Une état des lieux inquiétant sur les jeunes musulmans en France

Un sondage de l’IFOP sur l’islam en France, qui met en lumière un rigorisme croissant, fait débat

L’étude publiée mardi 18 novembre dresse un état des lieux inquiétant de la deuxième religion de France, en particulier chez les jeunes musulmans. Des critiques émergent toutefois sur cette enquête. 

Par Publié le 19 novembre 2025 à 18h39, modifié le 20 novembre 2025 à 11h41 https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/11/19/islam-en-france-un-sondage-de-l-ifop-qui-met-en-lumiere-un-rigorisme-croissant-fait-debat_6654053_3224.html

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Prière funéraire en hommage à Aboubakar Cissé, fidèle tué de multiples coups de couteau à l’intérieur de la mosquée Khadija de La Grand-Combe (Gard), le 2 mai 2025.
Prière funéraire en hommage à Aboubakar Cissé, fidèle tué de multiples coups de couteau à l’intérieur de la mosquée Khadija de La Grand-Combe (Gard), le 2 mai 2025.  SYLVAIN THOMAS/AFP

Publié mardi 18 novembre, un sondage de l’IFOP relance le débat sur l’islam en France, quelques jours après les commémorations des attentats djihadistes de novembre 2015. Intitulé « Etat des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France », son sous-titre souligne d’emblée une tendance « entre réislamisation et tentation islamiste ». L’étude, réalisée pour la revue Ecran de veille, qui se présente comme « le mensuel pour résister aux fanatismes », a été réalisée par téléphone du 8 août au 2 septembre auprès d’un échantillon de 1 005 personnes se déclarant de religion musulmane, extrait d’un échantillon national représentatif plus vaste de 14 244 personnes.

« Loin de confirmer les discours sur une sécularisation à l’œuvre chez les musulmans français, les données révèlent au contraire une intensification des pratiques religieuses, un durcissement des positions sur les questions de mixité, et une sympathie croissante pour les courants radicaux de l’islam politique », indique François Kraus, directeur du pôle politique et actualités de l’institut de sondage.

Les 15-24 ans, sous-échantillon de l’étude (291 individus), sont particulièrement concernés par cette tendance rigoriste : 87 % se considèrent « religieux », 59 % estiment que la charia doit être appliquée dans les pays non musulmans, 57 % jugent que les lois de la République passent après les règles de l’islam, 42 % disent éprouver de la sympathie pour l’islamisme, tandis que près d’un jeune sur deux refuserait de faire la bise à une personne du sexe opposé – pour ne citer que quelques données saillantes. La fréquentation des lieux de culte et la pratique de la prière ont connu une nette augmentation ces quarante dernières années, le respect des injonctions alimentaires suivant la même courbe.

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En somme, poursuit M. Kraus, « ces données donnent du grain à moudre à ceux qui craignent que la population musulmane se développe dans une logique de “contre-société”, c’est-à-dire qu’elle cherche à organiser sa vie quotidienne selon des normes religieuses distinctes, voire opposées, à celles de la société majoritaire ».

Des réponses éloignées des clichés

Pour autant, l’enquête dissipe un certain nombre d’idées reçues, au premier rang desquelles la théorie du « grand remplacement » : seuls 7 % du panel global, mélangeant toutes les religions, se déclarent musulmans ; le port du voile reste une pratique minoritaire (31 % des musulmanes le portent, pas forcément de manière systématique).

Loin du cliché d’une communauté fermée, 73 % des musulmans français sont en couple avec une personne de leur religion, contre 80 % en moyenne chez l’ensemble des Français. Surtout, 73 % (contre 44 % en 1989) pensent qu’un musulman est en droit de rompre avec l’islam – alors même que l’apostasie est considérée comme un crime particulièrement grave dans l’islam traditionnel. En outre, la jeunesse musulmane n’est pas la seule à aller vers un regain de religiosité : la même tendance s’observe dans les autres religions – christianisme et judaïsme, notamment.

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Reste que les conclusions de ce sondage dressent un panorama « indéniablement préoccupant » du paysage de l’islam français, selon Didier Leschi, président de l’Institut d’étude des religions et de la laïcité et auteur de Misère(s) de l’islam de France (Cerf, 2017). « Cette réislamisation au sein de la jeunesse musulmane montre que nous n’avons pas été capables d’expliquer en quoi nos acquis sociétaux pouvaient être aussi des acquis pour la jeunesse, qu’ils constituent un espace de liberté pour tous, continue-t-il. J’en veux pour preuve l’absence de solidarité dans la jeunesse musulmane vis-à-vis des femmes iraniennes ou afghanes. »

Et d’alerter : « Si ce regain de religiosité ne constitue pas un danger en soi, il peut y avoir des franges radicales qui se détachent au sein de cette jeunesse islamisée. Le soleil noir de l’islamisme violent peut encore satelliser quelques centaines, voire quelques milliers de jeunes. C’est certes une minorité, mais cela n’en demeure pas moins inquiétant. »

Confusion entre regain de religiosité et islamisme

D’autres spécialistes se montrent néanmoins critiques du travail réalisé par l’IFOP, relevant des biais dans l’enquête. Si Vincent Tiberj, professeur en sociologie politique à Sciences Po Bordeaux, reconnaît que la qualité de l’échantillon des personnes sélectionnées s’est améliorée par rapport aux anciens sondages sur le sujet, il croit voir une « volonté d’instruire à charge, en insistant sur le rigorisme des musulmans ».

