« La psychiatrie n’a pas besoin de querelles inutiles, mais de progrès scientifiques »
Tribune
Alors que la santé mentale a été désignée « grande cause nationale » en 2025, une quarantaine de psychiatres rappellent l’importance du progrès scientifique dans leur discipline.
Depuis plusieurs mois, les avancées de la recherche en psychiatrie et les perspectives thérapeutiques associées ont été régulièrement contestées par des associations, certains scientifiques ou psychanalystes, mettant en alerte patients comme soignants. Ces controverses voire ces résistances, sans fondement scientifique, fragilisent une discipline trop souvent dévalorisée. Elles fragmentent l’union nationale alors que la santé mentale a été déclarée priorité de santé publique.
La recherche en psychiatrie s’appuie sur une démarche collective et transdisciplinaire qui réunit chercheurs, cliniciens, patients, proches, associations et institutions publiques. Cette dynamique de collaboration est au cœur des progrès réalisés ces dernières années : elle associe les savoirs issus des neurosciences, de la psychologie, de la génétique, des sciences sociales, mais aussi l’expérience vécue des personnes concernées. Ensemble, ces connaissances contribuent à mieux comprendre les troubles psychiques et à améliorer la qualité des soins, comme leur accessibilité.
UNE SCIENCE OUVERTE AU DÉBAT
Dans un contexte où la parole scientifique peut être fragilisée et où les débats publics tendent parfois à opposer les approches, il est plus que jamais nécessaire de rappeler que la recherche en psychiatrie repose sur la diversité et la complémentarité des disciplines. Car cette pluralité qui fonde la solidité de la démarche scientifique, permet de faire progresser la compréhension des maladies mentales. C’est bien grâce à cette recherche pluridisciplinaire que nous pouvons affiner le diagnostic, renforcer l’efficacité des traitements actuels et ouvrir la voie à de nouvelles approches thérapeutiques, en complément des prises en charge psychothérapeutiques et sociales.
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La recherche scientifique s’enrichit du débat et de la contradiction. En psychiatrie comme ailleurs, la discussion critique, la confrontation des hypothèses et l’évaluation par les pairs sont indispensables pour progresser. Mais ce débat doit s’appuyer sur des faits, sur des données solides et sur des méthodes éprouvées. Ainsi remettre en question les fondements mêmes de la recherche ou opposer les disciplines les unes aux autres reviendrait à fragiliser l’ensemble de la démarche scientifique.
Reconnaître la diversité des approches ne signifie pas les opposer, mais au contraire les articuler : sciences fondamentales et cliniques, sciences humaines et sociales, savoirs expérientiels et innovations technologiques contribuent ensemble à une meilleure compréhension et à une meilleure prise en charge des troubles psychiatriques.
DES AVANCÉES DÉJÀ VISIBLES
La recherche en psychiatrie progresse chaque jour, avec rigueur, en France comme à l’étranger. Ces travaux permettent de mieux comprendre les mécanismes biologiques, psychologiques et environnementaux des troubles, d’améliorer les diagnostics, de développer des traitements plus ciblés et d’adapter les accompagnements aux besoins des personnes concernées.
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L’imagerie cérébrale, par exemple, permet d’identifier les circuits neuronaux impliqués dans certaines pathologies, comme les dépressions résistantes. Ces régions peuvent être ciblées par des techniques de neuromodulation, offrant une alternative lorsque les traitements médicamenteux et psychothérapeutiques restent inefficaces. Combinées à l’identification de marqueurs biologiques, cognitifs et comportementaux, ces approches ouvrent la voie à une psychiatrie de précision, plus personnalisée et plus efficace.
Comme en cancérologie ces vingt dernières années, ces innovations peuvent changer la prise en charge et améliorer profondément la qualité de vie des personnes concernées. C’est par la combinaison d’approches complémentaires bénéficiant de données probantes, biologiques, psychothérapeutiques, sociales, technologiques…, intégrant les attentes de chaque personne concernée que s’opère la personnalisation des parcours de rétablissement.
