Les relents maccarthystes des travaux de la commission d’enquête parlementaire de l’Union des droites pour la République (UDR)

Affaire Legrand-Cohen : la commission d’enquête sur l’audiovisuel public tourne à la farce

19 décembre 2025 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=3jUew_VqUUdIuU01ZCHgKozOXfobkxrD1IHoaR4-_6ybfe_RJE9zO3f3ai0PLe9DWM9WGV1iF2a6S7R54zY

Par Yunnes Abzouz

Au cours d’une nouvelle journée d’auditions de journalistes et responsables de la télé et radio publiques, le rapporteur Charles Alloncle, épaulé en amont par la galaxie Bolloré, a tenté de montrer que l’audiovisuel public penchait à gauche. En dépit du réel. 

La commission d’enquête sur l’audiovisuel public donne une nouvelle occasion d’en faire le constat : l’extrême droite parlementaire et les médias Bolloré avancent ensemble, s’alimentent mutuellement et se coordonnent pour lancer des attaques ciblées. 

Le groupe médiatique du milliardaire ultraréac fait feu de tout bois dans sa guerre commerciale et idéologique contre l’audiovisuel public. Son objectif : masquer ses propres manquements aux règles du pluralisme, en accusant les médias publics d’en faire de même. 

Assumant leur part du travail, les député·es d’extrême droite se sont chargé·es de donner une traduction politique à tout cela. Charles Alloncle, élu sur les bancs de l’UDR, le groupe d’Éric Ciotti à l’Assemblée nationale, porte la charge contre l’audiovisuel public. Le rapporteur de la commission d’enquête sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » se borne surtout à poser des questions parfois hors de propos et toujours à charge, et il se moque bien des réponses. 

À gauche, Thomas Legrand, à droite, Patrick Cohen, lors de leur audition par la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, le 18 décembre 2025. © Photomontage Mediapart avec Eric Tschaen / Rea

À cet égard, la journée du 18 décembre avait une importance particulière, avec l’audition des journalistes et éditorialistes du service public Patrick Cohen et Thomas Legrand. C’était d’ailleurs la révélation d’un enregistrement clandestin entre ces deux-là et des responsables socialistes qui avait fini par décider l’UDR à utiliser son droit de tirage, lequel permet à chaque groupe parlementaire d’obtenir la création d’une commission d’enquête par an, afin de consacrer la sienne à l’audiovisuel public.

La diffusion de cette conversation, dont les principaux intéressés contestent le montage « malhonnête » réalisé par le média d’extrême droite L’Incorrect (qui refuse toujours de publier l’intégralité des vidéos en sa possession), avait servi d’appui à l’extrême droite pour accréditer l’idée que l’audiovisuel public roule pour la gauche. 

« Opération de propagande sans limite »

De cet enregistrement volé, il en a été largement question lors des auditions de Thomas Legrand et Patrick Cohen. Ce dernier a été le premier à se dresser contre l’hostilité du rapporteur. « Un journaliste n’est redevable que de ce qu’il dit, écrit et publie », a-t-il débuté, avant de lancer à la manière d’un de ses éditos que « l’impartialité ne se mesure pas dans les bistrots ni dans les chambres à coucher, ou alors c’est qu’on a basculé dans un autre régime politique »

Reconnaissant « l’émotion incontestable suscitée par ces images », Patrick Cohen est ensuite passé à l’offensive. « L’émotion a été amplifiée par une opération de propagande sans limite, visant à dénigrer, à détruire le service public que je représente », a poursuivi l’éditorialiste de France Inter et France 5. Avant de s’en prendre à l’entité qu’il désigne comme l’orchestrateur de cette campagne de dénigrement le visant : « Je constate hélas […] que l’espionnage déguisé en journalisme est appelé à prospérer sur les antennes du groupe Bolloré. »

Car, pour accroître la pression sur les auditionné·es, les médias Bolloré se sont chargés de préparer le terrain à Charles Alloncle. La station Europe 1 a tiré la première en divulguant mardi des bouts d’une discussion privée entre Thomas Legrand et l’ancienne directrice de France Inter Laurence Bloch, enregistrés à leur insu alors qu’ils se trouvaient dans un café du XIVe arrondissement de Paris. 

