Laure Teulières, historienne : « L’anti-écologisme forme une digue absolue avec le réel »
27 décembre 2025 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=E0KejLB3VMazmLP8XSFJpO5QylNtRMtWvjt4FQs0OVLb5B6LOBXvs1Vl4Te8826ZHG6rGVhomWp8ryNMGPg
Par Mathieu Dejean
Codirectrice du livre « Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? », Laure Teulières décrypte le contexte global d’offensive anti-écologique, dans lequel s’inscrivent les élections municipales de 2026. Les Écologistes feront face, selon elle, à « une construction idéologique » difficile à abattre.
Alors que la « vague verte » des élections municipales de 2020 avait profité des mobilisations du mouvement climat, le scrutin de mars 2026 se déroulera dans un contexte global autrement hostile à l’écologie politique. Dans Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? (Seuil, 2025), un collectif de scientifiques, d’activistes et de journalistes documente ce phénomène qu’on peut traduire par « retour de bâton anti-écologique ». En France comme ailleurs, il prend la forme d’attaques pour « balayer tout ce que l’écologie représente », écrit ce collectif.
L’alliance allant des macronistes au Rassemblement national (RN) qui détricote les textes de loi environnementaux, le discours anti-écologique qui alimente fausses polémiques ou fake news et fabrique de l’ignorance, ou encore certaines mobilisations sociales – comme celle d’une partie du monde agricole – qui prennent l’écologie comme bouc émissaire, participe de cette nouvelle dynamique, dont il faut connaître les acteurs et actrices pour mieux la contrecarrer.

Laure Teulières, codirectrice du livre « Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? » © Photomontage Mediapart avec Celine Gaille
Maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, Laure Teulières, qui a codirigé l’ouvrage, s’y attelle.
Mediapart : Les municipales de 2020 avaient été interprétées comme le signe d’un passage à une nouvelle échelle de l’écologie politique, avec la prise de sept grandes villes. Celles de 2026 peuvent-elles être au contraire marquées par un « backlash », un retour de bâton anti-écologiste ?
Laure Teulières : Chaque situation locale mériterait un examen particulier, mais il est certain que le contexte autour des enjeux écologiques a beaucoup changé entre 2020 et aujourd’hui. Les élections municipales de 2026 s’inscrivent dans ce moment où les discours anti-écologiques prolifèrent. Au-delà des politiques locales qui ont été menées à l’échelle de ces villes, si la « vague verte » enregistre un recul, voire un fort recul, ce contexte global aura pesé.
Comment définissez-vous cette période de « green backlash » ?
Ce que nous analysons sous ce terme est l’agrégation de forces politiques, économiques et industrielles pour détricoter les politiques environnementales et les vider de leur contenu, soit par une opposition frontale, soit par des stratégies d’affaiblissement silencieuses – réduction des moyens financiers, ambition des politiques publiques revue à la baisse, effectivité du droit mise en cause…
Cela se traduit par des attaques à la fois discursives mais aussi physiques, sous forme de répression contre ceux qui promeuvent une transition écologique au sens fort du terme. Ces attaques s’exercent aussi sur les scientifiques qui travaillent sur l’environnement, le climat et les enjeux sociétaux liés à la transition écologique. Ce phénomène s’exprime de manière caricaturale aux États-Unis, mais on en sent des signes avant-coureurs dans nos propres sociétés. C’est le contexte des prochaines élections municipales.
Comment expliquer la puissance particulière de ce retour de bâton, que vous qualifiez de basculement historique ? Est-ce une revanche contre des acquis, un effet de panique face aux catastrophes en cours, un raidissement des lobbies industriels… ?
Il y a un basculement historique si l’on regarde depuis les années 1970. À cette époque, les combats pour l’écologie deviennent des enjeux à la fois politiques, sociaux, culturels, et se traduisent par des mouvements sociaux tels qu’on les conçoit aujourd’hui. C’est là que se cristallise une manière de comprendre l’enjeu environnemental, intriqué à des enjeux politiques et sociaux, à l’échelle planétaire et/ou locale. Dès lors, l’écologie se heurte à des contrecoups qui visent à amoindrir les effets de ces mobilisations : des forces politiques et économiques s’organisent pour contrecarrer les nouvelles ambitions environnementales.
