« Le RN ne taxera jamais les milliardaires »
2 décembre 2025 https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=zcOhTCeI_sr4GewHNyFktB4wx-t37CpCiPTBLR81Pt6WVx9h_tYdKQlsjgkK1rC8DEBABZzk1bz9Cwl40Oo
| Par À l’air libre
Au Rassemblement national, il y a le vernis social et la réalité : des propositions économiques et des votes de plus en plus favorables à la rente et aux plus fortunés. Décryptage avec Alexandre Berteau et Mathias Thépot, journalistes à Mediapart.
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Le Rassemblement national se présente volontiers comme le parti des petites gens, des « oublié·es », des indépendant·es et des entrepreneurs et entrepreneuses qui se jugent trop taxé·es. Longtemps, il a dénoncé l’élite financière et les milliardaires. Mais cette petite musique est en train d’évoluer, comme le montrent ses votes parfois peu médiatisés sur le budget.
Au point que le parti d’extrême droite, qui tisse son réseau dans le monde patronal, défend de plus en plus le laisser-faire économique et se rapproche des propositions patronales.
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Le RN est il (re)devenu un parti néolibéral comme beaucoup d’autres ? Sa défense des intérêts des classes populaires ne serait-elle qu’un vernis ?
Avec :
- Alexandre Berteau, journaliste à Mediapart, spécialiste de l’extrême droite ;
- Mathias Thépot, journaliste à Mediapart, chargé des questions économiques et budgétaires.
Le RN poursuit sa mue libérale : « L’ultrariche, il faut être réaliste, vous ne l’attraperez jamais »
Si l’extrême droite a voté quelques hausses d’impôt à l’efficacité contestée, les débats budgétaires confirment le tournant favorable aux grandes entreprises pris par le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella.

Des nombreux procès dont le Rassemblement national (RN) doit se démêler, celui-ci est peut-être le plus injuste : le parti serait « socialiste ». Principale incarnation de cette ligne présumée, le député de la Somme Jean-Philippe Tanguy sort parfois le grand jeu pour se débarrasser de la vilaine étiquette. « Nous sommes de vrais libéraux ! L’Etat à sa juste place, et du ménage partout ! », écrit-il un jour, émoji « balai » à l’appui, à Sophie de Menthon, médiatique dirigeante du lobby patronal Ethic. Brique par brique, le RN s’emploie à appliquer cette mue dans ses votes et ses propositions d’amendements, comme le débat budgétaire en a apporté la preuve.
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Si le postulat anti-immigrés est intangible, sur les questions économiques souvent le RN varie, depuis la parenthèse reaganienne de Jean-Marie Le Pen, le fondateur du Front national (l’ancien nom du RN), jusqu’à la période pro- « Frexit » et souverainiste de sa fille, Marine Le Pen, dans les années 2010, en passant même par une phase où cette dernière disait s’inspirer de certaines mesures « altermondialistes ». Depuis 2017, le parti d’extrême droite tente le grand écart entre son habitus poujadiste, consistant à défendre « les petits contre les gros », et l’adoption de mesures favorables aux grandes entreprises et aux patrimoines les mieux nantis.