« Des questions plus ouvertes auraient pu être posées, explicite-t-il, par exemple sur la consommation d’alcool. On peut très bien avoir des normes pour soi et ne pas les appliquer aux autres. Ainsi, il aurait été plus pertinent de demander aux sondés s’ils étaient gênés lorsque d’autres personnes consomment de l’alcool en leur présence. »

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De même, la confusion entre regain de religiosité et islamisme s’avère hautement problématique, explique Bernard Godard, fin connaisseur du sujet – de 1997 à 2014, il a été l’expert sur les questions de l’islam au ministère de l’intérieur. « Ce regain de religiosité est réel, soutient-il, mais faire le lien direct avec l’islamisme est spécieux. Etre assidu dans sa pratique ne signifie pas être porté sur la violence. Et ce regain de religiosité concerne d’autres cultes. »

« Qu’est-ce que l’IFOP entend par islamisme ?, demande par ailleurs Haoues Seniguer, professeur en relations internationales à l’université de Montpellier. S’agit-il de groupes terroristes ? Rigoristes ? Ou de l’islam politique ? » Même flou pour le concept de charia, dont l’interprétation varie considérablement d’un pays musulman à l’autre.

Focale sur la radicalisation

Haoues Seniguer regrette en outre la conduite régulière de ce type d’enquêtes qui se retrouve également au plus haut niveau politique – avec, par exemple, le rapport sur l’entrisme des Frères musulmans en France, dévoilé en mai. « La récurrence de ces travaux pose question. Elle semble viser à accréditer l’idée que les musulmans constitueraient une catégorie à part, des sous-citoyens forcément suspects. »

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La présentation même des données du sondage, avec des titres de sections inquiétants – « Combien d’islamistes ? Combien de fréristes ? » –, porte de fait la focale sur la radicalisation, faisant passer les évolutions plus rassurantes au second plan. « Le fait que la pratique religieuse connaisse un regain n’est évidemment pas une vue de l’esprit. Attention cependant à l’interprétation que l’on en fait. Cette pratique peut correspondre à une phase générationnelle, à un moment de révolte, qui sera peut-être dépassé plus tard », nuance le politiste. De même, « placer la loi de Dieu au-dessus de celles de la République ne signifie pas que l’on ne respecte pas ces dernières », avance M. Seniguer.

Aussi les intentions du sondage de l’IFOP sont-elles questionnées par ces spécialistes, d’autant que l’institut a réalisé ce travail pour Ecran de veille. Cette revue est l’émanation d’un site nébuleux, le Global Watch Analysis, fondé en 2019 par le journaliste français d’origine algérienne Atmane Tazaghart, qui a longtemps travaillé pour Marianne et pour Al Majalla, revue très proche du régime saoudien. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’islamisme, coécrits avec des spécialistes controversés tels que l’essayiste Roland Jacquard ou Christian Malard, journaliste sur la chaîne israélienne i24News.

Quoi qu’il en soit, « les impacts potentiels de ce type de sondages » alarment Bernard Godard, en raison de leur possible effet boomerang. « Si l’on continue à essentialiser les musulmans, à distiller l’idée que le musulman serait l’ennemi, on ajoute du clivage dans la société, et on nourrit chez les musulmans l’idée d’une citadelle assiégée qui les pousse au repli sur eux-mêmes. »

Au final, l’auteur de La question musulmane en France : un état des lieux sans concessions (Fayard, 2015), qui enseigne aujourd’hui la laïcité à la Grande Mosquée de Paris, se montre peu optimiste : « Entre, d’un côté, un islam conservateur traversé par ce regain de religiosité, et, de l’autre, les soupçons permanents d’islamisme, nous ne sommes pas sur la bonne voie. » Dans un contexte de surenchère généralisée, le « retournement du stigmate » – ce processus par lequel un groupe s’approprie une stigmatisation subie, en la revendiquant ouvertement dans une logique d’affirmation identitaire ou de contestation – semble déjà à l’œuvre.

Musulmans de France : les failles d’un sondage choc

20 novembre 2025 | https://www.mediapart.fr/journal/france/201125/musulmans-de-france-les-failles-d-un-sondage-choc?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5

Par Marie Turcan

La récente étude publiée par l’Ifop sur « le rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France » a nourri les gros titres de la presse nationale. Celle-ci contient pourtant des approximations et des raccourcis qui tendent à grossir le trait d’une situation complexe à analyser.

Mardi 18 novembre sur Europe 1, Alexis Brézet, directeur de la rédaction du Figaro, a la voix qui tremble pour dénoncer, dans sa chronique, « la gravité d’une évolution mortifère ». Le même jour, sur France Inter, l’éditorialiste Patrick Cohen annonce que « l’intégrisme a gagné les esprits d’un musulman sur trois ».