Nos démocraties ont laissé se construire cet espace vicié et antidémocratique du débat public, qui donne la prime aux discours les plus caricaturaux et cyniques.
Au cours des décennies, l’enjeu écologique est toutefois monté en puissance dans sa réalité matérielle : le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la notion de limites planétaires dépassées témoignent du fait que notre mode de développement est incompatible avec le maintien d’une Terre habitable pour les sociétés humaines et pour l’ensemble du vivant avec nous. Le discours public, le cadrage médiatique, le rappel des alertes scientifiques ont permis la mise en place de politiques publiques depuis les années 1990, même si elles étaient insuffisantes.
On aurait pu penser que les années 2010, avec l’accord de Paris en 2015, le mouvement climat de la jeunesse et le Green Deal au niveau européen, allaient provoquer un nouveau momentum. Mais depuis quelques années, un retournement extrêmement violent s’est produit, qui se manifeste à l’échelle internationale par l’accession au pouvoir de leaders politiques d’extrême droite, et la montée en puissance des barons de la tech et de leur vision anti-écologique du monde, jusqu’au mépris complet de toute compréhension scientifique de ces enjeux.
Cette dynamique se couple à une évolution réactionnaire de la scène politique en France, où une droite dite « républicaine » envisage une union avec l’extrême droite, dont l’extrême droite serait le cœur. Or celle-ci a fait de l’écologie un de ses boucs émissaires pour attiser la colère publique et la détourner. L’extrême droite instrumentalise des enjeux réels de justice sociale et de considération pour les classes populaires et les territoires ruraux pour alimenter une animosité contre l’écologie, alors que tous ces enjeux sont enchevêtrés.
Un des outils de ce détournement réside dans la rhétorique de l’« écologie punitive », que les maires écologistes ont subi dès leur prise de fonction en 2020 et que vous qualifiez de « tactique de combat ». En quoi consiste-t-elle ?
L’écologie punitive est une expression qui ne désigne rien de précis mais dont la force est de connoter un ensemble de clichés hostiles à l’écologie. C’est une terminologie qui masque les enjeux écologiques et attise un mécontentement contre des politiques publiques environnementales qui relèvent d’une gouvernance néolibérale. Quand les maires écologistes ont été critiqués en début de mandat, c’était pour de faux symboles – un arbre de Noël, des aéroclubs… – qui ont servi d’épouvantails.
C’est une tactique politicienne qui marche assez bien parce que nous vivons dans une économie qui favorise la diffusion de la désinformation – la mainmise de milliardaires d’extrême droite sur les médias, les algorithmes sur les réseaux sociaux… Nos démocraties ont laissé se construire cet espace vicié et antidémocratique du débat public, qui donne la prime aux discours les plus caricaturaux et cyniques.
Des écologistes mettent en avant le succès de la pétition contre la loi Duplomb pour dire qu’il n’y a pas de « green backlash ». Peut-on considérer, comme le fait le politiste Vincent Tiberj dans « La Droitisation française » (PUF, 2025), qu’il y a une résistance « par en bas » à l’anti-écologisme des élites ?
Notre livre ne répond pas à cette question, mais les études d’opinion et les enquêtes de terrain semblent montrer que la population est en effet consciente et inquiète des problèmes qui se posent en matière écologique. Elle mesure de plus en plus les effets du dérèglement climatique, les agriculteurs et agricultrices sont soumis à des changements très concrets et difficiles… Nous ne présupposons pas un « backlash » dans la population elle-même, mais les forces économiques, politiques, idéologiques et les lobbies poussent radicalement dans ce sens.
Il y a un décalage entre une colère agricole qu’on peut comprendre, et son détournement dans une direction anti-écologique.