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La psychiatrie n’a pas besoin de querelles inutiles, mais de progrès scientifiques : des progrès construits avec rigueur, transparence et débats contradictoires dans un climat apaisé. Porter cette exigence, c’est protéger les patients et personnes concernées, éclairer les pratiques cliniques et permettre à la psychiatrie d’évoluer au service de toute la société.
| Liste des signataires |
| Pascal Mariotti, directeur général du Centre Hospitalier Le Vinatier – Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole, président de l’AdESM |
| Rachel Bocher, présidente du Syndicat des psychiatres hospitaliers |
| Dominique Guillot, Président Argos 2001 |
| Emmanuelle Remond, Présidente de l’UNAFAM |
| Caroline Matte, co-Fondatrice de la Maison Perchée |
| Claude Finkelstein, Présidente chez FNAPSY |
| Hugo Baup, Médecin Psychiatre, Auteur « Comment ça va, toi ? » |
| Pierre-Michel Llorca, Professeur de Psychiatrie à l’Université Clermont Auvergne, Responsable du service de Psychiatrie B au CHU de Clermont-Ferrand, directeur des soins de la Fondation FondaMental |
| Anouck Amestoy, Professeur des Universités-Praticien Hospitalier-Pédopsychiatre au CH Charles Perrens, Responsable filière TND, PUPEA, Coordonnateur Centre Ressources Autisme (CRA) Aquitaine |
| Bruno Aouizerate, Professeur de Psychiatrie, Chef de Service de Psychiatrie, Responsable de la filière « Pathologies complexes et résistantes », Centre Hospitalier Charles Perrens |
| Delphine Capdevielle Cheffe du Pôle Universitaire de Psychiatrie Adulte, Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et Addictologie, Hôpital la Colombière, CHU de Montpellier |
| Boris Chaumette, enseignant à l’Université Paris Cité, chercheur à l’Institut Pasteur et à l’INSERM et psychiatre au GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences |
| Jean-Christophe Chauvet-Gelinier, chef du Pôle Neurosciences Chirurgie Réparatrice et Psychiatrie, CHU Dijon, INSERM U-1231 Center for Translational and Molecular medicine, équipe PADYS – Université de Bourgogne |
| Philippe Courtet, Professeur de psychiatrie à l’Université de Montpellier, chef du service de psychiatrie d’urgence et de soins aigus au CHU de Montpellier, président de la section scientifique de l’EPA sur la suicidologie et la prévention du suicide |
| Clément Dondé, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, Université Grenoble Alpes, Chef de pôle au Centre Hospitalier Alpes-Isère |
| Caroline Dubertret, Chef du service de psychiatrie et addictologie Hôpital Louis-Mourier – AP-HP Nord-Université de Paris |
| Wissam El Hage, psychiatre au CHRU de Tours et professeur de psychiatrie adulte à l’Université de Tours, Responsable du Centre régional de psychotraumatologie Centre-Val-de-Loire, Directeur du CIC1415 Centre d’Investigation Clinique, Co-Directeur de l’équipe « Psychiatrie Neurofonctionnelle » de l’unité INSERM iBrain U1253 |
| Sébastien Gard, Praticien Hospitalier – Pôle de Psychiatrie Générale et Universitaire, Centre Hospitalier Charles Perrens, Bordeaux |
| Emmanuel Haffen, psychiatre au CHU de Besançon et directeur du Laboratoire de Neurosciences Intégratives et Cliniques de Besançon |
| Jerôme Holtzmann, Praticien Hospitalier, Unité troubles de l’humeur et pathologies des émotions Pôle de psychiatrie, neurologie et rééducation neurologique au CHU de Grenoble |
| Charles Laïdi, praticien hospitalo-universitaire à l’Université Paris-Est Créteil, directeur de l’unité de stimulation cérébrale des Hôpitaux Universitaires Henri-Mondor, chercheur à l’Inserm |