Les deux chroniqueurs, relativement éloignés sur l’échiquier politique, reprennent en chœur les conclusions du dernier grand sondage réalisé par l’Institut français d’opinion publique (Ifop) à la demande d’Écran de veille, une revue confidentielle au financement opaque, dont le directeur, Atmane Tazaghart, est lié aux Émirats arabes unis, comme l’a révélé Mediapart (voir encadré). Interrogé jeudi par Libération, l’intéressé a réfuté « tout soupçon d’ingérence étrangère ».

Le titre du dossier de soixante pages, « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France », est à l’image de son contenu : un grand patchwork où s’entremêlent des questions sur les pratiques religieuses des sondé·es et des interrogations sur leur rejet des lois de la République. Où l’on aborde aussi bien la consommation d’alcool en baisse chez les jeunes musulmans que la hausse d’un « degré de sympathie à l’égard des différents courants islamistes »

Dans son communiqué, l’Ifop vante une « étude exceptionnelle de par son envergure historique et sa robustesse méthodologique ». 1 005 personnes se disant « musulmanes » ont été extraites d’un panel de 14 000 personnes appelées au téléphone, et non par un questionnaire en ligne.

Captures d‘écran de titres de médias en ligne à propos du sondage sur les musulmans de France. © Photomontage Mediapart

Sur la forme, cette méthodologie semble convaincre les spécialistes. « C’est une bonne idée, car passer par Internet peut être un enjeu discriminant. Je pense que sur ce point ils ont bien travaillé », soulève Vincent Tiberj, politiste et spécialiste de sociologie électorale.

Hugo Touzet, sociologue auteur de Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs(Éditions EHESS, 2025), voit lui aussi un « sondage plutôt de bonne facture d’un strict point de vue méthodologique », rappelant la grande taille de l’échantillon. « C’est large et représentatif. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’il est neutre. On peut faire un sondage totalement rigoureux sur la méthode et biaisé du point de vue du cadrage et des interprétations. »« Écran de veille », revue inconnue à l’origine de plusieurs sondages

Ce sondage de l’Ifop a été commandé et payé par Écran de veille, qui se présente comme « le mensuel pour résister aux fanatismes ». Il consacre l’essentiel de ses articles à la critique de « l’entrisme islamiste », des « Frères musulmans » et du Qatar, c’est-à-dire aux ennemis des Émirats arabes unis (ÉAU). Bien que confidentiel, le magazine est suffisamment riche pour s’offrir des sondages (comme en 2022 sur les « enseignants face à l’expression du fait religieux ») et des campagnes de publicité sur les kiosques parisiens.

Comme l’a révélé Mediapart en 2023, Atmane Tazaghart, directeur de la rédaction d’Écran de veille, a été payé par un centre de recherche des ÉAU. Il fournissait aussi des informations à un espion émirati, lequel pilotait au même moment une vaste opération d’ingérence et de désinformation en Europe, par l’intermédiaire de l’officine de renseignement suisse Alp Services. Coïncidence : plusieurs personnalités rémunérées par Alp dans le cadre de cette opération, comme Roland Jacquard et Lorenzo Vidino, ont collaboré avec Écran de veille ou son directeur.

Le magazine a d’abord été directement édité puis financé par Countries Reports Publishing (CRP), une société-écran britannique qui dissimule l’identité de ses actionnaires. La même société CRP, représentée par Atmane Tazaghart, a acheté les droits étrangers d’un livre des journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot critiquant le Qatar. « On savait que c’était probablement de l’argent des Émirats, voire d’Arabie saoudite », a confié Christian Chesnot.

Contacté par Mediapart, Atmane Tazaghart n’a pas répondu. Joint par Libération, il a réfuté « tout soupçon d’ingérence étrangère » et a refusé d’indiquer qui se cache derrière CRP, affirmant que la société a cessé de financer Écran de veille en « 2022 ou 2023 ».

Interrogé par Mediapart, l’Ifop indique que, dans la mesure où le magazine est désormais édité par une société française, il n’a pas fait l’objet d’investigations sur l’origine de ses ressources, comme c’est le cas pour les autres médias français avec lesquels l’entreprise de sondage travaille.

L’Ifop précise que « le commanditaire, comme n’importe quel média, a participé au choix des thématiques, mais n’a été à l’origine d’aucune des formulations de questions » et « n’a pas relu avant publication le rapport final ».

Yann PhilippinLire la suite

Mediapart a décortiqué le rapport de soixante pages et l’analyse complémentaire de quinze pages fournie par l’Ifop. Sans commenter le détail des résultats du sondage (voir boîte noire), nous avons relevé des approximations et des raccourcis dans la forme, des additions de pourcentages tendant à grossir certains traits ou une absence de définitions claires des termes utilisés, pourtant largement repris dans de nombreux médias depuis le mardi 18 novembre.

