dans les couloirs, c’est devenu un classique »(Dr François Braun ancien ministre)

L’épidémie de grippe éprouve les urgences à l’hôpital : « Il y a quelque chose d’insupportable à voir l’histoire se répéter »

Le dernier bulletin de Santé publique France montre une activité très élevée liée à la grippe à l’hôpital. L’augmentation du nombre de patients au moment où des lits ferment en raison des congés place les équipes dans des situations difficiles

Par Publié le 01 janvier 2026 à 16h30 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/01/01/l-epidemie-de-grippe-eprouve-les-urgences-a-l-hopital-il-y-a-quelque-chose-d-insupportable-a-voir-l-histoire-se-repeter_6660282_3244.html#

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Urgences de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, le 29 juillet 2025.
Urgences de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, le 29 juillet 2025.  DELPHINE GOLDSZTEJN/« LE PARISIEN »/MAXPPP

Certains urgentistes parlent d’un « marathon » ou d’un « sprint », d’autres d’un exercice « saisonnier », voire d’un « marronnier ». La circulation virale, en pleine période des fêtes de fin d’année, est toujours synonyme de pression supplémentaire aux urgences, porte d’entrée de l’hôpital en tension : l’augmentation des passages de patients, alors que des lits ferment souvent dans les services, du fait des congés des soignants, éprouve, hiver après hiver, la résistance des équipes.

Celles-ci étaient prévenues : la dernière semaine de l’année 2025 devait possiblement coïncider avec le « pic » d’une épidémie de grippe jugée assez précoce, selon des modélisations communiquées, à la mi-décembre, par Santé publique France (SPF) et l’Institut Pasteur. Le dernier bulletin diffusé par SPF, mercredi 31 décembre, le confirme : l’épidémie de grippe poursuit sa progression en France, touchant tous les âges, avec un niveau d’intensité qui augmente à l’hôpital, alors qu’il demeure « modéré » en ville. Et 18 552 passages aux urgences (5,2 % du total) ont été décomptés, notamment pour prendre en charge des enfants de moins de 15 ans et des personnes de plus de 65 ans. La grippe a aussi été à l’origine de 3 606 hospitalisations.

De l’Ile-de-France à la Vendée, de l’Occitanie aux Bouches-du-Rhône, dans les gros centres hospitaliers universitaires (CHU) comme dans les centres hospitaliers régionaux (CHR), les témoignages d’urgentistes viennent éclairer cette tendance statistique. Sans verser dans le catastrophisme, mais avec une vigilance teintée, chez nombre d’entre eux, de lassitude.

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« C’est l’histoire d’une crise annoncée, hiver après hiver », commente François Brau, coresponsable des urgences SAMU et SMUR au centre hospitalier départemental de la Vendée, à La Roche-sur-Yon, en faisant état d’un « pic monté très haut, très vite », et d’une saturation des services « un peu partout en Vendée ». S’il n’est pas en mesure de chiffrer la hausse des passages aux urgences, il fait état d’un « taux d’hospitalisation très important » chez les patients grippés. « Avec beaucoup de pathologies respiratoires touchant des sujets âgés, pas tous vaccinés », dit-il encore.

Manque de lits de soins critiques

L’urgentiste François Braun, ancien ministre de la santé revenu exercer au CHR de Metz-Thionville, constate lui aussi, depuis lundi 29 décembre 2025, une augmentation « très nette » des besoins d’hospitalisation et des difficultés à y répondre. « Les patients présentant des difficultés respiratoires, stationnant dans les couloirs, c’est devenu un classique, déplore-t-il. Il y a quelque chose d’insupportable à voir l’histoire se répéter. »

Les saisons précédentes ont marqué les esprits : après un hiver 2024 particulièrement tendu, avec plus de 17 000 décès reliés à la grippe, et la « triple épidémie » de 2022 (grippe, Covid-19 et bronchiolite), il est encore trop tôt pour se prononcer sur la sévérité de l’épidémie actuelle, tiennent à souligner ces médecins. Prudents, ils évoquent aussi l’« hétérogénéité des situations », d’un territoire à l’autre et d’un hôpital à l’autre. Mais tous ou presque s’accordent autour d’un constat : le problème vient en grande partie des lits en nombre insuffisant, notamment des lits de soins critiques (en réanimation et en soins intensifs) nécessaires pour une partie des patients.