Selon les médias Bolloré, cette rencontre devait permettre à Laurence Bloch de convaincre Thomas Legrand de quitter Radio France, afin de protéger le groupe radiophonique et de faciliter l’audition mercredi de sa patronne, Sibyle Veil. Le rapporteur Charles Alloncle ne s’est d’ailleurs pas fait prier pour exploiter cette nouvelle « barbouzerie », selon Thomas Legrand, et a passé une bonne partie du temps de parole qui lui était accordé à tenter de coincer les deux journalistes à partir de ce nouvel enregistrement. À lire aussiLa patronne de France Télévisions se sort sans mal de son audition à l’Assemblée

« Vous usez et abusez de ces papiers d’Europe 1. Je vous informe simplement, si vous ne le savez pas, que vous le faites sur une base qui est factuellement fausse et qui est juridiquement répréhensible », a cinglé Thomas Legrand. Patrick Cohen a, quant à lui, refusé de répondre aux questions du rapporteur portant sur les articles publiés sur le site d’Europe 1, ne leur accordant « aucune valeur », quand Charles Alloncle a estimé qu’ils mettaient au jour « un plan pour neutraliser les travaux de cette commission ».

La connivence entre la galaxie Bolloré et le rapporteur s’est faite plus évidente encore lorsque Charles Alloncle a tenté d’encourager Patrick Cohen à « demander à la rédaction d’Europe 1 d’apporter les preuves » sur lesquelles s’appuient ses articles. Le député UDR cherchait-il à piéger Patrick Cohen pour qu’il réfute le contenu de ces enregistrements clandestins et à fournir ainsi un prétexte à la station de les publier ? 

En tout cas, pour l’instant, conscients de la douteuse légalité du procédé, les médias Bolloré se gardent bien de les rendre publics. « Tout ce qu’on dit est enregistré, bien sûr, on ne peut pas le passer, bien évidemment, parce que c’est interdit d’ailleurs », avait fanfaronné Pascal Praud mardi, dans son édito matinal. 

Un constat d’huissier mystère

Rejouant sempiternellement les mêmes questions d’un auditionné à l’autre, Charles Alloncle a encore tenté de coincer les deux journalistes, cette fois sur la base du constat d’huissier censé établir l’authenticité des vidéos postées par L’Incorrect. Tout juste Thomas Legrand et Patrick Cohen se sont-ils accordés pour dire que ce document montrait l’adéquation entre les propos tenus et les sous-titres que le média d’extrême droite a ajoutés, quand Charles Alloncle a cru y voir la preuve que les vidéos n’étaient « ni truquées ni falsifiées »

D’ailleurs, comment le député UDR a-t-il eu connaissance de ce constat d’huissier, qui n’a pas été communiqué à l’ensemble des membres de la commission d’enquête ? Charles Alloncle affirme avoir exercé ses « pouvoirs de contrôle sur pièces et sur place », mais nombre de député·es, à commencer par le président Horizons de la commission Jérémie Patrier-Leitus, ont douté de la vraisemblance de ses dires. Car si tel avait été le cas, le rapporteur aurait nécessairement dû solliciter les administrateurs de la commission d’enquête, afin d’effectuer ce contrôle. 

Ce qu’il se passe dans cette commission est infamant pour la représentation parlementaire, ce n’est pas digne du métier qu’on fait.

Ayda Hadizadeh, députée socialiste

Le groupe de La France insoumise a demandé, via un communiqué, à Jérémie Patrier-Leitus de s’assurer que Charles Alloncle n’a pas « menti », auquel cas « ce serait un fait inédit qui le discréditerait irrémédiablement et devrait avoir des conséquences graves ». Déjà sous le coup d’un rappel à l’ordre prononcé par la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, le rapporteur voit sa méthode inquisitrice se retourner contre lui. 