L’entreprise n’a pas souhaité communiquer le détail du questionnaire que ses sondeurs ont suivi, mais a longuement répondu aux questions de Mediapart (à lire en annexe). « Les questions, libellés et filtres sont intégralement affichés » dans le rapport, justifie aussi au téléphone François Kraus, directeur d’expertise à l’Ifop et coordinateur de l’enquête en question. « On a essayé, dans 80 % du temps, de respecter des questions qui avaient été posées dans le passé afin de voir des évolutions, même si cet indicateur n’était pas parfait », indique-t-il.

« La charia », le mot surprise

« Application de la charia dans les pays non musulmans : 46 % des Français musulmans estiment qu’elle doit être appliquée. » Voilà ce qui s’affiche sur le plateau de BFMTV mardi 18 novembre, tandis qu’une présentatrice répète la phrase à voix haute. Ce qui présente deux problèmes de taille.

Une émission de BFMTV diffusée le 18 novembre 2025. © Capture d’écran

D’une part, le mot « charia » n’a jamais été prononcé par les sondeurs dans leurs interactions avec les 1 005 personnes interrogées. La question portait sur la « loi musulmane », et c’est l’Ifop qui a décidé de préciser entre parenthèse « la charia » dans la restitution du sondage, indique l’entreprise.

« Les mots mis entre parenthèses ne sont pas cités aux répondants sauf s’ils demandent des précisions à ce propos, explicite l’Ifop. Le terme “charia” n’a donc été cité à quasiment aucun répondant, comme c’est d’usage dans les enquêtes téléphoniques. »

D’autre part, le pourcentage de « 46 % » qui estimeraient que la charia « doit être appliquée », copié-collé du dossier de l’Ifop, est en réalité une addition contestable de deux pourcentages.

Dans le détail, l’entreprise rapporte que 15 % des musulmans vivant en France estiment que la loi musulmane « doit être appliquée intégralement ».On observe ensuite que 31 % ont répondu positivement à l’expression « la loi musulmane doit être appliquée en partie, on peut l’adapter aux règles du pays où on vit ». Ce qui indique plutôt la volonté de respecter les lois de la République.

Pourtant ces 31 % ont été ajoutés aux 15 %, générant cette donnée incongrue de 46 % – et son corollaire chez les moins de 25 ans, « 59 % »de jeunes musulmans qui souhaiteraient donc « l’application de la charia » (cette fois le mot n’est pas entre parenthèses) en France, comme s’est empressé de le titrer Le Journal du dimanche, et ont insisté Le Figaro ou encore Charlie Hebdo.

Extrait du dossier de l’Ifop commandé par la revue « Écran de veille ». © Photomontage Mediapart

Interrogé sur ce point, le directeur de l’Ifop concède que « la formulation de la question n’est pas parfaite, [même si] elle donne quand même une indication sur l’application dans des pays non musulmans », et reconnaît que seul l’indicateur de « 15 % » serait le « véritable chiffre indicateur de l’islamisme »

Aucun terme n’a été défini auprès des personnes sondées

Qu’est-ce qu’un Frère musulman ? Un salafiste ? Qu’est-ce que l’islamisme ? Ces termes ne sont pas définis par l’Ifop, ni dans son rapport ni auprès des sondé·es, confirme l’entreprise à Mediapart. « L’islamisme » est pourtant omniprésent dans son compte rendu – les sondé·es ont été par exemple invité·es à donner leur avis sur les « positions des islamistes », sans qu’aucune précision ait été donnée sur lesdites « positions ».

François Kraus, le coordinateur de l’enquête de l’Ifop, n’en voit pas l’intérêt. « La plupart des musulmans connaissent les positions, grosso modo, des islamistes, rétorque-t-il. C’est pareil, quand on interroge les gens sur les positions du RN [Rassemblement national – ndlr] ; les gens connaissent globalement leurs positions, on ne va pas leur donner une liste de dix propositions du RN. »

Extrait du dossier de l’Ifop commandé par la revue « Écran de veille ». © Photomontage Mediapart

Cette manière de faire tend à créer « des termes lâches », regrette le sociologue Hugo Touzet, c’est-à-dire des expressions trop vagues pour qu’on puisse leur donner du sens. « Quand on demande : “Vos opinions sur les islamistes”, méthodologiquement, ça pose de grosses questions… On ne sait pas comment ils ont défini “islamistes”, ni quelles positions ont été citées… »

Vincent Tiberj abonde : « Il y a un besoin d’exemplification qui n’a pas été fait. C’est quoi, la loi musulmane ? C’est couper la main d’un voleur ? Il faut donner des propositions. »

Les résultats ont malgré tout été mis en avant par l’Ifop : « 38 % des Français musulmans approuvent tout ou partie des positions islamistes », ce qui serait « deux fois plus » qu’en 1998, assure l’entreprise. Les deux données ne sont en fait pas comparables. L’étude d’il y a vingt-sept ans se basait sur seulement 500 personnes (et non 1 000) et utilisait alors le terme « positions intégristes » et non « positions islamistes », ce que précise d’ailleurs l’Ifop dans son document.

