Dermatose bovine : pourquoi les élevages français sont-ils touchés par de nombreuses épizooties ?
Couplée à une mondialisation des échanges, la hausse globale des températures provoquée par le changement climatique d’origine humaine a permis aux insectes et à d’autres vecteurs de maladies initialement tropicales de s’étendre vers le nord.

La récente introduction de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) en France, avec un 115ᵉ cas recensé mardi 23 décembre, intervient après une série d’épizooties dans les élevages français ces dernières années. Les troupeaux de bovins ont déjà dû faire face à l’arrivée ou au retour de plusieurs pathogènes, comme la maladie hémorragique épizootique (MHE) ou la fièvre catarrhale ovine (FCO), cette dernière affectant majoritairement les moutons. Les élevages de volailles, eux, sont gravement menacés par l’influenza aviaire depuis plusieurs années. Autant d’événements qui posent la question de la vulnérabilité des élevages français aux maladies.
S’agit-il seulement d’un effet de loupe dans un monde post-Covid-19 où les liens entre santé animale et santé humaine ont été mis en évidence d’une manière inédite à l’échelle mondiale et sont désormais observés de près ? Dans les années 1950 les élevages français étaient dans un état sanitaire bien plus médiocre qu’aujourd’hui et de grands efforts ont été faits après la seconde guerre mondiale pour atteindre des standards plus élevés, au prix notamment de nombreux abattages et de l’introduction de nouvelles normes. « Ce qui est nouveau depuis une vingtaine d’années, c’est l’émergence sur notre territoire de maladies vectorielles en provenance notamment du continent africain », souligne Boris Boubet, directeur du groupement de défense sanitaire de la Creuse.
« Le facteur majeur de contamination est la mondialisation des échanges », précise le vétérinaire. Les vagues successives de FCO témoignent de cette vulnérabilité grandissante face à des échanges commerciaux globaux. Entre 2006 et 2024, trois sérotypes de cette maladie sont arrivés sur le continent européen via les Pays-Bas, notamment par Maastricht, carrefour mondial du commerce de fleurs. Celles-ci n’étant pas désinsectisées avant le transport pour ne pas les abîmer, des insectes portant le virus ont pu voyager – souvent en avion pour assurer la fraîcheur des fleurs coupées – et le disséminer parmi les animaux européens.
Active tout au long de l’année
En 2006, lors de la contamination des premières bêtes avec cette maladie d’origine tropicale, les experts pensaient que la transmission se tarirait d’elle-même, puisque seules certaines espèces de moucherons, les culicoïdes, peuvent transmettre le virus, et qu’ils estimaient que les espèces indigènes ne seraient pas capables de véhiculer le virus dans le climat froid d’Europe du Nord. Las, le virus s’est parfaitement adapté à plusieurs espèces locales. « L’apparition [de la FCO] en Europe du Nord en 2006 est considérée comme un exemple précoce des impacts du changement climatique sur les maladies virales », écrivaient déjà plusieurs épidémiologistes britanniques dans une étude de 2018.
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La hausse globale des températures provoquée par le dérèglement climatique d’origine humaine a permis aux insectes et à d’autres vecteurs de maladies initialement tropicales d’étendre leur aire de répartition géographique vers le nord, ainsi que leur période d’activité en zone tempérée. La circulation de la dermatose contagieuse bovine, désormais active tout au long de l’année, en est un exemple. Les principaux vecteurs que sont les stomoxes, de petites mouches hématophages volant autour des élevages, sont toujours actifs, mi-décembre, dans le sud de la France, à la faveur de la douceur automnale, permettant la contamination des bêtes. L’année 2025 figurera parmi les trois ou quatre années les plus chaudes enregistrées dans le pays, selon le bilan provisoire de Météo-France publié le 16 décembre.
Plus globalement, « le changement climatique peut avoir des impacts directs sur la physiologie des animaux », avertissait en 2023 une analyse du centre d’études et de perspectives du ministère de l’agriculture. Sécheresses et vagues de chaleur sont susceptibles de provoquer un stress thermique, source de souffrance, de déshydratation, de troubles cardiorespiratoires parfois mortels. « S’il est en stress thermique, un animal est plus vulnérable face aux pathogènes », souligne Xavier Bailly, directeur de recherche en épidémiologie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), « mais ces effets ne sont pas encore très étudiés en France ».