| Marion Leboyer, professeur de psychiatrie – praticien hospitalier (UPEC), Directrice adjointe du DMU Adapt, Directrice du Laboratoire de Neuropsychiatrie Translationnelle (IMRB – Inserm U995), directrice générale de la Fondation FondaMental |
| Antoine Lefrere, psychiatre à l’AP-HM et chercheur à l’Institut de Neurosciences de La Timone |
| Emilie Olié, Responsable de la Filière Troubles de l’Humeur et Emotionnels / Borderline du Département des Urgences et Post Urgences Psychiatriques du CHU Montpellier |
| Christine Passerieux, Professeur de Psychiatrie à Université de Versailles St Quentin en Yvelines – Praticien Hospitalier au Centre Hospitalier de Versailles |
| Baptiste Pignon, Professeur de psychiatrie – praticien hospitalier à l’hôpital Albert Chenevier (AP-HP) |
| Mircea Polosan, Chef de Service de Psychiatrie Adulte – CHU Grenoble Alpes Université Grenoble Alpes |
| Romain Rey, psychiatre au Centre Hospitalier Le Vinatier – Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole, maitre de conférences à l’université Claude Bernard Lyon 1 |
| Raymund Schwan Professeur de Psychiatrie, Université de Lorraine, CEReSS Marseille |
| Michel Walter, Chef du service hospitalo-universitaire de psychiatrie, CHU Brest |
| Antoine Yrondi, Chef du service de Psychiatrie et Psychologie Médicale-CHU Toulouse |
| Jasmina Mallet, Cheffe du service de Psychiatrie, Professeure PUPH Psychiatrie Université Orléans. Co-Directrice de l’unité de recherche B-CLine Neurosciences. Coordinatrice Psychiatrie Légale EPHEP. Auteure : Le monde est Psy (BD) : Psychiatrie et Psychologie du futur |
| Ludovic Samalin, Professeur de Psychiatrie, Praticien Hospitalier au CHU de Clermont-Ferrand, copilote du Grand Défi Numérique en Santé Mentale dans le cadre de la stratégie nationale d’innovation en santé |
| François Petitjean, Psychiatre, Rédacteur en chef des Annales Médico-Psychologiques, spécialiste de la réhabilitation psychosociale et de la remédiation cognitive |
| Yann Auxéméry, Psychiatre |
| Anne Sauvaget, PU-PH de psychiatrie adulte, Nantes Université, CHU de Nantes, EPSM de Vendée CH Georges Mazurelle |
| Sandrine Broutin, Directrice Générale de la Fondation Falret |
| Philip Gorwood, chef de service CMME, Hôpital Sainte-Anne, GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences |
| Coraline Hingray, Professeure des Universités de Psychiatrie. CPN/CHRU NANCY |
| Alexis Bourla, Psychiatre a l’hôpital Saint-Antoine (Paris), directeur des projets psychiatriques du groupe Clariane, co-fondateur du réseau NeuroStim, président de Cline Research |
| Frank Bellivier, PUPH de Psychiatrie-Addictologie à Lariboisière – Fernand-Widal |
| Renaud Maigne, résident de Bipolarité France |
| David Gourion, Psychiatre |
| Pr. Gilles Bloch, président du Musée de d’Histoire Naturelle |
| Jean-Christophe Leroy, président de positive minders |
| Dr F. MOUAFFAK, Chef du Pôle 93G04-Urgences Psychiatriques de Seine Saint Denis, EPS Ville Evrard |
| Raymund Schwan, Chef du pôle hospitalo-universitaire de psychiatrie d’adultes du Grand Nancy au Centre psychothérapique de Nancy (CPN) |
Commentaire Dr Jean SCHEFFER:
Ce premier document qui fait l’éloge des neurosciences est signé que par des Universitaires et des membres de FondaMental association privée soutenue par Big Pharma (voir texte ci-dessous). De plus avec ses Centres Experts qui visent à faire disparaitre les secteurs psychiatriques publics, cette dernière obtient des subventions publiques qui sont autant de finances en moins pour notre psychiatrie publique (Hôpitaux, CMP, CMPP…). L’essentiel de la pratique psychiatrique se fait en dehors de ces milieux.