Une inflexion marquée qui s’affirme à chaque budget, au plus grand plaisir des nouveaux partenaires du RN, qui défendent un projet ultralibéral. « Il y a des “bougés” énormes, se réjouit-on dans l’entourage d’Eric Ciotti, président de l’Union des droites pour la République. Regardez le programme économique : depuis 2017, c’est le jour et la nuit ; depuis 2022, il y a de gros changements ; et, depuis 2024, il y en a encore. Le programme de l’UMP [l’ancien nom du parti Les Républicains] à la fin des années Sarkozy n’était pas plus à droite que celui du RN aujourd’hui. L’aggiornamento est réel, mais ils ne se renient pas. C’est la preuve que Jean-Philippe Tanguy n’est pas dogmatique. »
« On reste poujadistes »
Tête pensante du parti d’extrême droite sur les questions budgétaires, le député de la Somme dément toute inflexion. Il préfère parler de « précision d’un programme de production d’un côté, et de lutte contre les rentes de l’autre ». Durant les débats à l’Assemblée nationale, il a été attaqué à plusieurs reprises par les bancs de gauche, après des votes à l’unisson avec le « socle commun ». « Le Rassemblement national est obligé de sortir les rames pour essayer de faire oublier son soutien appuyé, et désormais à peine masqué, à l’oligarchie et aux ultrariches, a cinglé la députée (L’Après) de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain, en séance. Le bilan de vos votes et de vos positions est très clair : vous ne voulez pas toucher au patrimoine des milliardaires, aux grandes entreprises ou à leurs profits. »
L’Union des entreprises de proximité (U2P), qui représente les artisans, le commerce de proximité ou les professions libérales, un milieu largement acquis au RN, fait le même diagnostic. « Le RN a visiblement fait un tour par l’avenue Bosquet [siège parisien du Medef], où le Medef lui a soufflé ce qui était important pour eux. Mais il a perdu notre adresse », s’agace Michel Picon, président de l’U2P.
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« On reste poujadistes, contre les gros », maintient Jean-Philippe Tanguy, qui souligne vouloir tout faire pour aider les entreprises à produire tout en se souciant de justice fiscale. Chaque année, la séquence budgétaire et le lobbying afférent le renforcent dans ses convictions : « Les grands patrons, restent, pour la plupart, des oligarques qui s’occupent de leurs propres affaires, et s’inquiètent pour leur rémunération et leur patrimoine personnel. Ces comportements sont totalement à l’origine de mon combat contre le capitalisme français. »
Parmi les députés comme au sein de l’appareil du parti, « la ligne Tanguy n’est pas majoritaire », analysait, avant l’été, un député en vue ; et plusieurs élus se désignant comme « libéraux » assument vouloir convaincre le député de la Somme de renoncer à certains impôts. Malgré le rôle central que lui confie la présidente du groupe RN à l’Assemblée, Marine Le Pen – « au souverainisme prononcé mais moins dogmatique que Tanguy », selon le même député –, sa ligne est attaquée de manière régulière, en interne, dans le groupe, par des collaborateurs qu’il juge « issus de la petite bourgeoisie zemmouriste » ; et en externe, par des conseillers de Marine Le Pen et du président du parti, Jordan Bardella, venus parfois de l’administration, parfois des milieux financiers. Au point que, selon Libération, Marine Le Pen a dû se fendre d’un mot de soutien public, face aux rancunes exprimées par certains envers le président délégué du groupe.
Changements d’ampleur
L’intéressé se réjouit de tenir ferme sur deux mesures totémiques, qui lui valent les critiques de la droite : la réforme des retraites du RN, qui maintient la possibilité d’un départ à 60 ans et 40 annuités à taux plein pour un contingent réduit de Français ayant commencé à travailler tôt ; et la taxe sur les rachats d’actions, qu’il considère comme des dividendes déguisés. S’il n’en fait pas des « fétiches », Jean-Philippe Tanguy estime que le RN restera fidèle au « marinisme » tant que demeurera la possibilité offerte aux « métiers difficiles » de partir tôt à la retraite, et que la taxation de ce qu’il décrit comme des « pratiques spéculatives » restera au programme.

L’extrême droite a également voté en faveur d’un impôt sur la fortune improductive semblable à son propre « impôt sur la fortune financière ». Peu rémunérateur et excluant le patrimoine immobilier, cet impôt sur le patrimoine subit régulièrement les assauts de l’entourage libéral de Marine Le Pen et de Jordan Bardella. Le RN a, lors des débats budgétaires, également voté une taxe sur les superdividendes des grands groupes et une autre sur les multinationales, que Bercy juge inapplicable : inspirée par l’organisation altermondialiste Attac, elle doit permettre de lutter contre l’optimisation fiscale de ces entreprises en les prélevant à la hauteur de leurs bénéfices en France.