Les nombreux incidents de séance et les innombrables passes d’armes du rapporteur avec le président de la commission, les auditionnés ou les autres député·es disqualifient d’avance ses conclusions, tout comme son climat maccarthyste. Plusieurs député·es membres se sont d’ailleurs indigné·es de la tenue des débats. « Ce qu’il se passe dans cette commission est infamant pour la représentation parlementaire, ce n’est pas digne du métier qu’on fait », s’est scandalisée la députée socialiste Ayda Hadizadeh. 

 « Ce à quoi nous assistons, je ne pouvais pas l’imaginer », a renchéri la députée du groupe écologiste Sophie Taillé-Polian, qui a exigé en urgence une réunion du bureau, tant « cette commission sort du cadre juridique »

Le rapporteur dans l’impasse

Mis à part les questions redondantes et parfois affligeantes du rapporteur, l’impasse de cette commission d’enquête réside dans son objectif véritable : vouloir montrer, en dépit du réel, que l’audiovisuel public penche à gauche. À plusieurs reprises, Charles Alloncle a tenté de prouver que la directrice de France Inter Adèle Van Reeth, auditionnée jeudi matin, avait fait évoluer la station à gauche, alors même que tous ses choix de programmation tendent à prouver l’inverse. 

Depuis son arrivée en février 2022, l’ancienne voix de France Culture s’est ainsi appliquée à « déwokiser » l’antenne et n’a pas cessé d’ouvrir les micros d’Inter à des voix identifiées à l’extrême droite. « Le monde entier a sa place »sur France Inter, a encore répété Adèle Van Reeth devant la commission d’enquête. 

Même constat pour France Télévisions, qui a recruté cet été deux éditorialistes de CNews et dont les émissions politiques reprennent les questionnements des médias réactionnaires. Mais le service public n’en fera manifestement jamais assez pour contenter ses détracteurs à droite et à l’extrême droite. À lire aussiPolémique Thomas Legrand : l’audiovisuel public et les sirènes de l’extrême droite

Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, a aussi été auditionné jeudi matin. Il a été soumis aux habituelles questions sur son « profil militant » et son passé de conseiller de Cécile Duflot à la tête d’Europe Écologie-Les Verts. Des tweets anti-Front national vieux de plus de dix ans, quand il n’était pas encore salarié de l’audiovisuel public, ont même été exhumés par le rapporteur. « Depuis le 22 août 2015 [date de son entrée en fonction à France Télévisions – ndlr], je me suis astreint à un strict respect du devoir de neutralité », a tranquillement balayé le bras droit de Delphine Ernotte.

Les auditions devraient reprendre après les vacances de Noël. Sont notamment attendu·es la ministre de la culture Rachida Dati, les producteurs aux contrats mirifiques Pierre-Antoine Capton et Nagui, mais aussi des journalistes, de Léa Salamé à Élise Lucet en passant par Nathalie Saint-Cricq. 

Gageons que Charles Alloncle aura trouvé d’ici là de quoi renouveler sa méthode, et d’autres questions à poser que celles portant sur les tweets des auditionné·es. 

Patrick Cohen à la commission d’enquête sur l’audiovisuel public : « Devant vous cet après-midi, je me tiens droit »

Le journaliste de France 5 et de France Inter, et son confrère de « Libération », Thomas Legrand, ont tenté de faire prendre conscience aux députés qui les auditionnaient, jeudi 18 décembre, des relents maccarthystes de leurs travaux. 

Par  et Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 10h39 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/19/patrick-cohen-a-la-commission-d-enquete-sur-l-audiovisuel-public-devant-vous-cet-apres-midi-je-me-tiens-droit_6658606_3234.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20251219&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;tempsforts-title-_titre_6

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Le journaliste Patrick Cohen, lors de son audition devant la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public, à l’Assemblée nationale, à Paris, le 18 décembre 2025.
Le journaliste Patrick Cohen, lors de son audition devant la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public, à l’Assemblée nationale, à Paris, le 18 décembre 2025.  DIMITAR DILKOFF / AFP

Trois mois après avoir déclenché, à leur corps défendant, une tempête médiatique particulièrement virulente dans les médias d’extrême droite, et inspiré à l’Union des droites pour la République (UDR) l’idée de convoquer une commission d’enquête sur l’audiovisuel public, les journalistes Patrick Cohen et Thomas Legrand ont enfin pu, jeudi 18 décembre, raconter les événements tels qu’ils les ont vécus et analysés.