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Contre le démantèlement de la psychiatrie publique – contre le projet de loi N°385
Le problème
Comment faire passer une mauvaise décision gestionnaire pour une bonne décision scientifique (sans souci aucun pour la question sanitaire) ?
Après l’amendement 159 qui visait à exclure la psychanalyse du remboursement, un nouveau projet de loi s’attaque frontalement à l’organisation des soins psychiatriques, sous la forme d’une nouvelle réforme établie sans la moindre concertation ni avec les syndicats de psychiatre, ni les usagers, ni avec les professionnels du terrain. Cette proposition de loi No 385, qui a été déposée le 27 février 2025, va être discutée en séance publique le 16 décembre 2025.
Il vise à étendre, sur tout le territoire, le nombre et l’influence des centres experts. Le texte justifie cette orientation en avançant la promesse d’une économie annuelle de 18 milliards d’euros, fondée sur l’hypothèse d’une réduction de 50 % des jours d’hospitalisation pour les patients ayant consulté dans ces centres.
Les centres experts en psychiatrie ont été créés en 2007 par la Fondation FondaMental et leur réseau s’est progressivement étendu pour couvrir, en 2025, 54 structures dédiées aux troubles bipolaires, à la schizophrénie, à la dépression résistante et à l’autisme adulte. Ils sont considérés comme de 3e niveau, c’est-à-dire non habilité à traiter les urgences psychiatriques.
Dans ce texte le secteur psychiatrique est clairement attaqué et désigné sous cette série d’affirmations amalgamées : « l’accès tardif aux soins ne garantit ni une prévention satisfaisante, ni une prise en charge spécialisée par pathologie, ni une prise en charge des comorbidités somatiques conduisant à une mortalité prématurée pour les patients concernés. »
Il convient de réfuter ce texte qui s’appuie sur une vision réductionniste et faussée des soins psychiatriques en France.
Malgré leur promotion politique récente leur efficacité réelle reste controversée.
Les seules données disponibles concernent les troubles bipolaires, deux études (Henry 2017 ; Laïdi 2022) souffrant de limites méthodologiques majeures : une absence de groupe contrôle, un risque élevé de régression à la moyenne et absence de preuve pour les autres pathologies. Aucune publication ne documente une réduction de 50 % des hospitalisations pour la schizophrénie, la dépression résistante, contrairement aux affirmations avancées par les promoteurs du dispositif.
L’extension législative des centres experts repose ainsi sur une base scientifique fragile, ce que soulignent explicitement F. Gonon, F. Naudet et B. Falissard dans leur étude. D’autre part le journaliste Stéphane Foucart dans le Monde daté 4 juin 2025 * (voir article plus bas après les signatures) s’était fait l’écho de la communication de la fondation FondaMental, accusée par plusieurs chercheurs d’utiliser de manière trompeuse des données scientifiques pour promouvoir ses Centres experts en psychiatrie.
Les centres experts bénéficient d’un label valorisé, d’une visibilité médiatique forte et d’un appui politique évident.
À l’inverse, les psychiatres de secteur exercent dans des conditions de plus en plus dégradées, marquées par la sous-dotation chronique, la diminution des capacités d’hospitalisation et la pénurie de soignants. Alors même que le secteur manque cruellement de moyens humains et financiers, Le texte justifie l’augmentation des centres experts par la demande dont ils sont l’objet et un délai pour le premier rendez-vous d’environ deux ans. Le secteur psychiatrique et pédo-psychiatrique est lui aussi débordé par la demande mais ne peut sûrement pas se permettre d’avoir des délais aussi longs.
Les centres experts revendiquent s’appuyer sur les progrès de la génomiques (données purement conjecturales pour le moment), sur le diagnostic par imagerie.
