Le gestionnaire du réseau d’électricité, propose de ralentir le rythme d’installation du solaire et de l’éolien terrestre

Électricité : les renouvelables victimes de la surproduction

9 décembre 2025 |https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=jmJU_7XKqw-r-FBq_CHOluFfTshc2PvNndvNwg8C6xy5f0iFmTWsbTssyWWkO6uvHChK3ulAvYqqD56ifos

Par Jade Lindgaard

Parce que la production d’électricité est en surcapacité durable, RTE, le gestionnaire du réseau d’électricité, propose de ralentir le rythme d’installation du solaire et de l’éolien terrestre. La France est pourtant en retard sur ses objectifs.

Les énergies renouvelables sont-elles en train de devenir les variables d’ajustement des contradictions du système énergétique français ? Ralentir leur rythme d’installation est désormais l’une des pistes envisagées par RTE, le gestionnaire du réseau d’électricité, pour réduire l’écart béant qui s’est creusé entre la consommation d’électricité en France et sa production, très largement en surcapacité.

Une hypothèse « transitoire » et à manier « avec précaution » pour ne pas casser les filières industrielles, explique un cadre dirigeant de RTE. Mais considérée comme incontournable si l’électrification des usages n’augmente pas suffisamment en France dans les dix ans qui viennent.

C’est l’une des deux grandes hypothèses de son bilan prévisionnel 2025, un exercice d’actualisation de sa vision prospective des besoins et de l’offre d’électricité d’ici à 2035, qui est rendu public mardi 9 décembre. Ce document de référence, fondé sur une expertise technique sans équivalent, sert d’appui aux décisions de l’État.

Des pylônes électriques dans la région de Quimper (Finistère) en juillet 2025. © Photo Fred Tanneau / AFP

Si l’abondance d’électricité est vue comme un facteur positif de sécurité d’approvisionnement et même de « résilience », éloignant le spectre de pénurie qui avait inquiété en 2022, il ne faudrait pas qu’elle dure trop longtemps à un tel niveau. Au premier semestre 2025, la demande dépassait 230 térawattheures (TWh) en France, largement en dessous de l’offre, autour de 271 TWh. Une différence de 41 TWh, équivalent à la consommation d’environ 10 % des réacteurs nucléaires de l’Hexagone.

Or un réseau d’électricité doit en permanence être à l’équilibre entre le courant qui y entre et celui qui en sort, au risque sinon de connaître un déséquilibre techniquement ingérable. Par ailleurs, une production d’énergie qui ne trouve pas d’acheteur crée des difficultés économiques en cascade : investissements à perte, déperdition d’aides publiques, coûts injustifiés pour les contribuables – sans oublier les effets problématiques des dysfonctionnements du marché de l’électricité, comme l’explique ici ma collègue Martine Orange.

C’est pourquoi RTE propose deux leviers à actionner pour protéger le système électrique.

Le premier envisage de basculer sur « une trajectoire rapide de décarbonation », qui passerait par une forte hausse des consommations d’électricité, selon RTE : doubler la vente de voitures électriques et atteindre plus d’un million de véhicules vendus chaque année, concrétiser 60 % des projets d’électrification, par le recours à l’hydrogène, des industries électro-intensives, et démarrer 60 % des projets de centres de données (data centers) aujourd’hui en demande de raccordement.

Retard de la France sur les renouvelables

« Si on n’y arrive pas, l’autre levier serait la baisse transitoire du rythme d’installation des renouvelables, sans casser la filière », explique un cadre dirigeant de RTE. Le gestionnaire de réseaux envisage quatre scénarios pour le solaire et l’éolien terrestre – l’éolien en mer n’a pas été étudié – allant, au plus haut, de 5 à 7 gigawatts (GW) de solaire et 2 GW d’éolien terrestre supplémentaires chaque année, jusqu’à l’hypothèse la plus basse : seulement 2,5 GW en nouveau solaire et 0,7 de nouveaux parcs éoliens à partir de 2030.

RTE se retrouve enfermé dans une logique absurde dans laquelle il n’y a pas de bonne voie de sortie.

