La population de merlus du golfe du Lion est toujours considérée comme « effondrée ».

En Méditerranée, des merlus en péril et des pêcheurs à la peine

Par  (Agde et Sète, [Hérault], envoyée spéciale)

Publié hier à 15h30, modifié hier à 18h39 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/12/03/dans-le-golfe-du-lion-des-merlus-toujours-en-peril-et-des-pecheurs-a-la-peine_6655861_3244.html

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Reportage

Malgré quelques signes d’amélioration, la population de merlus du golfe du Lion est toujours considérée comme « effondrée ». Les patrons de chalutiers doivent composer avec les règles imposées pour protéger cette espèce.

Telle une lanterne agitée dans la nuit, le Raymond-Elise IV est ballotté sur les flots noirs de la Méditerranée. Les vagues ont commencé à chahuter la coque du chalutier de 24,70 mètres à sa sortie de l’embouchure du fleuve Hérault, un peu avant 3 heures du matin. En ce mois de novembre, Jean-Marie Nouguier n’attend pas de la Grande Bleue une pêche généreuse. « Il faut qu’il y ait du vent du sud-est pour que le poisson qui est sur la côte s’en écarte. Et là, c’est le contraire », remarque le patron du navire depuis la passerelle vitrée.

Sur le pont, quatre matelots enveloppés dans leurs cirés – dont son fils de 25 ans – s’apprêtent à mettre à l’eau le chalut de fond que le navire va remorquer plusieurs heures durant au fond de la mer. Parmi les espèces bientôt prises au piège de l’engin, un poisson argenté emblématique : le merlu européen. Dans les ports occitans, dont celui du Grau d’Agde (Hérault), où l’équipage du Raymond-Elise IV ramènera ses produits l’après-midi, on surnomme « merlan » ces vertébrés aux corps allongés, qui se sont raréfiés. « Cette année, on dirait qu’il y en a plus, estime Jean-Marie Nouguier. Mais ça reste très peu. »


Pêcheur débarquant à la fin de sa journée de pêche sur le port du Grau d’Agde (Hérault) le 26 novembre 2025.  ANDREA MANTOVANI POUR « LE MONDE »

Une quinzaine d’années après les premières évaluations menées par l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), déjà inquiétantes, la population de merlus du golfe du Lion est toujours considérée comme « effondrée ». A la pression exercée par les pêcheries, qui s’est intensifiée à partir des années 1970, est venue s’ajouter une hausse de la mortalité des larves de merlus. En lien avec le changement climatique et le réchauffement de la Méditerranée, le zooplancton est devenu moins nutritif, ce qui l’a « sans doute rendu moins intéressant pour le jeune merlu », suggère Grégoire Certain, chercheur à l’Ifremer.

« C’est anecdotique maintenant »

Pour tenter de protéger les merlus du golfe du Lion de la surexploitation, des mesures ont été mises en place par les autorités, en particulier celles issues du plan de gestion West Med sur lequel se sont accordés les pays de l’Union européenne en 2019. Il visait à atteindre un niveau de capture n’affectant pas significativement la reproduction de plusieurs espèces démersales (liées au fond de la mer) en Méditerranée occidentale, dont le merlu.


Bacs de merlu déchargés du Raymond-Elise IV pour la vente à la Criée sur le port du Grau d’Agde (Hérault) le 26 novembre 2025.  ANDREA MANTOVANI POUR « LE MONDE »

En a notamment découlé une baisse du nombre de jours de mer permis aux chalutiers méditerranéens français. Leurs heures de pêche ont en pratique diminué de quelque 27 % entre 2019 et 2024. De larges zones du golfe du Lion, qui représentent un tiers de sa superficie, leur ont été fermées six à huit mois dans l’année.

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La première mouture de West Med est arrivée à échéance au début de l’année. La situation du merlu montre quelques signes d’amélioration. « Sur la période 2022-2024, on capture 2 % à 5 % de merlus supplémentaires par heure de pêche, par rapport à 2017-2019, notamment de mai à décembre », constate M. Certain. Mais l’espèce n’est pas rétablie pour autant dans le golfe du Lion : la quantité de juvéniles produits, qui n’ont pas encore eu le temps de se reproduire, reste divisée par trois par rapport à la période 1995-2010.

De nombreux poissons se prennent d’ailleurs dans les engins de pêche avant d’avoir pu grandir et procréer. Plus de 50 % des merlus capturés en Méditerranée n’atteignent pas la taille légale de 20 centimètres, selon le comité qui fournit des recommandations scientifiques à la Commission européenne. Des condamnations pour des commercialisations illégales de ces juvéniles ont déjà été prononcées, une plainte visant la criée et des bateaux d’Agde a été déposée en 2021 par France Nature Environnement.