C’est Patrick Cohen qui, le premier, a entrepris de défendre son honneur de journaliste bafoué depuis la publication, par le média d’extrême droite L’Incorrect, d’extraits d’une conversation volée avec des responsables du Parti socialiste (PS). « L’impartialité ne se mesure pas dans les bistrots ni dans les chambres à coucher. Ou alors c’est qu’on a basculé dans un autre régime politique », a d’abord rappelé le journaliste politique qui, par le passé, a notamment suivi l’actualité du Front national (ancien nom du Rassemblement national, RN). « Je travaille honnêtement et, devant vous cet après-midi, je me tiens droit », a-t-il poursuivi, prêt à en découdre intellectuellement.

Son propos liminaire d’une dizaine de minutes, digne de l’un de ses éditoriaux, résumait ce que le reste de l’après-midi n’allait pas manquer de démontrer : le café qu’il a pris, avec Thomas Legrand, le 7 juillet, en compagnie des socialistes Pierre Jouvet et Luc Broussy, ne méritait vraisemblablement pas qu’on en parle encore, dans la suspicion et sous serment, plus de six mois plus tard.

Sempiternelles mêmes questions

Il lui a fallu, d’abord, expliquer en quoi consistent les métiers de journaliste politique et d’éditorialiste à un auditoire qui en connaît pourtant parfaitement les ressorts.

Puis, il a dû rappeler ce qu’aucun d’entre eux n’ignorait, à savoir que les échanges enregistrés, à leur insu, n’avaient pas été restitués dans leur intégralité – ce qui les prive de toute contextualisation et de toute nuance.

Il lui a fallu, aussi, regretter qu’ils aient été volés. « Dois-je rappeler ici, à l’Assemblée nationale, temple de la République, que le droit au respect de la vie privée est un principe constitutionnel, a tonné Patrick Cohen. Dois-je rappeler l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : “Nul ne sera l’objet d’immixtion arbitraire dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance” ? »

Lire aussi |   Thomas Legrand et Patrick Cohen enregistrés à leur insu : une polémique qui fragilise l’audiovisuel public

Loin de freiner l’ardeur de procureur dont fait montre le rapporteur, Charles Alloncle (UDR, Hérault), depuis le début de ces travaux, le 25 novembre, les sempiternelles mêmes questions, auxquelles sont apportées des réponses similaires, ont une nouvelle fois résonné dans la salle d’audition.

Combien de fois a-t-il fallu entendre Patrick Cohen, puis Thomas Legrand, ressasser les réserves qu’ils nourrissent à propos du constat d’huissier établissant la véracité des vidéos mises en ligne ?

Si, pour le rapporteur, ce document établit que celles-ci ne sont « ni truquées ni falsifiées », les journalistes estiment qu’il ne fait que constater la concordance entre ce qu’on y entend et les sous-titres utilisés.

En début de soirée, les députés La France insoumise (LFI) membres de la commission pensaient, eux, avoir déniché une affaire dans l’affaire. Doutant que le rapporteur ait, comme il l’a affirmé, exercé ses « pouvoirs de contrôle sur pièces et sur place » pour obtenir cet acte juridique, ils ont demandé au président, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons, Calvados), de s’assurer de la véracité de ses dires.

S’il s’avérait que M. Alloncle a « menti », « ce serait un fait inédit qui le discréditerait irrémédiablement et devrait avoir des conséquences graves », ont-ils prévenu dans un communiqué.

« Barbouzerie »

Peu enclin au second degré, M. Alloncle a semblé douter que la séquence ait pu nuire aux deux journalistes. « Est-ce que vous pensez qu’il y a eu un complot contre Thomas Legrand et vous-même ? », s’est-il enquis auprès de Patrick Cohen. « Je n’en ai pas la certitude, mais ce degré de suspicion a fortement augmenté avec “l’opération Europe 1” », a cinglé le chroniqueur de France 5 et de France Inter.