Ces protocoles participent à imposer une vision de la psychiatrie fondée sur des données mesurables, réductibles à des biomarqueurs et des questionnaires standardisés. Ce modèle médical qui voudrait imposer sa normalisation se situe à l’opposée d’une pratique de la psychiatrie fondée sur la rencontre, l’accueil de la subjectivité, l’ouverture à la singularité de la parole.
Les centres experts fonctionnent sur un modèle de consultation ponctuelle, avec des bilans standardisés et des recommandations chimiothérapeutiques. Or, les patients ont avant tout besoin d’un accompagnement soutenu et d’une continuité de soins — ce que seule la psychiatrie de secteur est aujourd’hui en mesure de garantir, grâce à l’articulation de ses dispositifs ambulatoires et hospitaliers.
Présenter les centres experts comme la voie d’un renouveau de la santé mentale relève de l’illusion. Un tel projet risque surtout de creuser la fracture entre une évaluation expertale centrée sur le médicament et le suivi réel, celui qui se construit dans la durée, au contact du patient, de son entourage et de ses difficultés psychiques et sociales.
Cette focalisation prioritaire sur les impératifs économiques, qui tend à se substituer à toute interrogation proprement politique, y compris dans le domaine de la santé, oriente désormais l’action publique. Or, le véritable courage politique consisterait à réaffirmer et reconstruire une psychiatrie publique engagée, celle qui a a démontré, depuis plus de soixante-cinq ans, sa capacité à répondre de manière adéquate aux besoins réels de la souffrance psychique pour l’ensemble de la population.
Cette psychiatrie publique se trouve aujourd’hui menacée d’être remplacée par une « science » ajustée aux exigences de la rationalité néolibérale contemporaine. C’est ce que nous refusons.
Signataires récents: 1396 signatures
Pour signer: https://c.org/9pBBV4NPD7
monique NUNES•il y a 37 secondes
Anne PINQUIER•il y a 1 minute
tiphaine GAGGIONE•il y a 2 minutes
Wilfried GONTRAN•il y a 2 minutes
Laurence BLASI•il y a 2 minutes
Jean-Charles CHAUVEAU•il y a 3 minutes
Julia BOUHEDJA•il y a 3 minutes
Maud PARRIAUT•il y a 4 minutes
isabelle MERCIER•il y a 4 minutes
Nathalie BOULET•il y a 5 minutes
Ludivine LEMARCHAND•il y a 5 minutes
Viviane TEURIO•il y a 6 minutes
Nicolas ROUAULT•il y a 7 minutes
Eric HALIMI•il y a 7 minutes
Andréas MATTHAIOU•il y a 7 minutes
Paul JEAN-FRANCOIS•il y a 8 minutes
Fabienne MAILLOT•il y a 8 minutes
Claude ROCHET•il y a 8 minutes
Claude SCHAUDER•il y a 9 minutes
Fabienne CUNA•il y a 9 minutes
monique NUNES et 19 autres ont signé récemment.
*La communication de la Fondation FondaMental épinglée pour embellissement de résultats scientifiques
Dans une étude publiée le 28 mai, huit chercheurs et médecins contestent les arguments d’une proposition de loi visant à réaliser 18 milliards d’économies en généralisant à l’ensemble du territoire les Centres experts en psychiatrie pilotés par la fondation de droit privé FondaMental. Et mettent en cause l’organisme pour usage « trompeur » de données scientifiques à des fins de communication.
Publié le 03 juin 2025 à 06h30 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/06/03/la-communication-de-la-fondation-fondamental-epinglee-pour-embellissement-de-resultats-scientifiques_6610297_1650684.html
Temps de Lecture 4 min.