Yves Marignac, expert en énergie et porte-parole de négaWatt

L’option du plus fort ralentissement génère le plus d’économies en évitant des coûts fixes mais est insuffisante pour respecter les objectifs de décarbonation, commente un dirigeant de RTE. Elle créerait un risque de résilience. Mais la piste avec le plus de nouvelles capacités créerait des « surcoûts significatifs », car continuer de développer des renouvelables à haute dose dans une période où la consommation ne suit pas augmenterait les coûts complets pour la collectivité.

En 2025, la capacité photovoltaïque installée atteint 28,6 GW en France, selon RTE. Or, dans son discours de Belfort, en 2022, Emmanuel Macron avait fixé l’objectif de la multiplier par cinq d’ici à 2050 et d’atteindre 100 GW. La programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) mise en consultation en 2023 – document-cadre resté à l’état de projet depuis plus de deux ans, faute de majorité parlementaire pour la voter – prévoyait de la faire monter entre 35 et 44 GW en 2028. Concrètement, cela s’était traduit par un objectif annuel de 6 GW par an.

Quant à l’éolien terrestre, sa puissance atteint 23,5 GW en 2025, selon le gestionnaire de réseaux. Or les capacités installées de l’éolien terrestre devaient atteindre 34 GW en 2028, rappellel’Agence de la transition écologique (Ademe), dans le but d’une multiplication par trois en 2050 par rapport à 2024.

La loi relative à l’énergie et au climat de 2019 fixe pour la France un objectif de 33 % d’énergie produite à partir de sources renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie en 2030. Pour atteindre cet objectif, l’étape intermédiaire en 2024 était de 26,8 %. Or, la part de renouvelables dans la demande ne fut que de 23 %, selon l’Observatoire Climat-Énergie des expert·es du Réseau Action Climat (RAC), un ensemble d’ONG spécialisées. Ralentir l’installation de nouvelles sources solaires et éoliennes empêcherait de fait de respecter l’objectif global sur les renouvelables.Une idée promue par le RN

Au-delà du ralentissement sur l’éolien et le solaire, l’hypothèse d’un moratoire complet sur ces énergies figure dans un autre document de RTE qu’a pu consulter Mediapart : le PowerPoint présenté en juillet 2025 en ouverture d’une concertation sur la réactualisation des scénarios pour 2050 – regroupés dans un document intitulé « Futurs énergétiques ».

Cinq trajectoires de production sont proposées : du 100 % énergies renouvelables à « la relance forte du nucléaire et arrêt du développement du solaire et de l’éolien ». Cette hypothèse est pourtant en dehors de tous les clous législatifs et réglementaires. Elle est défendue par le Rassemblement national (RN) qui a fait des renouvelables, et en particulier des éoliennes terrestres, une cible.

À RTE, un cadre dirigeant explique que le gestionnaire de réseaux prend en compte toutes les propositions portées dans le champ politique, et que les étudier ne signifie pas les valider. Les grands critères cadrant cet exercice de prospective restent les accords internationaux, dont l’accord de Paris sur le climat, et la sécurité d’approvisionnement. « On fait un scénario sans nucléaire, symétriquement, il est difficile d’écarter un scénario sans nouvelles renouvelables », explique un autre cadre, qui reconnaît que cette option a fait l’objet de discussions internes. « La difficulté, c’est la fenêtre d’Overton », ajoute-t-il, c’est-à-dire le panel des idées jugées acceptables par une société.

Des parlementaires participent à la concertation de RTE : neuf député·es et neuf sénatrices et sénateurs, dont le député RN Jean-Philippe Tanguy, qui « n’est pas celui qui travaille le moins »,remarque un cadre de RTE.Lire la suite

En résumé, selon RTE, le levier le plus efficace pour le climat et l’économie serait de fortement augmenter la demande d’électricité. Mais la consommation d’énergie ne se décrète pas d’un claquement de doigts. Les usages changent lentement, et dépendent de multiples facteurs : prix, disponibilité matérielle (stations de recharge de voitures électriques, par exemple), aides publiques, accompagnement des ménages, etc. 