On lit ainsi, dans une toute petite note de bas de page : « Dans cette enquête, le terme utilisé pour “islamistes” était “intégristes”. En raison des différences de formulation, la comparaison des résultats entre ces deux enquêtes est à interpréter avec prudence. »

Prudence qu’on ne retrouve dans aucun média, lesquels ne se sont pas privés de mettre en avant cette prétendue dangereuse augmentation – ni Europe 1, ni Le Point, ni Le Figaro, ni CNews ou Marianne, ces deux derniers l’ayant carrément relayée en titre.

« L’islam » contre « les lois françaises »

« Combien d’islamistes ? », demande l’Ifop sans pincettes, au début de son dossier, surplombant ainsi l’une des pages résumant les conclusions du grand sondage. Les données sur lesquelles l’entreprise se base posent pourtant question. L’Ifop indique que pour 44 % des musulmans, « le respect des règles de l’islam est plus important que celui des lois françaises ».

Or, à la lecture du document, on lit que la question posée est différente – mais pas plus claire : « Sur un sujet important dans votre famille comme l’abattage rituel, le mariage ou l’héritage, que feriez-vous si vous deviez choisir entre le respect des lois françaises ou le respect des règles de votre religion ? » Sans plus de précisions, la question est particulièrement floue – la loi française autorisant, par exemple, l’abattage rituel nécessaire à la fabrication de la viande halal.

François Kraus explique que l’interrogation porte sur l’abattage rituel dans le privé, « au sein de son foyer », et non par des établissements extérieurs.

« En Angleterre, comme vous le savez, il y a le développement de tribunaux musulmans, auxquels la communauté fait référence pour trancher des sujets de ce type, et qui se passent ainsi des tribunaux officiels publics. C’est ce que nous avons voulu mesurer avec cet indicateur », explique-t-il. L’existence de telles institutions (plutôt appelées des « conseils ») est réelle outre-Manche, pour gérer notamment les conflits familiaux, mais ne se substitue pas à la justice britannique, comme l’a rappelé TF1 en février 2025 dans un article de vérification.

Dans sa réponse écrite, l’Ifop répète aussi qu’« à [ses] yeux, tout le monde sait à quoi correspond “l’abattage rituel, le mariage ou l’héritage”,sachant que l’abattage rituel est interdit aux particuliers dans leur foyer ».

En opposant les musulmans à la loi française, cette partie du rapport est « construite sur un a priori qui ne dit pas son nom : on doute du loyalisme ou du légalisme des musulmans »,estime Haouès Seniguer, professeur des universités en histoire contemporaine à l’université Paul-Valéry et chercheur à l’Iriec, Montpellier 3, spécialiste de l’islamisme.

L’auteur de l’essai La République autoritaire. Islam de France et illusion républicaine 2015-2022 se dit « accablé » à la lecture du sondage et au vu de sa réception médiatique. « Les musulmans sont encore une fois présumés coupables et c’est à eux de faire la preuve qu’ils sont innocents », soupire-t-il.

Les femmes, le voile et les « pressions »

Bien que l’étude de l’Ifop présente des données solides, le nombre de sondé·es baisse à mesure que l’on entre dans les spécificités. En l’occurrence, sur l’échantillon de 14 000 personnes, puis de 1 000 personnes se disant musulmanes, le nombre de femmes qui portent le foulard interrogées est finalement réduit à 149 personnes. « Une base de 150 effectifs nous paraît un seuil minimal mais acceptable pour analyser ces données », estime l’Ifop.

Pour arriver à 149, l’entreprise a choisi d’inclure les 33 femmes ayant dit porter « rarement » le voile et les 24 indiquant l’enlever au travail ou sur leur lieu d’étude – sinon, le nombre de « Françaises musulmanes qui se voilent »systématiquement tomberait à 91 répondantes.

Il est d’ailleurs écrit, dans l’une des pages du rapport, qu’« en raison de la faiblesse des effectifs, les résultats détaillés de cette question doivent être interprétés avec prudence », ce qui n’a pas empêché Le Figaro d’en tirer un article à part (extrait d’une interview de François Kraus) et Europe 1 d’affirmer qu’« une jeune musulmane sur deux est aujourd’hui voilée ».

Extrait du dossier de l’Ifop commandé par la revue « Écran de veille ». © Photomontage Mediapart

Sur ces 149 femmes interrogées, donc, seulement 2 % ont indiqué porter le foulard « sous pression des proches », tandis que 42 % ont dit le faire « pour se sentir en sécurité » et 15 % « pour ne pas être perçue[s] comme une femme impudique ou indécente ». Or l’Ifop en conclut : « Proportion totale de musulmanes voilées pour faire face aux risques et pressions pesant sur les femmes : 59 %. » Là encore, Vincent Tibjerj s’interroge : « Sur le voile, ces additions donnent quand même des trucs très bizarres. On mélange “pression des proches” et “sécurité”… »

Contactée, l’entreprise estime qu’« il n’y avait pas de meilleurs termes pour désigner globalement ces femmes qui portent le voile pour des raisons de sécurité, pour ne pas apparaître impudiques au regard des autres, pour éviter le regard des hommes ou sous pression ».

