Laurence Tubiana : « L’accord de Paris sur le climat est arrivé vingt ans trop tard »
11 décembre 2025 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=tcDoZWVtr6O6NOgM2yH7SrfpGHrMHlW2XVhjj7JxjgPtBpO_K2Go37PF4AZBvi0bir0vsYMc86YZv1dZ-dQ
Par Mickaël Correia
Alors que le traité international célèbre ses dix ans, la diplomate qui fut l’une des architectes de cet accord revient sur les progrès réalisés depuis et les difficultés à poursuivre l’action climatique face aux crises géopolitiques et à la désinformation écologique.

Le 12 décembre 2015, à l’occasion du 21e sommet international sur le climat de Paris (COP21), près de deux cents pays se sont engagés, pour la première fois de l’histoire, à lutter ensemble contre le changement climatique en signant l’accord de Paris.
Entré en vigueur en 2016 après avoir été ratifié, ce traité vise la limitation du réchauffement global en dessous de 2 °C tout en «poursuivant l’action » pour ne pas dépasser les + 1,5 °C.
Dix ans après la signature de cet accord historique, la COP30 de Belém (Brésil) a accouchéfin novembre d’une déclaration politiquedécevante, qui ne mentionne pas explicitement la fin des énergies fossiles, dont la combustion est à l’origine d’environ 90 % des rejets mondiaux de CO2. Rare lot de consolation de cette grand-messe climatique : la COP30 aura servi de caisse de résonance pour le multilatéralisme dans un contexte géopolitique agité. Le texte final affirme en effet que « l’accord de Paris fonctionne », les pays s’engageant « à aller plus loin et plus vite ».
Ex-ambassadrice de la France pour le climat durant la COP21 et une des architectes de l’accord de Paris, Laurence Tubiana reconnaît que l’action climatique mondiale est aujourd’hui beaucoup trop lente face à l’urgence climatique.

Laurence Tubiana lors d’une conférence de presse à l’occasion du 10e anniversaire de l’accord de Paris, le 10 avril 2025. © Photo Aurélien Morissard / MaxPPP
Pour celle qui dirige depuis 2017 la Fondation européenne pour le climat, et qui vient de coécrire avec Emmanuel Guérin Le climat est un sport de combat (Albin Michel, 2025), l’accord de Paris a permis toutefois de cranter de nombreux progrès. Elle estime que ce traité internationaldoit désormais évoluer face aux pays qui s’accrochent à tout prix aux énergies fossiles et à une nouvelle bataille culturelle qui se traduit notamment par la désinformation massive sur le climat.
Mediapart : La COP30 a été clairementinsatisfaisante, sans langage concret sur la fin des énergies fossiles. Et en même temps, près de deux cents pays se sont engagés à Belém à« aller plus loin et plus vite » dans l’action climatique. Que cela dit-il selon vous de l’accord de Paris ?
Laurence Tubiana : Face à l’urgence climatique, nous sommes dans une course contre la montre que l’on est en train de perdre.
En dix ans, il y a eu des progrès notables. Entre 2005 et 2015, les émissions globales de gaz à effet de serre avaient augmenté de 18 % environ. Depuis l’accord de Paris, elles n’ont enflé que de 1,8 %. On observe donc un écrêtage des rejets carbonés, et depuis peu la Chine, le premier pollueur mondial, semble avoir atteint son pic d’émissions.
Mais réorienter l’économie mondiale prend du temps. L’accord de Paris est arrivé vingt ans trop tard.
Nous pouvons souligner qu’une vague technologique verte est déjà là, avec l’arrivée massive des énergies renouvelables, des batteries ou des véhicules électriques. Et en même temps, il existe désormais une bataille impressionnante pour la survie du pétrole et du gaz.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué selon moi une vraie bascule géopolitique qui a déclenché des trajectoires énergétiques très divergentes, entre les pays qui ont choisi clairement la voie des énergies renouvelables et des industriels appuyés par des pays pétroliers qui ont commencé à envahir les COP comme jamais et de façon très offensive afin de peser sur les négociations.
Pour terminer, je remarque aussi qu’en dix ans, le climat est devenu une préoccupation citoyenne majeure, et le sujet s’est judiciarisé, avec plus de 1 500 procès pour contentieux climatiques en cours à travers le globe.
La planète a dépassé l’an dernier 1,5 °C de réchauffement global, alors que l’accord de Paris prévoit de limiter la hausse des températures « nettement en dessous de 2 °C » et en « poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation de la température à 1,5 °C ». Or, la COP30 a à peine marqué un premier pas vers la mise en œuvre effective de ce traité…
Cela avance beaucoup trop lentement, c’est sûr. Pis, en plus des conflits géopolitiques actuels, nous devons désormais faire face à une guerre culturelle qui émerge, et qui se traduit entre autres par la désinformation massive sur le climat.
Une économie du climat s’est créée alors qu’elle n’existait pas il y a dix ans.
