Le ministre de l’intérieur multiplie les plaintes contre ceux qui rappellent que la police tue.

« Acab », « la police tue » : le gouvernement réprime la critique de la police

22 décembre 2025 | https://www.mediapart.fr/journal/france/221225/acab-la-police-tue-le-gouvernement-reprime-la-critique-de-la-police?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5

Par Jérôme Hourdeaux

Le ministre de l’intérieur multiplie les plaintes contre ceux qui rappellent que la police tue. Plusieurs festivals ont été ciblés par des arrêtés d’interdiction pour avoir programmé des concerts ou des conférences accusés de diffamer les forces de l’ordre.

Ces derniers mois, les autorités ont affiché une fermeté sans faille face aux critiques des forces de l’ordre qu’elles jugent outrageantes. Pour avoir écrit, fin août 2025 sur X, « La police tue », les députés LFI Aurélien Taché et Aly Diouara sont visés par des plaintes pour diffamation déposées par le préfet du Val-d’Oise, Philippe Court, et le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez.

Ce dernier, devenu ministre de l’intérieur, a déposé une nouvelle série de quatre plaintes à la fin du mois d’octobre, contre, cette fois encore, quatre députés LFI pour des messages postés à l’occasion de la commémoration des vingt ans de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré.

Deux semaines plus tard, c’est l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré qui est visé par une plainte de Laurent Nuñez pour une chronique sur les images de l’intervention des forces de l’ordre à Sainte-Soline révélées par Mediapart et Libération et durant laquelle l’humoriste lance : « La police et la gendarmerie, c’est Daech avec la sécurité de l’emploi. »

Au début du mois de décembre, Laurent Nuñez dépose une nouvelle plainte contre Libertalia, qui a publié Fachorama, un jeu dont l’une des cartes représente un policier raciste.

C’est encore sur demande du ministre, et sous la pression des syndicats de policiers, que la préfète du Rhône Fabienne Buccio interdit, le mercredi 10 décembre, la tenue du festival Antifa Fest prévu à Villeurbanne du 11 au 13 décembre.

Le président de la République, Emmanuel Macron, et Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur, à Marseille, le 16 décembre 2025. © Photo Christian Liewig / Pool / Abaca

L’arrêté pointait notamment la présence, parmi les artistes programmés, du « groupe de punk rock ska parisien Poésie zéro » et son morceau 1312, transposition numérique des lettres A C A B, célèbre acronyme du slogan anti-police All cops are bastards, en français « tous les flics sont des bâtards ». Par extension, le 13 décembre est devenu un jour de mobilisation des partisans de l’abolition de la police.

Le festival Antifa Fest a finalement pu se tenir grâce à l’intervention du tribunal administratif de Lyon qui, dans une décision rendue jeudi 11 décembre, a annulé l’arrêté préfectoral.

Le festival Acab Party, organisée le samedi 13 décembre à Toulouse par l’association Secours rouge, n’a pas eu cette chance. Cette journée de conférences, projections de films et ateliers a en effet été interrompue au bout de quelques heures par la police, envoyée en vertu d’un arrêté pris à la dernière minute par le maire Jean-Luc Moudenc.

Une « Acab Party » qui ne passe pas

Cela faisait plusieurs jours que l’Acab Party toulousaine était dans la ligne de mire d’une partie de la classe politique, des syndicats de policiers et des éditorialistes de CNews et d’Europe 1. « Je ne faisais pas partie des organisateurs. Je n’ai donc pas une vue complète des événements, précise Gwenola Ricordeau, sociologue invitée du festival. Mais je sais qu’il y a eu en amont une campagne orchestrée par le maire de la ville, Jean-Luc Moudenc, et relayée par la fachosphère, notamment CNews. Et puis l’arrêté municipal est tombé. L’événement avait commencé à 13 h 12. Il a été arrêté au milieu de mon intervention, à 18 h 30. »

« Il y a eu ensuite des contrôles policiers et des fouilles de sacs, poursuit-elle. Un camion de police était là et filmait les personnes. Ce sont des formes d’intimidation qui démontrent une volonté de faire monter la tension, peut-être dans l’idée aussi de pouvoir justifier l’interdiction. Toujours est-il qu’à l’intérieur, il s’agissait d’un événement militant relativement banal dans sa forme, puisqu’il s’agissait de discuter autour d’un film, de débattre autour de tables rondes, d’ateliers, de discuter de nos luttes et de nos résistances… »

Dans son arrêté, la mairie invoque les risques de manifestation, l’usage du slogan Acab (« un outrage aux institutions républicaines ainsi qu’aux fonctionnaires qui les représentent », estime la mairie) et « les thématiques proposées »qui viseraient « à opposer police et population, et attiser la haine contre les forces de l’ordre ».

