LA QUESTION
Dermatose nodulaire : existe-t-il des alternatives à l’abattage ?
LE 24 DÉCEMBRE 20257 min

Les abattages de bovins dans les fermes touchées par la dermatose nodulaire ont relancé la colère agricole. Des alternatives sont envisageables, mais gouvernement et FNSEA craignent pour les exportations françaises.Offrir cet article
Lancement de la campagne de vaccination départementale contre la DNB à Riupeyrous (Pyrénées-Atlantiques), le 17 décembre 2025. Si le cercle vaccinal a été étendu dans les départements concernés par des foyers, une vaccination de l’ensemble du troupeau français n’est pas envisagée par l’exécutif ni souhaitée par la FNSEA. PHOTO : Quentin Top – Hans Lucas via AFP
Par Ivan Logvenoff
Selon les dernières estimations du ministère de l’Agriculture, près de 3 300 bovins ont été abattus depuis la première détection de la dermatose nodulaire bovine (DNB) en juin 2025. Les protestations n’ont pas tardé à suivre, avec un blocage de ferme organisé par la Confédération paysanne dès la mi-juillet. Alors que la crise semblait contenue au massif alpin début septembre, l’apparition de cas dans le Doubs, le Jura, puis en Ariège et en Haute-Garonne ont relancé les abattages. Tout comme la colère des syndicats agricoles, à l’exception de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), l’organisation majoritaire.
« L’abattage total ne peut plus être la seule réponse », estime dans un communiqué du 11 décembre la Coordination rurale, syndicat agricole proche de l’extrême droite, qui a arraché plusieurs chambres d’agriculture aux élections professionnelles de 2025. Les représentants de cette organisation en sont convaincus : depuis le début de la crise, la France lit les textes européens de manière maximaliste.
Isolement des animaux, arrêt du transport de bêtes : l’article 5 du règlement de référence en matière de crise sanitaire précise pourtant bien que dès la suspicion d’un cas de maladie de catégorie A, dont fait partie la dermatose, « les opérateurs prennent les mesures de lutte ». Et surtout, lorsque la maladie est confirmée, détaille l’article 12 du même texte, « tous les animaux des espèces répertoriées détenus dans l’établissement touché sont mis à mort dès que possible sur place ».
Déclasser la DNB en catégorie B à l’échelle européenne
Le classement en catégorie A de la dermatose – le plus haut niveau d’alerte – provient d’un avis de l’agence sanitaire européenne (EFSA) datant de 2016. Les auteurs expliquent, sur la base d’une étude de cas israélienne, que l’abattage total permet d’éteindre la maladie complètement au bout de vingt jours, quand un abattage ciblé laisse la maladie se propager, même après deux cents jours.
Le club des maladies les plus dangereuses pour les bêtes comprend cependant d’autres membres bien plus inquiétants. Alors que la dermatose présente un taux de mortalité estimé à un animal sur dix environ, la péripneumonie contagieuse bovine tue par exemple un bovin sur deux. Quant à la grippe aviaire, elle peut décimer intégralement l’ensemble d’un bâtiment de volaille.
« Depuis le début de la crise, nous préconisons de changer le classement, mais personne ne s’y intéresse », regrette-t-on du côté de la Confédération paysanne. Revoir le classement de la dermatose, pour la faire entrer dans la catégorie B, permettrait d’imposer seulement l’abattage des animaux suspects ou contaminés, à la place du cheptel entier.
Extension de la zone vaccinale plutôt que généralisation
Ce déclassement supposerait toutefois d’intenses tractations européennes. En attendant, un moyen plus rapide de limiter les abattages serait, selon les syndicats minoritaires, d’étendre la vaccination au-delà des zones légales de 50 kilomètres autour des foyers de contamination. Sur cette proposition, la ministre de l’Agriculture a partiellement cédé, en élargissant le cercle vaccinal à des départements entiers dans le sud du pays.