Dix-huit milliards d’euros par an d’économies pour la Sécurité sociale ! En pleine crise des finances publiques, ce chiffre spectaculaire est affiché par une proposition de loi déposée en février par le sénateur (LR) du Vaucluse Alain Milon et une douzaine d’autres parlementaires. Le texte assure que de telles économies sont possibles en généralisant à l’ensemble du territoire les Centres experts en psychiatrie pilotés par FondaMental, une fondation de droit privé créée en 2007 par des institutions publiques (CEA, AP-HP, Inserm, etc.). La consultation de ces structures par les personnes souffrant de maladies psychiatriques, lit-on dans la proposition de loi, permettrait en effet de réduire fortement leur taux d’hospitalisation – ce qui coûte le plus cher dans la prise en charge des troubles mentaux. L’investissement serait modique, les bénéfices formidables.
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Dans une étude publiée le 28 mai par Social Science Medicine – Mental Health, huit chercheurs et médecins jugent cet espoir infondé. Selon eux, il est la conséquence de l’intense activité de plaidoyer de la Fondation FondaMental, portée par un usage discutable, voire « trompeur », de données scientifiques à des fins de communication. Conduits par le neurobiologiste François Gonon (CNRS, université de Bordeaux) et le psychiatre Florian Naudet (Institut de recherche en santé, environnement et travail, et université de Rennes), les auteurs ont passé en revue les déclarations publiques des cadres de la fondation et y retrouvent souvent l’affirmation – reprise par les sénateurs – selon laquelle le passage des patients par l’un de ses Centres experts en psychiatrie induit une baisse de 50 % des jours d’hospitalisation dans l’année qui suit.
En novembre 2023, par exemple, la fondation signe une lettre ouverte au ministre de la santé et aux parlementaires, dans laquelle elle assure que son dispositif a « déjà prouvé [son] efficacité en matière d’amélioration du pronostic des patients, avec une réduction de 50 % des réhospitalisations douze mois après un passage par un Centre expert ». Une mention mise en caractères gras dans le texte. La même affirmation est réitérée dans des communiqués de presse de la fondation, ou par des médecins et des chercheurs affiliés à elle lors d’auditions devant des parlementaires, dans des tribunes ou des entretiens à la presse – le dernier en date dans Le Monde du 24 mai.
« Pas de groupe témoin »
« La seule étude à l’appui de cette affirmation a été publiée en 2017 par des chercheurs de la Fondation FondaMental, dans la revue Bipolar Disorders, explique François Gonon. Mais ces travaux n’évaluent l’effet d’un passage par un Centre expert que sur les patients atteints de troubles bipolaires : il est scientifiquement injustifiable de généraliser ce résultat à l’ensemble des maladies psychiatriques prises en charge par ces structures, comme le fait la fondation dans ses activités de plaidoyer. » Seule une discrète note de pied de page dans un communiqué de presse publié en février 2024 sur le site de la fondation, mais ajoutée plusieurs mois après sa publication, cite une synthèse reprenant les résultats de 2017 et permet de faire la part des choses.
Une cinquantaine de Centres experts en psychiatrie sont aujourd’hui déployés par la fondation à titre expérimental, notamment dans des centres hospitaliers. Les médecins peuvent y adresser leurs patients afin de bénéficier d’un bilan pluridisciplinaire pour les troubles bipolaires, les dépressions résistantes, certains troubles autistiques et les schizophrénies. Ces Centres experts permettent également de recueillir quantité de données sur les patients, qui nourrissent de nombreuses publications scientifiques. Interrogée, la Fondation FondaMental assure que le dispositif est plébiscité par les malades, qu’il limite l’errance et que les bénéfices d’un diagnostic posé au plus tôt ne font pas débat.