Militante abolitionniste et spécialiste de ce mouvement, autrice du livre 1312 raisons d’abolir la police, paru en janvier 2023 chez Lux Éditeur, Gwenola Ricordeau assume et revendique sa détestation de la police en tant qu’institution. « Le problème, ce n’est pas des “dysfonctionnements” de la police ou des formes de “violence policière”. Le problème, c’est l’existence même de la police, qui porte préjudice à la qualité de vie en société », revendique-t-elle.

« Dans cette perspective, l’idée de réformer la police est une idée extrêmement naïve, poursuit la sociologue. On voit bien que toutes les réformes de la police n’ont rien changé au fait que la police violente, tue, harcèle et ne protège finalement que le capital, l’ordre racial, l’ordre patriarcal. Non seulement ces réformes ne servent à rien, mais en plus elles contribuent à renforcer la légitimité de la police. Il faut donc rompre avec cette doxa de la réforme. Ce n’est pas la police qui a des problèmes, c’est la police qui est le problème. »

Oui, il y a un antagonisme, il y a une conflictualité que nous assumons

Gwenola Ricordeau, sociologue et militante

Concernant l’utilisation de certains termes insultants, là aussi, Gwenola Ricordeau assume un usage politique. « Il faut remettre les choses dans l’ordre, souligne-t-elle. Quand on nous reproche une forme de radicalité, de violence, on a face à nous plus de 250 000 policiers et gendarmes qui sont armés, qui sont dotés du pouvoir de vie et de mort sur nous, qui le font dans l’impunité la plus totale. Ce ne sont pas eux qui sont attaqués, mais c’est bien nous. Lorsqu’ils se présentent comme victimes d’attaques et qu’ils se sentent en danger par une après-midi militante où on parle de nos malheurs de vivre sous l’ombre d’une police qui tue, qui blesse, qui mutile, en fait, c’est un renversement qui est extrêmement choquant. »

« Oui, il y a un antagonisme, il y a une conflictualité que nous assumons, poursuit-elle. Toutes les luttes émancipatrices ont, à un moment donné, affaire à la police et au système pénal. Dire cette conflictualité, dire cet antagonisme, c’est simplement dire la réalité des choses. Et il n’y a finalement qu’eux pour être surpris, alors que c’est leur travail précisément de faire de la répression, d’arrêter et d’enfermer les gens. En fait, c’est leur surprise qui est la plus surprenante dans cette histoire. »

Contacté par Mediapart, le maire (divers droite) de Toulouse a transmis une réponse écrite dans laquelle il s’affirme « attaché à la liberté d’expression et au débat d’idées » mais estime que « celle-ci ne peut justifier des attaques globales et injustes contre les forces de l’ordre ».

« Je n’ignore pas que le slogan “ACAB” est revendiqué par certains comme relevant d’une tradition militante historique, mais je considère qu’un message qui désigne indistinctement tous les policiers comme coupables et les insulte collectivement dépasse toute critique acceptable et porte atteinte à une institution essentielle de notre République », poursuit Jean-Luc Moudenc (lire l’intégralité de sa réaction en annexe de l’article).

La chasse aux discours abolitionnistes

Le slogan Acab hérisse particulièrement le ministère de l’intérieur et certains policiers qui confisquent régulièrement des banderoles ou mannequins sur lesquels il est inscrit. Il semble faire l’objet d’une répression particulière, plus que d’autres comme « Tout le monde déteste la police » ou « Mort aux vaches ».

« “Acab” est très récent par rapport aux autres, souligne Arnaud-Dominique Houte, historien spécialiste de la sécurité publique, et auteur notamment de Citoyens policiers (janvier 2024, La Découverte). Le slogan selon moi le plus fort de la fin du XXe siècle, et peut-être un ancêtre de l’Acab, c’est “CRS-SS”. Il naît en 1948, se développe autour de 1968 puis perdure pendant quarante ans. »

« Ce qui est intéressant, c’est que je n’ai jamais vu d’alerte du ministère de l’intérieur sur l’utilisation de “CRS-SS” ou “Mort aux vaches”, poursuit l’historien. C’est comme si ces slogans faisaient partie d’une sorte de folklore carnavalesque. La différence avec “Acab”, c’est que le ministère sait que, derrière, il y a un discours abolitionniste. Et que, derrière les discours de détestation, il n’y a pas que du discours. Il y a aussi des idées. »

« La réflexion abolitionniste, même si elle est minoritaire, doit pouvoir exister, affirme de son côté Oliver Cahn, professeur de droit privé à l’université Paris Nanterre. La force publique est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à son article 12. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y est précisé, et c’est une particularité de la France, que celle-ci a pour but de garantir les droits de l’homme et du citoyen. »

[En disant Acab], on dénonce des faits, comme le fait qu’un certain nombre des violences sont systémiques et touchent en premier les personnes issues de l’immigration.

