Six mégabassines en Charente-Maritime : la crainte d’un gouffre écologique et économique
2 janvier 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=TogCJJtiwZASh5xcKiH77iaqaSrE2KltALNbMvEvNmBx3thFC7L6epv5kreyBFwLRvyC-UbVaiyFeWyMh5o
Par Gilles Caprais
Le Syres 17, syndicat public de gestion de l’eau, prépare la construction d’une demi-douzaine de réserves de substitution. En plus de menacer l’écologie des cours d’eau, le projet repose sur un modèle économique risqué pour les agriculteurs et coûteux pour les finances publiques.
Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime).– Antoine* est agriculteur près de Saint-Jean-d’Angély, dans le bassin-versant de la rivière Boutonne. Il irrigue ses cultures « raisonnablement », en vertu d’un petit quota attribué par l’Association syndicale autorisée du secteur, l’ASA Boutonne. « L’irrigation, on en a besoin pour développer les cultures de fruits et de légumes. On ne se fournira pas éternellement en Espagne, il faut en être conscient. Alors, sur le principe, je ne suis pas opposé aux réserves de substitution. »
Appelées mégabassines par leurs opposant·es, ces ouvrages controversés servent à stocker l’eau lorsqu’elle est abondante, en hiver, pour l’utiliser en été, sans être contraint par les restrictions liées à la sécheresse. « Mais avant de construire des réserves, il faut se poser les bonnes questions. Pourquoi le fait-on ? Pour qui ? Comment ? Chez nous, dans la Boutonne, on le ferait pour une trentaine d’agriculteurs, surtout pour continuer à faire pousser du maïs qui sera exporté, et en pompant l’eau dans des nappes phréatiques fragiles. Et là, je dis non. »

© Photomontage Mediapart avec Abaca
Le Syndicat mixte des réserves de substitution de la Charente-Maritime (Syres 17), une émanation du département, a annoncé le 14 novembre la construction de six mégabassines, ainsi que la réhabilitation d’une autre, pour une capacité totale de 2 millions de mètres cubes.
En théorie, il ne s’agit là que d’une « première tranche » : le Syres 17 peut construire en toute légalité vingt et une mégabassines, en vertu de sa victoire au Conseil d’État face aux associations écologistes locales, acquise en avril. En pratique, le syndicat n’a plus les moyens de ses ambitions initiales, et même son plan revu à la baisse présente des risques importants pour les agriculteurs impliqués.
Changer de culture
Pendant ces dix années de conflit judiciaire, la donne a changé. Premièrement, l’inflation a fait bondir les prix de la construction ainsi que les tarifs de l’électricité, nécessaire au fonctionnement des pompes. Deuxièmement, les nombreux sabotages réalisés par des militant·es écologistes, qui découpent nuitamment les bâches des mégabassines au cutter, entraînent d’importantes dépenses de « sécurisation ».
Résultat, le budget a explosé : en 2018, il était question de construire vingt et une mégabassines, pour 29,8 millions d’euros. Désormais, pour seulement six ouvrages, l’estimation atteint 20,5 millions, financés à 80 % par des subventions de l’État par l’intermédiaire de l’agence de l’eau Adour-Garonne (70 %) et du département de la Charente-Maritime (10 %). Pour les 20 % restants, le Syres 17 doit emprunter 4,1 millions d’euros au prix fort, à 4 % d’intérêts. Pour rembourser ce prêt plus important que prévu, le syndicat doit vendre l’eau des mégabassines à ses clients, les agriculteurs de l’ASA Boutonne, à un prix suffisamment élevé.
Assécher les milieux en hiver, c’est hérétique. C’est une vraie rupture dans le grand cycle de l’eau.
Pascal Biteau, président de SOS Rivières et environnement
Le Syres 17 a effectué des simulations. À la sortie de la première mégabassine, le mètre cube coûtera le tarif exorbitant de 47 centimes – l’irrigation par simple pompage coûte seulement quelques centimes. Une fois que six ouvrages auront été construits, le mètre cube descendra à 30 centimes, un prix toujours élevé. Pour amortir le choc, l’ASA Boutonne fera reposer une partie de ce coût (11 centimes) sur les irrigants qui n’utilisent pas les mégabassines.
De plus, « connectés » et « non-connectés » devront s’engager à payer un quota d’eau pendant une durée de trente ans, même si ce quota n’est pas totalement utilisé. Dans le cas où un agriculteur serait dans l’incapacité de payer, quel serait le risque pour les finances publiques ? Théoriquement, le Syres 17 se rembourserait en saisissant ses terrains et en les revendant ; une procédure risquée au vu de la colère qui traverse le monde agricole.
Ces nouvelles conditions d’adhésion ont fait fuir de nombreux agriculteurs. Sur les 162 membres que comptait l’ASA Boutonne fin 2024, une trentaine ont décidé d’arrêter purement et simplement l’irrigation, ce qui contribue à fragiliser le modèle économique. Et parmi les 130 membres restants, seuls une trentaine seront « connectés » aux mégabassines. Ni ces données moins favorables qu’à l’origine ni les déboires des sociétés de gestion des mégabassines dans le département voisin, les Deux-Sèvres, ne font reculer les promoteurs du projet.
« Le risque financier est important, admet Julien Chenin, président de l’ASA Boutonne, mais il en va de la survie des exploitations. » Pour soutenir les agriculteurs concernés, il mise sur un fort revenu à l’hectare, grâce à des cultures céréalières « à forte valeur ajoutée », comme le maïs, le tournesol et le soja. « Mais pour avoir ce genre de contrat auprès des coopératives, il faut avoir la certitude d’amener sa culture au bout », avec de l’eau disponible même en temps de sécheresse, grâce aux mégabassines.
Pour d’autres agriculteurs comme pour les associations écologistes, il existe une solution alternative : renoncer à ce modèle d’agriculture qui, en plus d’être fragile économiquement, est problématique pour l’environnement.
La question des assecs
Pomper en hiver, alors que les nappes phréatiques se rechargent, c’est le principe déjà controversé de toute mégabassine. Celles de la Boutonne se distinguent : sur les vingt et une envisagées, seize bénéficient d’une autorisation de remplissage par pompage dans la nappe phréatique jusqu’à « absence d’eau » ou « absence d’écoulement » dans le réseau d’eau en surface.
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L’arrêté préfectoral est ainsi rédigé, et ainsi validé par la justice, notamment pour les deux premières mégabassines, dont le chantier devrait commencer en 2027. Françoise de Roffignac, présidente du Syres 17 et vice-présidente (divers droite) du département, assure que l’arrêté prévoit suffisamment de garde-fous complémentaires, et que les remplissages n’iront pas jusqu’aux assecs. « Dès qu’un indicateur montrera des signes de faiblesse, le Syres 17 arrêtera le pompage. Je comprends bien que si un cours d’eau se retrouvait en assec en hiver, ça hurlerait dans tous les sens, et ce serait parfaitement entendable. Ce n’est pas du tout la vocation du Syres 17. »
Pascal Biteau se chauffe déjà la voix. « Assécher les milieux en hiver, c’est complètement hérétique. C’est une vraie rupture dans le grand cycle de l’eau », alerte le président de l’association SOS Rivières et environnement. Le collectif Bassines non merci 17 est au diapason, et promet de l’action. « Face aux tentatives d’accaparement de l’eau et à l’appauvrissement des écosystèmes, nous ne pouvons rester à contempler le carnage approcher », dit le communiqué diffusé le 16 décembre. Le texte s’achève sur une promesse d’un autre genre. « Aucune bassine ne verra plus le jour sur notre territoire. »