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Au point de produire des effets aussi spectaculaires qu’une baisse de moitié des hospitalisations après une seule visite dans ces structures ? L’étude de 2017 appuyant cette affirmation est loin d’apporter une preuve scientifique d’efficacité, estiment M. Gonon et ses coauteurs. « Les auteurs relèvent le taux d’hospitalisation de 984 patients au cours de l’année précédant leur passage dans un Centre expert, et les comparent avec le taux d’hospitalisation dans les deux ans qui suivent, explique Florian Naudet. Mais il n’y a pas de groupe témoin pour effectuer la comparaison. »
Pour le médecin et chercheur, spécialiste de l’évaluation de la qualité des preuves en médecine, « il est tout à fait possible que ces patients aient consulté un Centre expert à la suite d’une aggravation temporaire de leur condition, et que celle-ci soit ensuite revenue spontanément à son état précédent, moins sévère ». Un effet bien connu des épidémiologistes sous le nom de « régression à la moyenne ». Au reste, les auteurs de l’étude de 2017 le reconnaissent eux-mêmes dans leur article. « Nous ne pouvons pas conclure que les changements [observés après un passage en Centre expert] ont été uniquement dus à ce modèle de soins », écrivent-ils. Une précaution qui disparaît dans la communication publique des cadres de la fondation. Celle-ci assure toutefois au Monde que, outre l’étude de 2017, elle dispose d’autres données non encore publiées allant dans le même sens.
« Annexes introuvables »
Mais ce n’est pas tout. « Dans tout suivi de cohorte, on perd de vue un certain nombre de patients, et ce taux de perte est important pour juger de la solidité des résultats, explique M. Gonon. Dans leur article de 2017, les chercheurs de la fondation affirment que cette information se trouve dans les annexes de leur article. Or ces annexes sont introuvables sur le site de Bipolar Disorders [où est parue l’étude]. Je les ai demandées aux auteurs et à l’éditeur de la revue : depuis huit ans que l’article est publié, elles n’ont jamais été fournies. » Interrogée par Le Monde, l’une des autrices de l’article reconnaît un oubli, et que ces données n’ont pas été annexées à l’étude, mais elle assure qu’elles le seront dès qu’elles auront été retrouvées.
« Les conséquences de ce genre de communication publique peuvent s’avérer délétères, met en garde M. Naudet. Si les responsables politiques pensent que la généralisation des Centres experts peut permettre des économies massives en frais d’hospitalisation, ils peuvent tout à fait être tentés de fermer des lits en psychiatrie en contrepartie de la généralisation à peu de frais de telles structures. Or, l’un des principaux problèmes de la psychiatrie aujourd’hui, c’est le manque de lits. »C’est au moins un point d’accord avec la Fondation FondaMental, qui assure qu’elle ne plaide en aucun cas pour une baisse des investissements dans la prise en charge hospitalière des malades.
Financée sur fonds publics, mais aussi par des entreprises, la fondation assure que ni elle ni ses cadres n’ont d’intérêt matériel à la promotion des Centres experts. Elle affirme aussi que plusieurs travaux indiquent une variété d’effets positifs pour les patients (meilleure adéquation des traitements aux troubles, observance renforcée des prescriptions, comorbidités réduites, etc.). En outre, ajoute-t-elle en substance, elle n’est pas responsable de l’usage qui est fait de sa communication par les parlementaires. Alain Milon, le sénateur porteur de la proposition de loi visant à généraliser les Centres experts en psychiatrie, administrateur de la Fondation FondaMental entre 2011 et 2015, n’a pas répondu à nos sollicitations.
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Voir aussi dans une revue de presse par Dr Jean SCHEFFER:
Une psychiatrie sous influence https://environnementsantepolitique.fr/2025/09/23/une-psychiatrie-sous-influence/
Dans l’Aisne, l’accès aux soins reste difficile et des soignants en psychiatrie sont mobilisés depuis plus de dix mois pour faire entendre leurs alertes https://environnementsantepolitique.fr/2025/11/19/68687/
Loin des idées reçues, Saint-Égrève semble être le modèle d’une nouvelle psychiatrie https://environnementsantepolitique.fr/2025/09/25/66394/
Le plan psychiatrie et santé mentale annoncé le 11 juin par le gouvernement manque d’une approche globale https://environnementsantepolitique.fr/2025/08/09/64288/
https://environnementsantepolitique.fr/2025/06/15/refonder-la-psychiatrie-sans-moyens/
Comme dans toutes les autres spécialités, la psychiatrie a ses déserts médicau https://environnementsantepolitique.fr/2025/03/25/60166/