Nathalie Tehio, présidente de la LDH

« Si on regarde le recours aux forces de l’ordre au cours des mouvements sociaux ces dernières années, il y a probablement des discussions très intéressantes à avoir sur la manière dont le ministère de l’intérieur travaille au regarde l’article 12 de la Déclaration, poursuit le juriste. À titre personnel, je n’irai pas jusqu’à dire que la police ne le respecte plus, mais j’irai jusqu’à dire qu’on peut en discuter, s’interroger, et donc qu’un débat comme celui qui était prévu à Toulouse est un débat utile. »

« Dans un célèbre arrêt, l’arrêt Handyside de décembre 1976, la Cour européenne des droits de l’homme a dit que la liberté d’expression “vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population”, rappelle de son côté la présidente de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), Nathalie Tehio. Bien sûr, il y a des garde-fous. Ça ne peut pas être une parole raciste ou sexiste. Mais pour le reste, surtout sur un débat d’intérêt général, la parole doit être la plus ouverte, la plus libre possible, y compris lorsque les paroles choquent, heurtent et sont outrancières. »

« Si on s’en tient vraiment au texte, reprend Nathalie Tehio, “Acab” est une injure publique qui touche des personnes dépositaires de l’autorité publique. Mais en réalité, quand on utilise ce slogan, on n’est pas en train de dire “bâtard” à quelqu’un en particulier, pour l’insulter. On dénonce des faits, comme le fait qu’un certain nombre des violences sont systémiques et touchent en premier les personnes issues de l’immigration. »

Un enjeu démocratique

« Si vous critiquez la police en tant qu’institution, qu’acteur d’une démocratie, vous êtes beaucoup plus légitime à pouvoir critiquer ses éventuels dysfonctionnements, ajoute Nicolas Hervieu, juriste spécialisé en droit public et droit européen des droits humains. Le célèbre slogan “la police tue” ne veut pas dire “tel agent avec ce numéro d’identification a tué quelqu’un”. C’est une manière de dire que l’on estime que, à l’aune des informations disponibles et crédibles, il existe un débat légitime sur le recours à la violence potentiellement létale par la police. »

Nicolas Hervieu souligne que « le régime juridique est assez clairement protecteur de la liberté d’expression ». Il cite, en exemple, une décision de la Cour de cassation du mois de juin 2025 ayant annulé la condamnation d’un détenu qui avait écrit sur les murs de sa cellule « la police tue » au motif que celle-ci violait sa liberté d’expression.

Le problème, regrette le juriste, est que, en matière pénale, les éventuels procès peuvent se tenir plusieurs années après les faits. « Ce décalage est problématique, car ce sont des actes qui ont un effet dissuasif sur l’exercice de la liberté d’expression, explique-t-il. Et le jour où, peut-être, une décision de justice sera rendue, le ministre concerné ne sera plus là, il aura produit son petit effet, à savoir son Tweet, son communiqué et sa réaction politique. »

Les actions intentées par le ministère de l’intérieur sont une marque de son niveau de dépendance à l’égard de ses troupes et surtout envers les syndicats.

Olivier Cahn, professeur de droit privé

Arnaud-Dominique Houte pointe que ces durcissements de la répression ne sont pas nouveaux et correspondent à des phases. « Il y a un côté cyclique assez intéressant, correspondant soit à des moments de dépolarisation politique, soit – et je pense que c’est le cas en ce moment – des moments où le ministère de l’intérieur a besoin d’avoir le soutien des syndicats », suggère-t-il.

« En général, le ministère préfère ne pas agir car le coût médiatique à payer est plus important que le gain qu’il va récolter auprès des syndicats, développe l’historien. Mais dans le contexte de polarisation de l’espace médiatique actuel, ils ont beaucoup plus intérêt à déposer plainte. »

« Les actions intentées par le ministère de l’intérieur sont une marque de son niveau de dépendance à l’égard de ses troupes et surtout envers les syndicats, abonde Olivier Cahn. C’est un bon indicateur du climat social et de la relation de pouvoir à l’intérieur de l’institution. Quand le ministre tient ses troupes, il fait primer le droit sur le corporatisme ou l’humeur des troupes. »

« Ce qui est inquiétant, c’est qu’il y a désormais un certain nombre de sujets dont le gouvernement a décidé que l’on n’a plus le droit de débattre, s’indigne encore Nathalie Tehio. Dans l’actualité récente, on peut par exemple citer la question de la Palestine, sujet sur lequel la parole a été fortement entravée. Et cela a des conséquences sur toutes sortes de libertés : la liberté de réunion, la liberté de manifestation, d’expression, de création, les libertés académiques... C’est dramatique. Comme l’a dit la professeure de droit public Monique Chemillier-Gendreau : “La démocratie, ce n’est pas le consensus. La démocratie, c’est le dissensus.” 