Améliorer la génétique
La structuration des systèmes d’élevage selon la spécialisation de différents territoires a aussi son rôle à jouer dans les flux d’animaux. La filière bovine, par exemple, se répartit entre les pays naisseurs comme la France, où les veaux sont élevés auprès de leur mère allaitante et dans les pâturages jusqu’à 6-8 mois, et les pays engraisseurs, comme l’Italie et l’Espagne, en lien notamment avec leurs capacités de production agricole et les habitudes de consommation locales.
Outre la très grande dépendance aux exportations, cet éclatement de l’élevage rend les pays plus vulnérables à la dissémination de virus. « La France étant un pays plus exportateur, elle est moins exposée à l’arrivée de maladies d’élevages que l’Italie et l’Espagne », souligne Boris Boubet. Cela n’a pas empêché la DNC de circuler de la Sardaigne à la Savoie. La même souche a été retrouvée en Italie, en France ou en Espagne. En l’occurrence, ce sont les mouvements d’animaux infectés qui ont joué un rôle déterminant dans la dissémination du virus.
Face à cette circulation intensive d’animaux et de pathogènes, des pistes commencent à être explorées pour améliorer la génétique des animaux et les rendre plus résistants au réchauffement climatique et aux virus. Le projet ClimGen, notamment, financé par l’Agence nationale de la recherche, vise à renforcer la résilience du cheptel face au changement climatique. Un défi qui prendra des années à aboutir.
Mise à jour le 23 décembre à 18 h 10 : ajout de la détection d’un 115ᵉ foyer de dermatose nodulaire contagieuse.
Commentaire de Jean Marc Janvovici:
Elle a récemment mis le monde agricole en émoi, à cause des mesures de prévention drastiques demandées par les pouvoirs publics (abattre tout le troupeau quand un animal est malade) : la dermatose nodulaire contagieuse, ou DNC.
Il s’agit d’une maladie virale, qui entraîne l’apparition de nodules sous la peau (avec un cuir irrémédiablement altéré), de la fièvre et une baisse de la production laitière (et parfois le décès, mais rarement).
Un animal contaminé devient une « non valeur économique » : il ne produit plus, n’est plus vendable, et, pire, tous les bovins situés dans un périmètre de 20 km sont soumis à des restrictions de déplacement (ce qui peut empêcher leur commercialisation).
Cette pathologie est due à un virus initialement véhiculé par des insectes suceurs (moucherons, moustiques, tiques), mais peut ensuite très facilement se transmettre directement d’un animal à l’autre (d’où les mesures de prévention).
Lorsque le climat se réchauffe, les insectes porteurs du du virus étendent leur zone de présence vers les pôles (en l’occurrence remontent au nord dans notre hémisphère), et peuvent par ailleurs vivre plus longtemps dans l’année – et donc transmettre la maladie sur des plages de temps plus importantes.
De fait, la DNC n’était pas présente en France avant 2025, ni même en Europe. Cette maladie, historiquement présente en Afrique, est arrivée sur notre continent à la faveur de la mondialisation (qui favorise la circulation des insectes porteurs du virus, en même temps que des marchandises) et du réchauffement climatique (qui permet l’implantation plus au nord de maladies qui auparavant avaient plus de mal à s’y développer).
Qui aurait pu prédire, pour reprendre une expression désormais devenue célèbre, que le réchauffement climatique conduirait à des blocages de ronds-points ?
La DNC n’est pas la seule maladie vectorielle qui est apparue en Europe à cause de la mondialisation et du réchauffement. Avant, il y a eu par exemple la fièvre catarrhale ovine, ou maladie de la langue bleue, qui concerne principalement les moutons, et présente un taux de létalité bien supérieur.
A moins de supprimer tous les transports de marchandises non désinsectisés (ce qui est en pratique impossible) et de supprimer le réchauffement (ce qui l’est encore plus), nous allons malheureusement devoir apprendre à vivre avec ces nouvelles contraintes.
Si au moins elles pouvaient servir à marquer les esprits sur le fait que le réchauffement climatique, ce n’est pas juste des vagues de chaleur l’été, ce serait toujours ça de gagné.
Article du Monde sur l’émergence de la DNC et d’autres maladies à vecteurs : https://lnkd.in/e_2G35CT