Dans un communiqué du 17 décembre, la préfecture de région a confirmé l’instauration d’un cordon sanitaire « couvrant les départements de l’Aude, de la Haute-Garonne, du Gers, des Pyrénées-Atlantiques ». L’effort supposera de vacciner un million de bêtes, en plus du million déjà vaccinés depuis le début de la crise, soit 20 millions d’euros de vaccins supplémentaires à acheter. En revanche, l’entourage d’Annie Genevard se refuse toujours à une vaccination générale obligatoire de l’ensemble du troupeau « qui prendrait sept ou huit mois » et coûterait 200 millions d’euros supplémentaires. Dans un contexte de restriction budgétaire, l’exécutif serait évidemment ravi de s’en passer.
Pour d’autres raisons, la FNSEA et les éleveurs de l’Ouest voient eux aussi d’un mauvais œil l’extension de la vaccination à l’ensemble des 16 millions de vaches françaises. Car la généralisation priverait l’Hexagone de son statut « indemne » de la maladie, imposerait de coûteuses mesures supplémentaires de contrôle à la frontière avant de pouvoir exporter les veaux français qui sont chaque année engraissés à l’étranger. En 2024, ils étaient 1,3 million.
« Tout doit être fait par l’Etat pour garantir impérativement le maintien du statut indemne de la France, car sa perte aurait nécessairement des conséquences importantes dans les fermes », exigent ainsi les éleveurs de la FNB et de la FNPL, respectivement branches viande bovine et lait de la FNSEA, dans un communiqué du 16 décembre.
« Garder un statut indemne n’est plus une solution tenable quand autant de départements français sont touchés. Sans compter que les veaux sont exportés en priorité vers l’Italie et l’Espagne, pays touchés eux aussi par la maladie », répond Nicolas Fortin, secrétaire national de la Confédération paysanne.
Des accords commerciaux bilatéraux possibles
Une solution intermédiaire, permettant à la fois de vacciner et de maintenir les échanges existe. Elle consiste à conclure des accords avec les pays qui achètent à la France des animaux. Ainsi, des conventions ont été signées entre la Savoie, la Haute-Savoie, l’Italie et la Suisse début décembre. Dans les deux départements alpins, plus de 75 % des animaux sont vaccinés, et 45 jours se sont écoulés depuis le dernier abattage. Ce qui leur a rouvert les portes des exportations, avec des contrôles légers.
Au moment d’écrire ces lignes, une seule ferme française était officiellement touchée par un cas de dermatose nodulaire (dans les Pyrénées-Orientales), tandis qu’une autre, en Haute-Garonne, faisait l’objet de suspicion. Mais le gouvernement a promis de renforcer les contrôles de mesures de sécurité dans les « zones de surveillance » (50 kilomètres autour de chaque foyer).
« La propagation à des centaines de kilomètres, comme on l’a vue durant l’été, s’explique uniquement par des mouvements de bovins affectés, et les investigations sont en cours. Mais les contrôles routiers seront renforcés dans les zones de restrictions de mouvements », promet-on dans l’entourage de la ministre de l’Agriculture.
Pour évaluer l’intérêt de pistes alternatives, un comité scientifique a été mis en place. Il est pour le moment circonscrit à la région Occitanie, où les manifestations ont été particulièrement virulentes. Mais alors que la première réunion s’est tenue le 17 décembre, et que les syndicats ont été convoqués par le gouvernement le 19, le maintien des exportations continue d’être l’une des priorités, à la fois pour une partie du monde agricole et pour l’exécutif.
Quelle que soit son issue, cette pandémie révèle une nouvelle fois les tensions qui parcourent le monde agricole. « Le climat de défiance est tel qu’on ne pourra plus brandir la menace des abattages si une épizootie plus grave survient », prévient Stéphane Gallais, porte-parole de la Confédération paysanne. Le prochain Salon de l’agriculture, qui se tiendra fin février, promet déjà d’être animé.