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Fort commentés, ces votes avec la gauche, cohérents avec la ligne historique de Marine Le Pen, masquent plusieurs changements d’ampleur opérés depuis 2022, qui vont tous dans le sens d’une défense des ménages aisés et des grandes entreprises. Le plus important concerne l’acceptation de la « flat tax » (prélèvement forfaitaire unique), vilipendée par Marine Le Pen qui prônait en 2022 sa quasi-suppression en proposant qu’elle ne s’applique qu’aux foyers fiscaux gagnant moins de 60 000 euros par an. Cette mesure, qui bénéficie en quasi-totalité aux 15 % des ménages les plus riches du pays, a été soutenue par Jordan Bardella en octobre 2024, par un tweet qui a pris de court les députés. La « flat tax » est désormais décrite par un conseiller de Marine Le Pen comme « la seule bonne mesure du macronisme ».
Le RN s’est également entiché d’une autre mesure d’Emmanuel Macron, l’objectif d’une suppression totale de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, brandie depuis 2022 par le gouvernement, mais sans cesse repoussée. C’est en août 2023 que Jordan Bardella, là encore, l’a pour la première fois intégrée dans sa communication. Elle est désormais au programme du RN, tout comme la suppression totale de la contribution sociale de solidarité des sociétés, jusqu’alors réduite à « des zones répondant à un besoin de revitalisation ». A cela s’ajoute la suppression, déjà proposée en 2022, d’un troisième impôt de production, la cotisation foncière des entreprises.
« L’ultrariche est insaisissable »
La baisse drastique des impôts de production est désormais un point majeur, et coûteux, du programme économique du RN, qui bénéficierait majoritairement aux grandes entreprises. « C’est la clé de la compétitivité française, c’est une plaie, justifie Jean-Philippe Tanguy. Je suis tellement inquiet de la fin de l’industrie que je suis attentif à tout signal que l’on envoie : il ne faut pas donner d’excuses aux investisseurs. »
La même logique prévaut pour le crédit d’impôt recherche, la première dépense fiscale de l’Etat à destination des entreprises, qui fait l’objet d’un lobbying intense. Le RN proposait jusqu’alors de l’encadrer plus strictement en excluant les activités de veille technologique et en plafonnant cette aide au niveau d’un groupe, et non d’une entité. Ce second amendement visait, expliquait le RN, à remédier à sa « captation par les grands groupes ». Il a cessé de le déposer, et voté contre cette mesure proposée par la gauche lors de l’examen du budget. Le parti reste favorable au remboursement des aides en cas de délocalisation.
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Il n’est également plus proposé de supprimer d’autres mesures d’aide aux entreprises, comme l’exonération des cotisations au-dessus de trois smic, ou la fameuse « niche CMA CGM » (une taxe forfaitaire très avantageuse pour les armateurs). Sur les outils de lutte contre l’optimisation fiscale des ultrariches, le RN s’est opposé à la taxe Zucman, dans sa version initiale comme sa version allégée, six mois après s’être abstenu sur le sujet.
Quant à la taxation des holdings familiales proposée par le gouvernement, elle a fait débat en interne. Plusieurs députés y étaient favorables, mais le groupe a finalement baissé le pouce, officiellement pour des raisons techniques. Officieusement, ils sont nombreux à partager la philosophie du député du Vaucluse Hervé de Lépinau : « L’optimisation fiscale n’est pas un gros mot. Ce qui est immoral, c’est de faire les poches des gens sans cesse davantage. L’ultrariche, il faut être réaliste, vous ne l’attraperez jamais : il est insaisissable sur le plan fiscal. » Cet avocat affable, proche de l’eurodéputée identitaire Marion Maréchal et libéral revendiqué, a été désigné par son groupe vice-président de la commission des affaires économiques. Il y voit un signal envoyé par le parti « pour tordre le cou aux vieilles idées » sur le projet lepéniste.
Ces évolutions successives ne perturbent pas plus que cela le militant historique qu’est Philippe Olivier, député européen et conseiller spécial de Marine Le Pen, qui pense que son électorat et ses cadres se retrouveront toujours face à l’immigration. « Notre socle commun est solide : ce qui compte, c’est la France. Tout le reste, en matière budgétaire et fiscale, on peut discuter, rien n’est rédhibitoire. Qu’un impôt soit à 3 % ou 2,5 %, on va s’en remettre. »