Mais peut-on réellement mettre dans une même case intitulée « pour faire face aux risques et pressions » une femme qui ne souhaiterait pas porter le voile, mais qui y est contrainte par son mari, et une femme qui souhaite le porter par volonté de ne pas attirer le regard des hommes ?

Les Frères musulmans, quand la « sympathie » éclipse l’« indifférence »

On apprend dans le sondage que « 33 % » des musulmans interrogés « affichent de la sympathie pour au moins une mouvance islamiste », dont 24 % éprouveraient de la « sympathie pour les Frères musulmans ». Là encore, « mouvance islamiste » et « Frères musulmans » ne sont pas définis. « Les Frères musulmans, c’est un mouvement qui existe depuis un siècle et qui est connu ! », justifie François Kraus au téléphone.À lire aussiRapport sur les Frères musulmans : la grande instrumentalisation

Le mouvement frériste, qui a été dit « en déclin »en France jusque dans le rapport controversé que le gouvernement a rendu public en mai 2025, semble en tout cas intéresser les médias. « Le frérisme attire la sympathie d’un musulman sur quatre », reprend ainsi Patrick Cohen sur France Inter, sans plus de précisions.

À la vue de ces graphiques, Vincent Tiberj tique pourtant : « On voit que près de 50 % des gens semblent ne pas connaître ces mouvements, mais on ne questionne pas. Pourtant, c’est la base, de vérifier que les réponses soient vraiment engageantes. »

Dans le détail, on lit en effet que 38 % des musulman·es interrogé·es disent ressentir de l’indifférence vis-à-vis des Frères musulmans, 9 % disent ne pas connaître et 5 % ne se prononcent pas, soit près de la moitié des sondé·es qui ne s’engage pas du tout sur le sujet.

Extrait du dossier de l’Ifop commandé par la revue « Écran de veille ». © Photomontage Mediapart

Sur ce point, l’Ifop répond qu’au vu de « la taille exceptionnelle pour une enquête publiée, […] on ne peut pas analyser tous les chiffres d’un rapport dans son document de synthèse ».

François Kraus précise quant à lui que « l’indifférence, c’est une opinion. Ce n’est pas “ne connaît pas” ». Il rappelle au passage que le sondage montrerait aussi que les interrogé·es ont « seulement 3 % de sympathie pour le djihadisme » et donc que « ce soutien à l’islamisme ne se traduit pas par un soutien à la violence ».

Les « non-musulmans » : deux grandes faiblesses de l’« échantillon miroir »

Le rapport de l’Ifop compare systématiquement les « musulmans » aux « adeptes des autres religions ». L’Ifop revendique une « parfaite comparabilité » entre ces deux échantillons, qui diffèrent pourtant grandement.

D’une part, l’échantillon « non-musulmans » ne compte que 526 personnes extraites à partir d’un échantillon de 1 005 personnes interrogées sur deux jours. François Kraus explique ce choix auprès de Mediapart par des « questions de délai, de coûts et de choix méthodologiques ». « Nous considérons que, compte tenu des importants écarts entre les deux échantillons, le différentiel reste non marginal – en dehors des marges d’erreur. »

Extrait du dossier de l’Ifop commandé par la revue « Écran de veille ». © Photomontage Mediapart

D’autre part, les 526 personnes de « l’échantillon miroir » sont regroupées en personnes « non musulmanes déclarant avoir une religion », soit des catholiques, des bouddhistes, des protestants et des juifs mélangés. L’Ifop n’en donne pas la répartition – mais indique à Mediapart qu’il y aurait environ 80 % de catholiques.

« On va comparer des échantillons peu comparables, estime Hugo Touzet. Vous mettez ensemble des bouddhistes, des catholiques et des juifs, or les enquêtes solides en statistiques montrent que ces groupes n’ont pas les mêmes pratiques religieuses ! Cela crée un “effet de cadre” artificiel qui n’a pas beaucoup de sens, mais qui contribue à l’effet principal, qui est d’opposer les musulmans aux autres croyants. »

Haoues Seniguer regrette aussi la « construction d’une catégorie spécifique d’individus musulmans » à travers ce sondage. « Tout est concentré sur cette catégorie, dont on perçoit bien qu’elle serait “un problème”. » Le directeur d’expertise à l’Ifop François Kraus, lui, y voit «quand même des choses qui sont très intéressantes » et « une singularité sur l’ensemble de la population musulmane ».

La jeunesse est plus religieuse, quelle que soit la religion

Sur les 1 005 personnes musulmanes interrogées par l’Ifop, 291 ont été identifiées comme faisant partie de la catégorie des « 15-24 ans ». C’est sur ces jeunes personnes que se sont focalisés un grand nombre de médias, reprenant le cadrage de l’Ifop, qui propose un « zoom sur les musulmans âgés de 15-25 ans ». « Intégrisme musulman, une affaire de jeunes », titre Le Point ; « Les jeunes musulmans de plus en plus attirés par l’islam radical », reprend La Dépêche. 