Lire aussi |  Commission d’enquête sur l’audiovisuel public : Thomas Legrand dénonce une « barbouzerie », Yaël Braun-Pivet adresse un « rappel à l’ordre »

Il faisait allusion à une nouvelle captation, à une terrasse de brasserie, d’une conversation de Thomas Legrand, lundi 15 décembre – avec, cette fois, l’ancienne directrice de France Inter Laurence Bloch pour interlocutrice. Pour l’éditorialiste de Libération, qui est apparu moins tendu que son confrère, mais pas moins en colère, cette « barbouzerie »et cette séquence ne doivent pas être minimisées. « On arrive à un point de gravité que, me semble-t-il, dans l’histoire, depuis l’après-guerre, du journalisme français, on n’avait jamais atteint », a-t-il alerté.

Aux élus d’extrême droite qui pourraient, bientôt, « avoir des responsabilités dans l’exécutif », il a tendu un miroir : « Je veux simplement qu’on comprenne, à la teneur de vos questions ou aux références que vous faites [commenter des enregistrements illégaux…] : c’est un peu inquiétant pour la suite. »

A gauche, le malaise devenait chaque minute plus palpable. « Ce qui se passe dans cette commission est infamant pour la représentation parlementaire », a averti Ayda Hadizadeh (PS et apparentés, Val-d’Oise), convaincue d’assister à un « petit procès maccarthyste un peu au rabais ».

Un peu plus tôt dans la journée, Sophie Taillé-Polian (Génération.s, Val-de-Marne), effarée, s’était étonnée de siéger dans une commission d’enquête « complètement à côté du cadre juridique » et avait demandé une réunion immédiate du bureau de la commission – elle lui a, semble-t-il, été accordée pour début janvier 2026.

Un effroi à l’exact opposé du triomphalisme affiché sur les réseaux sociaux par les détracteurs de Patrick Cohen et de Thomas Legrand, les contempteurs de l’audiovisuel public et les supporteurs du rapporteur.

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*Commission d’enquête sur l’audiovisuel public : Sibyle Veil fait fi d’une ambiance survoltée

L’audition de près de quatre heures de la présidente de Radio France n’a pas différé des précédentes : un rapporteur offensif, une atmosphère sous tension, et une dirigeante interrogée calme et précise

Par  et Publié le 17 décembre 2025 à 22h03, modifié hier à 07h37 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/17/commission-d-enquete-sur-l-audiovisuel-public-sibyle-veil-fait-fi-d-une-ambiance-survoltee_6658439_3234.html

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La présidente de Radio France, Sibyle Veil, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, à Paris, le 17 décembre 2025.
La présidente de Radio France, Sibyle Veil, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, à Paris, le 17 décembre 2025.  STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Ce qui se passe en dehors de la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public commence-t-il à influer sur le contenu même de la commission ?

Tandis que les réseaux sociaux bruissent sans discontinuer d’accusations et d’approximations parfois mensongères, l’audition de la présidente de Radio France, Sibyle Veil, mercredi 17 décembre, a été l’occasion de plusieurs rectifications.

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Le premier à mettre les points sur les i fut le président de la commission Jérémie Patrier-Leitus (Horizons, Calvados). Face aux « contrevérités grossières » et « fausses informations » colportées principalement sur X, le député a fait savoir que « si de tels faits se reproduisent, [son] avocat a d’ores et déjà reçu instruction d’engager toute action juridique et judiciaire pour faire cesser et sanctionner de tels agissements qui, au-delà de [sa] personne, portent atteinte aux travaux de [notre] commission et plus largement de l’Assemblée nationale ».

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La journée avait commencé par un autre rappel à l’ordre, infligé par la présidente de l’institution, Yaël Braun-Pivet, au seul rapporteur, le ciottiste Charles Alloncle (Union des droites pour la République, UDR, Hérault). Constatant que la commission d’enquête a « déjà donné lieu à des incidents d’une fréquence et d’une ampleur inédite », la députée (Ensemble pour la République, Yvelines) lui a notamment demandé, de « faire preuve de retenue dans [ses] prises de position, et [ses] expressions publiques, en particulier sur les réseaux sociaux et tout particulièrement durant les auditions ».