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« Ce n’est pas une crise des urgences, c’est une crise de l’hôpital », martèle Agnès Ricard-Hibon, porte-parole du syndicat SAMU-Urgences de France. « Soigner des cas de grippe, même complexes, on sait faire, insiste cette médecin qui exerce au sein d’un SAMU francilien. L’enjeu est de réussir à hospitaliser rapidement ces patients, qui nécessitent souvent d’être mis sous oxygène, pour libérer les box aux urgences et pouvoir accueillir les patients suivants. »

Une course contre la montre engagée un peu partout sur le territoire, avec parfois des décalages dans le temps d’une région à l’autre. « L’activité des urgences et des SAMU franciliens est toujours très élevée, même si elle semble avoir atteint un plateau légèrement descendant ces soixante-douze dernières heures », rapporte le professeur Frédéric Adnet, chef du SAMU 75. Une évolution confirmée par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, où l’on assure que « les réouvertures de lits opérées depuis deux ans permettent de faire face [à la situation] dans des conditions qui restent fragiles, mais bien mieux maîtrisées que lors de l’hiver 2022 ».

« Profil inquiétant des patients »

A 600 kilomètres de Paris, Hélène Pizzut, cheffe des urgences de Montauban et du SAMU 82, a le sentiment d’être « en haut de la vague ». « Ce n’est pas tant l’augmentation des passages aux urgences qui nous inquiète que le profil des patients, souvent âgés, pour les deux tiers atteints de grippes, souvent sévères, nécessitant des séjours d’hospitalisation plutôt longs, alors que nous connaissons des tensions sur les lits. » Lundi 29 décembre au matin, elle a recensé dans son service 17 patients attendant un lit d’hospitalisation, tous âgés de plus de 75 ans.

Ce même lundi, Catherine Legall, cheffe des urgences d’Argenteuil (Val-d’Oise), avait les yeux rivés sur d’autres chiffres : ceux de l’indicateur des tensions hospitalières, développé par l’agence régionale de santé d’Ile-de-France. Passages aux urgences, patients sur le site à 15 heures, sujets âgés, temps de présence : 95 hôpitaux, sur les 116 établissements suivis, connaissaient de fortes tensions. Sur une échelle de six, le centre hospitalier d’Argenteuil, où elle exerce, se situait à quatre. « Je n’ai pas dans mon service de patients dormant dans les couloirs, mais j’accueille ceux des services voisins quand ils saturent, rapporte-t-elle. Si l’on tient collectivement, c’est que la solidarité tourne à plein régime dans le département. »

Dans les Alpes-Maritimes, où les dix services d’urgence étaient déjà dans le dur, à la mi-décembre, l’activité n’est pas redescendue, témoigne Pierre-Marie Tardieux, chef de pôle à Nice. Lundi, à 22 heures, il décomptait 100 patients dans ses murs, dont 20 % atteints de la grippe et deux attendant leur place en « réa »« Chez nous, les voyants ont commencé à clignoter précocement, et l’on est toujours dans le rouge », explique-t-il.

A Toulouse, son homologue, Sandrine Charpentier, évoque plutôt une « phase ascendante »« Avec les brassages durant les fêtes, et bientôt la rentrée, les nouvelles contaminations vont se faire sentir », pointe-t-elle. Alors qu’il manque environ 25 % de médecins sur les deux sites d’urgences qu’elle dirige, le CHU a instauré, en amont des congés, une organisation permettant de réorienter les patients dont l’état de santé le permet vers des centres de soins non programmésou des cabinets libéraux. « Cela fonctionne plutôt pas mal, défend l’urgentiste. Mais qu’en sera-t-il si les médecins libéraux se mettent en retrait ? »

Du 5 au 15 janvier, les syndicats représentatifs de la profession ont appelé à stopper l’activité, pour protester contre diverses mesures inscrites dans la loi de finances de la Sécurité sociale. Un facteur d’inquiétude de plus dans une équation sanitaire complexe.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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