A bord du Raymond-Elise IV après une journée de pêche sur le port du Grau d’Agde (Hérault) 26 novembre 2025.  ANDREA MANTOVANI POUR « LE MONDE »

Acheteurs arrivant sur le port du Grau d’Agde pour la Criée (Hérault) le 26 novembre 2025.  ANDREA MANTOVANI POUR « LE MONDE »

La flottille chalutière hexagonale ne débarque plus chaque année qu’entre 500 à 700 tonnes de merlus en Méditerranée, contre 1 000 à 2 500 tonnes il y a deux décennies. Dans le poste de commande parsemé d’écrans du Raymond-Elise IV, un courant d’air soulève quelques feuilles qui glissent sur le sol : ce sont autant de bordereaux que remet la criée à chaque vente et qui listent le prix et la quantité de chaque lot écoulé. Baudroie, barbue… « Le merlu, c’est anecdotique maintenant dans notre pêche », souligne M. Nouguier.

Repenser la filière

Si le merlu ne représente plus que 10 % de son chiffre d’affaires en moyenne, les mesures issues de West Med pour protéger ce poisson, ainsi que d’autres espèces comme le rouget de vase, se répercutent sur l’ensemble de son activité.

Le second volet du plan, amorcé en 2025, induit une nouvelle réduction de l’activité des chalutiers français, espagnols et italiens. La profession – pour laquelle des mesures de soutien existent – peut récupérer des jours de mer, moyennant l’adoption de certaines mesures, à titre collectif et individuel. Jean-Marie Nouguier a ainsi abandonné son chalut jumeau, un deuxième filet.


Caisse de merlu (à droite) fraîchement débarqué pour la vente à la Criée sur le port du Grau d’Agde (Hérault) le 26 novembre 2025.  ANDREA MANTOVANI POUR « LE MONDE »

Au port, d’autres patrons ont augmenté le maillage de leurs filets, ce qui facilite la fuite des jeunes merlus. Mais avec ce nouveau matériel, « on perd le poisson de valeur, même le poulpe passe au travers ! », s’émeut Nicolas D’isanto, qui s’affaire à réajuster la plaque d’immatriculation de son bateau, le Vincenzo. Il évalue les pertes à un « bon quart », voire un tiers, de ses recettes, malgré des prix au kilogramme au beau fixe.

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Se pose, in fine, la question de l’avenir des chalutiers méditerranéens. L’Hexagone ne compte plus que 43 de ces bateaux, par ailleurs critiqués pour leurs dommages sur les fonds marins et leur forte consommation de carburant. En 2022, 14 propriétaires ont envoyé leurs navires à la casse, à la faveur d’un plan de sortie de flotte. « Si on en fait un nouveau, je pense que beaucoup vont le prendre… », souffle Nicolas D’isanto. Son Vincenzo date des années 1970 et porte le nom de son grand-père, Vincent. C’est aussi celui qu’a choisi M. D’isanto pour son fils.


Pêcheurs lavant le poisson à bord du Vincenzo après leur journée de pêche sur le port du Grau d’Agde (Hérault) le 26 novembre 2025.  ANDREA MANTOVANI POUR « LE MONDE »

Mais le marin de 41 ans n’emmène pas le garçon en mer avec lui, « pour ne pas qu’une envie lui prenne », faute de voir un avenir à son métier. Son inquiétude grandit. A l’instar d’autres confrères au port, il évoque le manque de visibilité sur les contraintes de l’année 2026 – les ministres des Etats membres de l’Union européenne ne négocieront les possibilités de pêche que les 11 et 12 décembre. « Quelle entreprise peut gérer ça ? », déplore Jean-Marie Nouguier, un des administrateurs de l’organisation de producteurs du Sud, qui regroupe 33 chalutiers et défend une stabilité des mesures. « On se sent comme une variable d’ajustement », explique-t-il.

Les organisations environnementales insistent sur l’importance de repenser la filière. « On ne dit pas qu’il faut tout interdire du jour au lendemain, mais il faut se questionner sur ce modèle », plaide Simon Fégné, chargé de mission de France Nature Environnement. L’enjeu dépasse la seule flottille : les huit chalutiers du Grau d’Agde représentaient encore, en 2024, près des deux tiers du tonnage écoulé à la criée – 99 petits métiers assurant le reste des apports.

Léa Sanchez Agde et Sète, [Hérault], envoyée spéciale

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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