Ce dernier ne s’est pas pour autant départi de sa méthode, désormais bien rodée, tout en accusations péremptoires. D’une précision tout aussi assurée que celle dont avait fait preuve, le 11 décembre, son homologue de France Télévisions, la présidente de Radio France n’a jamais paru en difficulté. Au contraire : aux « question simple, réponse simple » réclamés par M. Alloncle, la dirigeante a apporté les réponses étayées et détaillées qu’elles appellent en réalité.

Cahier des charges

Ainsi en est-il allé du reproche, déjà formulé dans cette enceinte, adressé à la directrice de France Inter, Adèle Van Reeth, d’avoir qualifié, dans une interview, sa station d’antenne « progressiste »« Vous conviendrez, madame la présidente, que le progressisme est une identification politique, au même titre, par exemple, que le conservatisme », a attaqué M. Alloncle.

Sibyle Veil s’est d’abord référée « à la philosophie des Lumières, qui renvoie aussi à un certain nombre de valeurs républicaines ».

Elle a surtout rappelé que le cahier des charges et des missions de Radio France, ce contrat qui lie l’entreprise à l’Etat, « fixe comme obligation d’éduquer, d’informer et de divertir (…). Ce sont des valeurs progressistes, d’éduquer les gens. » Ce texte, a-t-elle poursuivi, « nous demande d’accorder une attention particulière aux questions relatives à l’environnement et au développement durable, de diffuser des émissions documentaires sur des problèmes politiques, économiques et sociaux. Donc (…) de traiter un certain nombre de sujets (…) sur les discriminations, sur la situation des femmes, que peut-être certains pourront qualifier politiquement. Mais moi, je ne le fais pas ».

A leur tour, plusieurs députés ont tenu à rappeler une réalité : quand bien même l’audiovisuel public passe au gril de leur commission, il n’est pas si mal en point. « Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas dans ce pays. Mais franchement, on peut se féliciter collectivement du fait que Radio France, ça va bien en fait », s’est ainsi exclamé le député Emmanuel Maurel (Gauche démocrate et républicaine, Val-d’Oise).

Une nouvelle conversation

Jérémie Iordanoff (Ecologiste et social, Isère), de son côté, a remis en question la justification même de la commission, née de la diffusion de la vidéo volée d’une conversation entre les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen avec deux responsables du Parti socialiste. « Dans une démocratie, c’est normal qu’on puisse échanger entre élus et journalistes. Ce n’est pas parce que vous parlez avec un journaliste que vous êtes d’accord avec lui. Ce n’est pas parce qu’un journaliste parle avec vous qu’il est d’accord avec vous », a-t-il estimé.

Alors qu’une nouvelle conversation, privée, du journaliste de Libération Thomas Legrand est exploitée par les médias d’extrême droite depuis mardi 16 décembre, le président de la commission a, par ailleurs, appelé ses collègues à défendre, comme lui, le « principe que des rendez-vous dans un cadre privé doivent rester privés ».

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Seule la députée La France insoumise Ersilia Soudais a trouvé matière à se plaindre de la façon dont le parlementaire s’efforce de cadrer les débats.

A l’occasion d’une question sur le licenciement de Guillaume Meurice, et alors qu’elle accusait Sophia Aram d’user d’un « humour raciste », M. Patrier-Leitus l’a sommée de « faire attention à la manière »dont elle s’exprimait. « Prenez une tisane », l’a-t-on entendue lui rétorquer. Les uns et les autres en auront vraisemblablement encore besoin, jeudi 18 décembre, pour affronter les quatre auditions du jour : Adèle Van Reeth et le numéro deux de France Télévisions, Stéphane Sitbon-Gomez, le matin, puis Patrick Cohen et Thomas Legrand l’après-midi.