La montée inexorable des tués par les les forces de l’ordre en France.

https://basta.media/tues-par-balle-par-les-forces-de-l-ordre-2024-une-annee-record

Tués par balle par les forces de l’ordre : 2024, une année record

Grand format

Basta! actualise son recensement des missions des forces de l’ordre ayant entraîné la mort. Focus ici sur les personnes qui étaient armées. Et qui, dans la plupart des cas, n’étaient pas liées au grand-banditisme ou au narcotrafic.

par  Ivan du RoyLudovic Simbille

26 juin 2025 à 09h30modifié le 3 juillet 2025 à 12h39 Temps de lecture :6 min.

Un groupe de gendarmes du GIGN, lourdement armés, à bord d'un 4X4

Des gendarmes du GIGN déployés sur un barrage en Nouvelle-Calédonie, en juillet 2024. Le GIGN a ouvert le feu contre au moins cinq militants indépendantistes kanak, dans le contexte du mouvement de contestation contre la réforme du corps électoral imposée par le gouvernement. © Theo Rouby / Hans Lucas

Cet article fait partie de notre Grand Format
Interventions policières létales : le bilan 2024

La dernière mise à jour de notre base de données sur les violences policières létales, publiée au lendemain de l’homicide de Nahel Merzouk, à Nanterre (Hauts-de-Seine) le 27 juin 2023, couvrait une période s’étalant jusqu’à décembre 2022. Elle faisait alors état d’une hausse spectaculaire du nombre de décès liés à l’action de la police ou de la gendarmerie, avec plus d’une cinquantaine de morts chaque année depuis 2021. Soit le double de ce qui était observé pendant la décennie précédente, entre 2010 et 2019 (entre 10 et 29 décès selon les années, voir notre infographie).

 SUR LE MÊME SUJET« Refus d’obtempérer », « malaises » en détention… 52 décès liés à une intervention policière en 2024

Notre recensement indépendant atteint le même ordre de grandeur que le décompte réalisé par l’IGPN (police nationale) et l’IGGN (gendarmerie) depuis quelques années : au moins 50 personnes tuées en 2023 en lien avec une intervention des forces de l’ordre, et 52 en 2024. Ces décès recouvrent des situations très différentes qui ne préjugent en rien de la légitimité – ou non – du recours à la force. Dans l’article qui suit, nous traitons des personnes tuées par balle. Les autres affaires – décès suite à un « refus d’obtempérer », par l’utilisation d’armes dites « non létales » ou morts en détention – sont abordées dans cet autre article.

2024, année record pour les décès par balle

2024 marque ainsi un nouveau record : 27 personnes ont été tuées par l’ouverture du feu des forces de l’ordre, contre douze en 2023. Il faut remonter à 1988 pour comptabiliser 29 morts par balle, une année marquée – déjà – par l’aggravation du conflit entre indépendantistes kanaks et État français, avec l’assaut contre la grotte d’Ouvéa en Nouvelle-Calédonie.

Les interventions policières létales en 2023 et 2024

La tendance à la forte hausse des interventions policières ayant entraîné la mort se confirme. Au moins 50 personnes ont été tuées en 2023 en lien avec une mission des forces de l’ordre et 52 en 2024. 

© Christophe Andrieu / Basta!

Les unités spécialisées dans la lutte contre le terrorisme ou le grand banditisme (GIGN, Raid…) sont impliquées dans une dizaine de décès. Mais leurs cibles ne sont pas celles auxquelles on pourrait initialement penser au vu des missions pour lesquelles ces policiers et gendarmes d’élite sont formés. Ils sont de plus en plus sollicités pour des missions de droit commun ou de maintien de l’ordre, qui ne sont pas liées à la lutte contre le terrorisme ou les narcotrafiquants. Le GIGN a ainsi ouvert le feu contre au moins cinq militants indépendantistes kanak en Nouvelle-Calédonie, dans le contexte du mouvement de contestation contre la réforme du corps électoral imposée par le gouvernement en 2024 – finalement mise en pause.