Vous rappelez que dans certains pays européens, la pression d’un mouvement social contre la transition écologique, mené par une partie des agriculteurs, renforce des partis agrariens comme le Mouvement agriculteur-citoyen aux Pays-Bas. Comment expliquer ce paradoxe, qu’une partie des agriculteurs, premières victimes des maladies professionnelles liées aux pesticides, a fait de l’anti-écologisme son fonds de commerce ?
De longue date, le milieu agricole est représenté par des syndicats qui défendent des intérêts agrariens, c’est-à-dire d’une agriculture enchâssée dans des structures agro-industrielles qui ne servent pas les intérêts des agriculteurs les plus petits, ne répondent pas aux enjeux réels de revenu agricole et de viabilité des exploitations. Il y a donc un décalage entre une colère agricole qu’on peut comprendre, et son détournement dans une direction anti-écologique.À lire aussiÉcologie : le grand retour en arrière
L’agriculture est un élément essentiel de la transition écologique, mais faute d’avoir été accompagnés de manière cohérente, les agriculteurs sont pris dans des encadrements et des normes qui poussent dans des sens divergents : les fonds européens ont cantonné le bio à un marché de niche, accréditant l’idée qu’il s’agit d’une idée de bobos déconnectée du monde agricole, alors que l’agriculture agro-industrielle capte l’essentiel des financements. La Coordination rurale, force montante dans les syndicats agricoles en France, adhère complètement à ce cadrage, et pratique un anti-écologisme viscéral et virulent.
La Coordination rurale semble pourtant travaillée par des contradictions : si elle est anti-écologiste, elle dénonce aussi, comme la Confédération paysanne, les excès du libéralisme et les traités de libre-échange…
Tout à fait. Les écologistes et les altermondialistes ont longtemps été, au Parlement européen, ceux qui montaient au créneau contre les accords commerciaux qui sacrifient l’agriculture à d’autres intérêts, mais ce n’est pas reconnu. L’anti-écologisme forme une digue absolue avec le réel. L’abattre est très difficile : il s’agit de dénouer des effets de mensonges, de travestissements et une manière de réécrire l’histoire. C’est un cadrage des représentations collectives qui est désormais bien enkysté, qui a parfois pris appui sur des caractéristiques réelles, mais qui est dans l’ensemble une construction idéologique facile à réactiver.
Voir aussi:
Écologie : le grand retour en arrière
29 mai 2025 | https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/290525/ecologie-le-grand-retour-en-arriere
Par À l’air libre
Réintroduction de pesticides dangereux, mégabassines, passage en force à l’Assemblée nationale et sur l’A69 : sur la défense des écosystèmes, de la biodiversité et de la santé, la marche arrière est enclenchée. Dans « À l’air libre », échange sur ce grand retour de bâton écologique, qui n’est peut-être pas inéluctable.
Autour de l’écologie, ce fut la semaine des manœuvres politiques : une proposition de loi réintroduisant notamment un pesticide dangereux pour la biodiversité et la santé humaine n’a même pas pu être débattue par les député·es.
Cette loi, proposée par la droite Les Républicains, est soutenue par une grande partie du gouvernement au nom de la défense de certaines productions menacées par la concurrence internationale. Elle marque un grand retour en arrière sur la biodiversité et la santé quand tous les signaux écologiques sont au rouge.
Alors que nous n’avons plus beaucoup de temps pour agir de façon décisive pour l’avenir de la planète, les écosystèmes, l’eau et notre santé sont menacés. Et l’écologie est en train de passer par-dessus bord.
Nos invité·es :
- Philippe Grandcolas, écologue, directeur de recherche au CNRS et directeur adjoint scientifique de l’Institut écologie et environnement, spécialiste de la biodiversité ;
- Pierre-Michel Périnaud, médecin, président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides ;
- Amélie Poinssot, journaliste au pôle écologie de Mediapart ;
- Justine Ripoll, responsable des campagnes de « Notre affaire à tous » et « Justice pour le vivant ».
Une émission préparée par Amélie Poinssot et Mathieu Magnaudeix, animée par Mathieu Magnaudeix.