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Le piètre spectacle de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public

Éditorial

La manière dont le rapporteur de la commission d’enquête, Charles Alloncle, mène les auditions à l’Assemblée nationale donne une idée claire de l’avenir qu’il souhaite donner au service public de l’audiovisuel. De quoi s’interroger sur le sens de ces travaux parlementaires, qui participe à une offensive globale contre le pluralisme de l’information.

Publié le 20 décembre 2025 à 11h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/20/le-pietre-spectacle-de-la-commission-d-enquete-sur-l-audiovisuel-public_6658940_3232.html

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Au bout d’un mois d’auditions de la commission d’enquête consacrée à « la neutralité, [au] fonctionnement et [au]financement de l’audiovisuel public », le constat est déjà accablant. En l’état, on peut douter que ses travaux soient de nature à améliorer l’image d’une Assemblée nationale déjà incapable d’adopter un budget dans les délais impartis.

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Créée le 28 octobre à l’initiative du groupe de l’Union des droites pour la République (UDR), allié du Rassemblement national, cette commission a commencé ses auditions le 25 novembre. Son rapporteur, Charles Alloncle, qui ferraille autant avec les personnalités convoquées qu’il se fait admonester par le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), a déjà été rappelé à l’ordre par la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet. Dénonçant une forme de maccarthysme, certains membres de cette commission, à gauche, s’interrogent même sur le sens qu’il y a à poursuivre ces travaux.

Ce qui est en cause est le ton choisi lors des auditions par un rapporteur dont les convictions sont déjà faites si on en juge par ses questions, ainsi que par leur exploitation très orientée sur les réseaux sociaux. Publié sur le compte X du rapporteur, quasiment en temps réel, le montage tendancieux de son échange avec le journaliste Patrick Cohen à propos du drame survenu à Crépol (Drôme) en 2023, lors de l’audition de ce dernier, le 18 décembre, en est un exemple parmi bien d’autres.

Le député et rapporteur Charles Alloncle, avant une audition de membres de Radio France, à l’Assemblée nationale, à Paris, le 17 décembre 2025.
Le député et rapporteur Charles Alloncle, avant une audition de membres de Radio France, à l’Assemblée nationale, à Paris, le 17 décembre 2025.  STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Cette commission est en fait mise au service d’une attaque coordonnée contre un audiovisuel public qui ne compte plus ses ennemis. Le Rassemblement national ne fait ainsi pas mystère de sa volonté, s’il parvient un jour au pouvoir, de privatiser ce qu’il dénigre en le qualifiant de « système verrouillé, militant, où l’hégémonie de la gauche est totale », selon le texte de la pétition lancée à cet effet le 24 septembre.

Machine de guerre idéologique

L’offensive en cours a été construite autour de la révélation par le média d’extrême droite L’Incorrect, le 5 septembre,d’un extrait d’une conversation privée entre Patrick Cohen et son confrère Thomas Legrand avec des responsables socialistes, enregistrée à leur insu. Cet extrait a été présenté alors comme la preuve d’un biais partisan à l’encontre de la candidate de la droite à la Mairie de Paris, la ministre de la culture, Rachida Dati, par ailleurs très critique d’un secteur dont elle a la responsabilité.

Cette révélation a été exploitée jusqu’à la nauséepar les titres du groupe du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, où ce service public fait l’objet de critiques permanentes. Fait troublant, le même écosystème a fait état d’une nouvelle conversation privée de Thomas Legrand, enregistrée également clandestinement, juste avant l’audition des deux journalistes.

Cette stigmatisation des médias publics est loin d’être une spécificité française puisqu’elle s’inscrit au contraire dans une offensive globale, aux Etats-Unis comme dans d’autres pays européens, visant à policer les esprits. Il est légitime que ce service public, financé par l’argent des contribuables, soit tenu de rendre des comptes sur son fonctionnement et sa gestion. Mais la machine de guerre idéologique à l’œuvre a moins pour objectif sa réforme que son musellement. En matière de souci de pluralisme et de diversité d’opinions, le service public de l’audiovisuel, par ailleurs plébiscité, n’a pas de leçons à recevoir de la part de ceux qui ont juré sa perte.

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Le Monde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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