Les forces de l’ordre ont aussi fait face, en 2024, à davantage de personnes armées, majoritairement munies d’armes blanches. Mais ces personnes sont bien éloignées, en général, de la grande criminalité.

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« La France des retranchés »

Parmi les personnes tuées par balle ces deux dernières années, une minorité (huit en 2023, 23 en 2024) étaient armées. Parmi elles, une dizaine possédaient une arme à feu et en ont fait usage contre les forces de l’ordre, qui ont riposté. Dans la plupart des cas, il ne s’agit pas d’individus liés au grand banditisme ou de narcotrafiquants, mais de personnes « en crise » qui dérapent ou adoptent un comportement menaçant et irrationnel. Le 18 octobre 2024, Bernard Tranchant, 72 ans, tire en l’air avec son fusil dans les rues de Saint-Herblain (Loire-Atlantique). Il ouvre ensuite le feu sur une équipe de la BAC qui tente de l’interpeller puis se retranche dans sa caravane, où une unité du Raid arrivée en renfort le découvre mortellement blessé. Le 14 mai 2023, c’est Alfred Étienne, un ancien chauffeur routier de 82 ans, qui fait feu avec son vieux fusil à la vue des gendarmes prévenus par des voisins, à Fontoy (Moselle). Plusieurs autres affaires sont similaires.

Ces hommes, souvent présentés comme « suicidaires », agiraient dans un dernier « acte de désespoir » –  « La France des retranchés »comme l’appelle le quotidien Le Parisien. D’autres évoquent des « suicides par la police ».

De plus en plus de personnes en souffrance psychique

La majorité des personnes armées l’étaient d’une arme blanche (au nombre de dix-sept sur 31). Ces situations reflètent la confrontation de plus en plus fréquente entre personnes en souffrance psychique et forces de l’ordre, appelées parce que la personne décompense et qu’elle constitue une menace pour autrui ou pour elle-même. À Bordeaux, le 9 août 2024, Mathieu s’enfuit de l’hôpital psychiatrique où il est suivi, vole un couteau dans une boutique, avant de croiser la route d’une équipe de la BAC qui, face à la menace, tire à trois reprises.

 SUR LE MÊME SUJETPourquoi une base de données sur les violences policières létales : notre méthodologie

En Polynésie française, Heiarii Pito avait interrompu son traitement lié à sa schizophrénie quand, suspecté de vol, il est poursuivi par des gendarmes qu’il menace avec un couteau, provoquant leur riposte, le 4 janvier 2023. « S’ils avaient appelé la maman, il se serait calmé »déplorent les proches du défunt qui ont déposé plainte et contestent la version officielle.

« Lorsque vous êtes face à une personne agitée, atteinte de troubles mentaux, vous en référez avant l’interpellation, au centre 15, au centre 18, aux médecins »plaide auprès de France Info l’avocate de la famille de Rony Cély, habitant de Goyave en Guadeloupe. Ce jardinier de 39 ans, souffrant de troubles schizophréniques, était muni d’un coutelas lors de l’arrivée des gendarmes le 9 janvier 2024, qui ouvrent le feu.

Le désinvestissement dont fait l’objet la prise en charge de la santé mentale et l’hôpital psychiatrique a des effets bien concrets, et parfois irrémédiables pour des patients devenus menaçant pour autrui ou pour eux-mêmes ; et pour les forces de l’ordre absolument pas formées à gérer ce type de situation.

Contrairement à la décennie précédente, les interventions létales liées à une menace terroriste réelle ou potentielle ont fortement chuté. Le motif terroriste a été initialement évoqué dans quelques rares affaires avant d’être écarté. C’est le cas de celle concernant Youcef C., de nationalité algérienne, qui tente d’incendier une synagogue à Rouen le 17 mai 2024 avant d’être intercepté et tué par des policiers. Ou d’Ahmad Saboor Hamraz, de nationalité afghane, qui poignarde deux personnes de nationalité algérienne parce qu’elles boivent de l’alcool avant d’être tué par la police, le 10 avril à Bordeaux.

Un décès est lié à la lutte contre le trafic de drogue… à la suite d’une erreur dans l’adresse à perquisitionner. Lors d’une opération « Place nette » à Toulon, le 19 mars 2024, Kaddour Boutrik, un ancien combattant d’Indochine de 91 ans, est mortellement blessé au visage quand des policiers enfoncent sa porte blindée à coup de bélier. La fille du défunt a porté plainte pour « homicide involontaire ».

Les autres affaires – personnes tuées lors d’un « refus d’obtempérer » ou suite à un « malaise » en garde à vue sont traitées dans cet article. En 2025, au 25 juin, nous recensons pour le moment 17 décès.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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