Extrait du dossier de l’Ifop commandé par la revue « Écran de veille ». © Photomontage Mediapart

Les données agrégées montrent bien une différence notable entre les réponses des 15-25 ans (qui représentent donc 30 % de l’échantillon) et celles des plus âgés. Par exemple, sur la question controversée de « l’application de la loi musulmane dans les pays non musulmans », les « moins de 25 ans » seraient 59 % à « souhaiter qu’elle soit appliquée ».

L’augmentation du fait religieux chez les jeunes est une réalité, mais elle n’est en fait pas circonscrite à l’islam. L’Ifop la mentionne dans l’analyse de quinze pages fournie en annexe – mais pas dans son grand rapport.

« Cette surmobilisation n’est pas un trait spécifique aux musulmans, mais un mouvement générationnel plus large qui traverse l’ensemble des croyants », concède alors l’entreprise. Cette nuance, pourtant essentielle pour aborder les enjeux de la religiosité des Français·es, ne sera évoquée dans quasiment aucun média. SeulLibération l’aborde deux jours après la parution du sondage, brièvement, à travers une chronique de Thomas Legrand.

« Ce sondage, consciemment ou non, nourrit le dessein d’objectiver le soupçon sur les musulmans. Ça n’apparaît pas explicitement, mais c’est là implicitement. On aurait de fait “bien raison de s’inquiéter” de cette pratique des musulmans », résume Haoues Seniguer, qui estime que du côté de la population musulmane, les outils et l’énergie manquent aujourd’hui pour lutter contre ce type de cadrage. « Il y a un effet de sidération, puis de lassitude… C’est un rouleau compresseur, qui s’est mis en place depuis quelques années. »

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Rapport sur les Frères musulmans : la grande instrumentalisation

21 mai 2025 | https://www.mediapart.fr/journal/france/210525/rapport-sur-les-freres-musulmans-la-grande-instrumentalisation?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5

Par Lucie Delaporte et Ilyes Ramdani

Un rapport, très attendu, sur l’entrisme des Frères musulmans en France a été présenté mercredi en conseil de défense. Depuis des semaines, l’attention politique et médiatique se focalise sur le sujet, sous l’impulsion zélée du ministre de l’intérieur, conscient de l’avantage politique qu’il peut en tirer.

À l’Élysée, le président de la République, le premier ministre et une demi-douzaine de membres du gouvernement échangent, sous le sceau du secret-défense, sur un document classifié. À l’extérieur, les chaînes d’information en continu sont en boucle, tout comme la presse de droite et d’extrême droite : Le Figaro a déjà publié de larges extraits du rapport, Le Pointparle d’un document « choc »Le Journal du dimanche s’affole sur le récit que le document fait d’une France « de plus en plus gangrenée ».

L’organisation, mercredi, d’un conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN) dédié au rapport sur « [les] Frères musulmans et [l’]islamisme politique en France », a fait l’objet d’une attention politique et médiatique rarement atteinte. À la manœuvre, Bruno Retailleau, qui multiplie les prises de parole sur le sujet. « Le danger est global », martèle le ministre de l’intérieur, qui compte faire de la question « une de [ses] grandes priorités ».

Voilà un an que l’exécutif promet la publication de ce rapport, commandé au printemps 2024 par Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur. Retardée par la dissolution puis par l’instabilité politique, sa remise a été soigneusement préparée, annoncée et organisée par son successeur Place Beauvau. Au point de virer à l’opération de communication millimétrée.

Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu, Bruno Retailleau et Emmanuel Macron lors d’une visite à l’état-major interministériel de lutte contre la criminalité organisée à Nanterre, en banlieue parisienne, le 14 mai 2025. © Photo Ludovic Marin / Pool / AFP

Depuis des semaines, déjà, Bruno Retailleau laisse fuiter au compte-goutte des informations sur ce document. Fin avril, en déplacement à Marseille (Bouches-du-Rhône), il prévient : le rapport sera « accablant », témoin d’un « islamisme à bas bruit »« conquérant », qui vise à « faire basculer toute la société française dans la charia ». Les articles de presse se multiplient alors au sujet d’un document encore confidentiel et que personne n’a lu.À lire aussi« La dénonciation des Frères musulmans sert à réactiver un sentiment de peur »

Présenté mercredi 21 mai dans une version allégée, largement « caviardée par les services »aux dires d’un des acteurs du dossier, le rapport (à lire en intégralité en annexes) se résume à une note de synthèse de la perception qu’a l’État des Frères musulmans et de leur implantation en France. Après un long exposé historique et géopolitique, les coauteurs du rapport, un ambassadeur à la retraite et un préfet, balaient les « réseaux » de la confrérie : lieux de culte, associations, vie politique locale…

Au total, le rapport recense 139 mosquées affiliées à Musulmans de France, association jugée proche des Frères musulmans, ce qui représente 5 % des 2 800 lieux de culte musulmans en France. Un chiffre « bien en deçà de ce qu’il était il y a dix ans où il tournait plutôt autour de 200 lieux de culte », assure Bernard Godard, longtemps le « Monsieur Islam » du ministère de l’intérieurCe que le gouvernement présente comme une galaxie touche aussi, à en croire les rapporteurs, 280 associations dans les domaines caritatif, scolaire ou encore sportif.