C’est un combat nouveau, mais nous avons avec nous le poids du réel, c’est-à-dire les dommages engendrés par le changement climatique qui nous impactent directement. Il y a aussi tout un discours politique autour de la justice, des riches qui polluent trop, qui n’existait pas auparavant. C’est un rapport de force différent qui est en train de se créer.
Il faut donc faire évoluer cet accord de Paris, à travers des mécanismes qui intègrent les autorités locales par exemple, ou en prenant plus en compte les coalitions de pays qui essaient de s’entendre sur le prix du carbone ou la sortie des énergies fossiles. On arrive de plus en plus entre États à discuter de problèmes assez concrets, finalement.
Les derniers plans climat que chaque pays doit déposer tous les cinq ans auprès de l’ONU nous mènent vers une planète plus chaude de 2,3 à 2,5 °C d’ici à la fin du siècle. Nous sommes encore très loin du compte alors que ces engagements climatiques nationaux sont au cœur de l’accord de Paris…
Ces plans climat sont très importants car ils deviennent des outils politiques discutés nationalement. Ces feuilles de route sont très inégales selon les pays, évidemment, mais une économie du climat s’est créée alors qu’elle n’existait pas il y a dix ans.
Elles mettent aussi en relief un nouveau gros éléphant dans la pièce qui explique le basculement du secteur technologique vers le trumpisme : les centres de données. Les data centers incarnent désormais une énorme pression sur les ressources en électricité locale, entrant en concurrence avec d’autres besoins. Ce qui fait d’ailleurs qu’outre-Atlantique, il y a maintenant des États ou des villes qui n’en veulent plus. Cette bataille d’accès à l’énergie que nous n’avons pas vue venir affaiblit l’action climatique.
Pour résumer, ces dépôts tous les cinq ans des plans climat restent un moment politique important, où des pressions sont exercées afin d’avoir des trajectoires ambitieuses, permettant au monde de s’orienter vers une baisse des émissions, même si, encore une fois, ce n’est pas assez rapide.

Laurence Tubiana, Laurent Fabius et Ban Ki-moon lors de l’adoption de l’accord à la fin de la COP21, au Bourget, le 12 décembre 2015. © Photo Jacques Witt / Sipa
L’accord de Paris acte l’objectif d’atteindre le « net zéro » d’ici à 2050, c’est-à-dire l’équilibre entre les gaz à effet de serre émis et ceux qui peuvent être absorbés, notamment par les forêts ou les océans. Pourquoi avoir inséré dans ce traité ce concept d’émissions nettes ? Cela n’a-t-il pas ouvert une brèche pour les industriels ou certains États riches qui jugent que l’on peut continuer d’émettre du carbone car on pourrait compenser ces rejets grâce au marché ou aux technologies ?
Je ne suis pas du tout d’accord avec vous. En 2015, à Paris, les délégations n’avaient pas toutes compris ce que ce net zéro signifiait. Nous avons inscrit dans le texte cette histoire d’« équilibre »entre sources d’émissions et puits qui piègent le carbone pour dire qu’à un moment il faudra arrêter d’émettre plus que ce que la nature peut absorber. Sachant que pour l’instant nous ne savons pas capturer du carbone, ou alors de façon complètement minoritaire.
Les promesses de financement augmentent, mais les États vulnérables payent toujours des sommes astronomiques pour emprunter de l’argent.
Cet objectif climat a le mérite de poser une borne simple et précise : zéro net d’ici à 2050. Il a dans les faits été pris dans deux sens. Certains ont estimé que 2050 était loin et qu’ils avaient donc le temps d’agir. Pour d’autres, cet objectif a esquissé une trajectoire et imposé des étapes de décarbonation en 2030 puis 2040 pour y parvenir.
Depuis, cet objectif commence à devenir quelque chose de concret : les grandes entreprises comme TotalEnergies se rendent compte que ce n’est pas si simple d’y arriver, il existe un débat autour de ce qu’est une économie zéro carbone, et on parle désormais beaucoup des forêts qui absorbent de moins en moins nos émissions.
L’article 9-1 de l’accord de Paris oblige les « pays développés » à fournir des ressources financières pour appuyer, face au dérèglement climatique, les États « en développement ». On voit cependant que lefinancement climat est un gros point de blocage des dernières COP. Ne faut-il pas remettre sur la table la vision de la justice climatique pensée dès le sommet de la Terre de 1992 pour réaffirmer la responsabilité historique des États occidentaux dans le chaos climatique ?
Bien sûr. Il y a eu une grande bataille pour inscrire la justice climatique dans l’accord de Paris. Les Américains n’en voulaient pas car, pour eux, cela était synonyme de procès à venir.
En 2009, lors de la COP15 de Copenhague (Danemark), les nations les plus riches s’étaient engagées à mobiliser, dès 2020, 100 milliards de dollars par an à destination des pays les plus pauvres. Ce financement a été atteint mais avec deux ans de retard.À lire aussiDOSSIERÀ Belém, une COP pour sauver l’accord de Paris
Maintenant les promesses de financement augmentent, mais les États vulnérables payent toujours des sommes astronomiques pour emprunter de l’argent afin de réaliser leur transition énergétique et leur adaptation au changement climatique. C’est irrationnel, et la nouvelle administration américaine va peut-être bloquer ce qui était quasiment acquis, c’est-à-dire le fait que la Banque mondiale et les banques multilatérales de développement prêtent davantage.