Confusion « énorme et très problématique »

L’option de réduire la voilure sur le nucléaire – de loin la première source de production d’électricité en France, autour de 69 % – n’a pas été étudiée par RTE, car d’ici à 2035, aucun nouvel EPR n’aura démarré. Dans ce contexte, la logique du raisonnement de RTE aboutit au constat que la dynamique d’installation des panneaux solaires a été trop rapide par rapport à l’évolution de la consommation. Et n’est donc pas soutenable.À lire aussiÉcologie : électricité partout, sobriété nulle part

« RTE se retrouve enfermé dans une logique absurde dans laquelle il n’y a pas de bonne voie de sortie », déplore Yves Marignac, expert en énergie et porte-parole de négaWatt, un réseau d’expert·es qui publie des scénarios de référence sur la décarbonation et le 100 % énergies renouvelables.

En particulier, il fustige l’assimilation de la décarbonation à la hausse de la consommation d’électricité : « C’est un modèle aveugle aux autres leviers : le recours à la biomasse [le bois pour se chauffer, par exemple – ndlr] et surtout la maîtrise de la demande : la sobriété et l’efficacité, qui sont non seulement des objectifs consensuels mais par ailleurs intégrées à la loi et au Code de l’énergie. Comme si on ne pouvait pas réussir à décarboner avec une trajectoire basse de consommation électrique ! »

Il y voit « une confusion énorme et très problématique » « L’électrification doit se raisonner en augmentation de la part de l’électricité dans la consommation d’énergie actuellement émettrice de CO2. » La bonne approche serait pour lui d’« augmenter la part d’électricité dans une demande qu’on maîtrise ». Sinon on est amené à soutenir le développement de consommations qui « ne viennent rien décarboner du tout ».

Par exemple : les data centers. Pour RTE, l’augmentation de leur nombre et de leur consommation est un facteur positif car un signe d’électrification. Dans son scénario de décarbonation rapide, les centres de données jouent un rôle important avec 4,3 gigawatts de puissance installée – contre 1 aujourd’hui.

Pourtant leur montée en puissance dans le système français ne remplacerait pas une consommation de pétrole ou de gaz : elle ajouterait une nouvelle dépense d’électricité. « C’est un développement qui vient réduire le volume d’électricité décarbonée disponible pour réduire les usages thermiques actuels », analyse Yves Marignac. Alors que le principe d’une décarbonation est précisément d’utiliser de l’électricité émettant peu de CO2 à la place d’une énergie produite par des hydrocarbures : voitures à essence ou diesel, chaudières à gaz, fours des usines sidérurgiques, etc.À lire aussiGrâce au solaire, l’Australie va fournir de l’électricité gratuitement à ses usagers

Au-delà de RTE, Yves Marignac pointe la responsabilité des pouvoirs publics : « Le monde de l’énergie s’est installé dans une vision où l’électrification allait se faire naturellement dans les usages, en oubliant que la question des coûts ne se joue pas que du côté de la production. » Or « il n’y a pas eu de bonnes politiques de soutien à la demande : stop-and-go sur les voitures électriques, messages contradictoires sur la rénovation des bâtiments et des logements, difficulté à garantir de bons prix aux industriels pour électrifier leurs activités ».

Dans son dernier rapport sur l’énergie dans le monde, l’Agence internationale de l’énergie constate que l’électricité joue un rôle de plus en plus important dans la fourniture de services énergétiques. Et que les énergies renouvelables tiennent une place croissante dans cette équation.

La présence de celles-ci devrait doubler mondialement d’ici à 2030, avec 4 600 gigawatts (GW) de puissance supplémentaire. C’est l’équivalent de la puissance cumulée, en électricité, de la Chine, de l’Union européenne et du Japon. Le solaire représente 80 % de cette hausse.

Cette révolution énergétique, comme plusieurs la décrivent, est en cours dans le monde. Les inquiétudes et atermoiements en France sur le nombre de mâts éoliens et la quantité de panneaux photovoltaïques sur les toits n’y changeront rien.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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