Par ailleurs, dans les pays développés, les ressources financières commencent à devenir très limitées, notamment à cause de l’endettement qui s’est développé depuis la crise du covid. Donc, il faut trouver des ressources additionnelles et c’est pour ça que je milite beaucoup pour l’instauration de taxes internationales sur l’aviation, le transport maritime, les cryptomonnaies, ou les profits pétro-gaziers sachant que pour ce dernier sujet, la question est de savoir comment l’on fait pour que ça ne se répercute pas immédiatement sur les prix aux consommateurs.
N’avoir pas inscrit noir sur blanc la fin des énergies fossiles dans l’accord de Paris n’est-il pas un piège qui est en train de se refermer sur ce texte ? Des pays émergents continuent leur expansionnisme fossile, comme le Brésil, qui vient d’accueillir la COP30.
Il n’y a pas de piège puisqu’en la matière nous avons tout essayé à Paris en 2015 : toutes les formulations possibles, telles celles du type « 100 % d’énergies renouvelables », étaient tout de suite bloquées.
À la COP28 de Dubaï (Émirats arabes unis), il a enfin été inscrit pour la première fois dans un accord la nécessité de sortir des énergies fossiles. Comme la fin du pétrole, du gaz et du charbon est le cœur du problème, je pense qu’on va en parler sans arrêt dans toutes les COP maintenant, n’en déplaise aux pays producteurs.
Je reste toutefois effarée par cette espèce d’aveuglement politique qui fait comme si les lois physiques n’existaient pas : c’est effrayant de voir des gouvernements ou des élus politiquesqui veulent par exemple ralentir la croissance des énergies renouvelables.
La France, gardienne de l’accord de Paris, voit désormais ses émissions de gaz à effet de serre stagner au lieu de diminuer. Quelle est votre réaction face au manque d’ambition climatique flagrant de notre gouvernement ?
Je pense que la classe politique est en proie à la polarisation actuelle du débat politique, ce qui l’amène à estimer que le climat n’est pas un sujet porteur en soi.
Je crois plus aux processus horizontaux qu’au discours performatif politique.
Alors, bien sûr, j’aurais été très contente que le gouvernement français fasse une grande fête pour les dix ans de l’accord de Paris. Mais pour moi le plus important ne se joue pas là mais plutôt dans le fait, par exemple, que les jeunes militants de Fridays for Future ont en 2021 réussi à faire condamner, au titre de l’accord de Paris, le gouvernement allemand pour ses lacunes en matière d’action climatique.
Comment alors continuer à faire vivre l’accord de Paris ? Vous parlez d’engagement des régions, mais dans une tribune où plus de 400 élus locaux s’engagent à faire vivre le traité dans chaque territoire, on retrouve des collectivités qui défendent l’A69 ou l’extension de leur aéroport…
Je trouve que puisque ces élus ont signé, tels que la présidente de la région Occitanie, Carole Delga, ça va être assez intéressant de les mettre face à leurs incohérences, de leur demander d’ici quelques mois ce qu’ils ont fait depuis.
Des villes ou des États américains comme la Californie ont beaucoup réduit leurs émissions, or c’est vraiment la pression des pairs ainsi que la compréhension des coûts et des risques qui peuvent pousser à la mise en œuvre d’actions climatiques. Pour exemple, le fait que le Texas est aujourd’hui le premier exportateur d’énergies renouvelables aux États-Unis fait changer la perception de où peuvent se jouent désormais les intérêts économiques.À lire aussiCOP30 : un accord mondial qui jette un froid en pleine surchauffe planétaire
Je crois plus aux processus horizontaux qu’au discours performatif politique. À Paris, en 2015, les délégations sont sorties en nous félicitant d’avoir organisé les pourparlers de façon transparente, ce qui fait que cet accord a été approprié par tous les pays. Cela a conduit d’ailleurs à ce que le multilatéralisme fonctionne à la COP30.
Après dix ans d’accord de Paris, quel est le sentiment qui domine chez vous, à l’heure de la montée de l’extrême droite et du backlash écologique ?
Je ne vois pas comment je pourrais être optimiste, sachant aussi qu’être pessimiste ne sert absolument à rien. J’essaie déjà de ne pas avoir peur. Il faut être pour cela activiste, dans le sens où il faut mettre les mains dans le cambouis.
Ce qui me fait lever le matin, c’est que je crois très profondément à ce mouvement en cours dans la société. Je suis ravie d’être la présidente d’honneur de Banlieue Climat, d’avoir coprésidé le comité de gouvernance de la Convention citoyenne pour le climat, et, à la Fondation européenne pour le climat, nous travaillons par exemple avec des jeunes activistes polonais qui sont complètement bouleversants.
Dans le dernier chapitre de notre livre avec Emmanuel Guérin, nous nous questionnons sur « où est le feu ? ». Le feu est là, dans la société, et il y en a plein.