Nous n’avons pas besoin de ce rapport pour comprendre ce qu’il se passe, nous le savons.

L’entourage de Gérald Darmanin, dès mars 2024

Là-dessus, le rapport ne fait que compiler des accusations portées de longue date par les gouvernements successifs, au moins depuis la nomination de Manuel Valls à Matignon en 2014. Plusieurs décisions prises ces dernières années visaient déjà à assécher la supposée emprise des Frères musulmans dans le pays : dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), rupture du contrat du lycée musulman Averroès, expulsion de l’imam Iquioussen…

Des associations sportives ou culturelles, considérées comme infiltrées par la confrérie, se sont également vu supprimer leurs subventions et soutiens des pouvoirs publics. Anecdotique mais révélateur : la lutte obsessionnelle de Gérald Darmanin contre les Frères musulmans avait touché jusqu’au footballeur Karim Benzema, accusé par le ministre d’être « en lien notoire » avec l’organisation.

La loi séparatisme, votée en 2021 dans la foulée du discours des Mureaux (Yvelines) d’Emmanuel Macron, visait déjà à lutter contre les phénomènes décrits dans le rapport. Mais, du point de vue de l’exécutif, l’absence de constats nouveaux ne pose aucun problème : était-il seulement fait pour cela ?

Gérald Darmanin a laissé son entourage répondre à cette question, dès le printemps 2024, avec une sincérité désarmante : « Nous n’avons pas besoin de ce rapport pour comprendre ce qu’il se passe, nous le savons », expliquait dans Le Journal du dimanche le cabinet du ministre de l’intérieur. Et ce dernier de surenchérir : l’enjeu est de « provoquer un choc », reconnaissait-il dans le même article, jugeant le rapport « nécessaire pour convaincre la France » de la gravité du danger.

Un tel cadrage a laissé perplexes plusieurs connaisseurs du dossier. « J’ai bien senti que c’était une commande politique, dont les conclusions avaient presque été écrites en amont par le gouvernement », déplore une des personnes auditionnées par les rapporteurs. D’autres ont refusé de l’être : c’est le cas, selon nos informations, des chercheurs Vincent Geisser et Margot Dazey, spécialistes du sujet.

Le lent teasing de Retailleau

À l’inverse, l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler a salué dans Le Parisien un rapport qui « met en évidence [la] logique de structuration d’une contre-société islamique », se félicitant que l’État ait « pris conscience des stratégies » des Frères musulmans. Des applaudissements attendus, tant l’exécutif a épousé ces dernières années la ligne de l’autrice du livre Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête (Odile Jacob, 2023). 

L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler lors d’une de ses conférences à la médiathèque de Pau le 4 décembre 2023. © Photo Quentin Top / Hans Lucas via AFP

Elle y développe l’idée d’une menace sourde contre la République portée par des membres de la confrérie, se dissimulant derrière une apparence légaliste pour imposer le « califat mondial » et la « charia » en France. Son essai avait provoqué une levée de boucliers des chercheurs et chercheuses spécialistes du sujet. L’un d’eux, Haoues Seniguer, dénonçait « une forme de fantasme qui confine à la panique morale ».

Le livre avait en revanche été encensé par les éditorialistes du groupe Bolloré et de nombreuses personnalités de droite et d’extrême droite… dont Bruno Retailleau, qui a partagé avec l’anthropologue la tribune d’un meeting « contre l’islamisme » fin mars. L’empressement du ministre de l’intérieur à reprendre en main le rapport commandé par son prédécesseur, dès sa nomination à la rentrée 2024, n’a donc étonné personne.À lire aussiL’islamologue Florence Bergeaud-Blackler : derrière le buzz, des travaux déconsidérés et des méthodes décriées

Celui-ci a même poussé le zèle jusqu’à publier un livre sur le sujet, largement inspiré du rapport mais avant sa publication, en pleine campagne interne pour la présidence du parti Les Républicains (LR), qu’il a remportée le 18 mai. Intitulé Ne rien céder. Manifeste contre l’islamisme (Éditions de l’Observatoire, 2025), cet ouvrage de trente-deux pages se limite à un appel au « sursaut collectif » face à « l’islamisme politique qui menace nos démocraties de l’intérieur ».

Confidences dans la presse, publication d’un livre, teasing acharné du rapport, service après-vente sur CNews et Europe 1 : depuis sa nomination, Bruno Retailleau ne ménage donc pas ses efforts pour tirer un profit politique de la publication de ce rapport. Au point de faire grincer au sein même du gouvernement et de l’administration de l’État, où plusieurs de nos interlocuteurs dénoncent « l’instrumentalisation à des fins personnelles » du ministre, selon l’expression de l’un d’eux.

Un des nombreux débats de CNews, le mardi 20 mai. © Capture d’écran Mediapart

Loin de tempérer l’ardeur du nouveau patron de LR, ou de discuter ses conclusions, plusieurs figures de la coalition au pouvoir ont entrepris de surfer sur la même vague. Gérald Darmanin, devenu ministre de la justice après avoir commandé le rapport à Beauvau, ne cesse d’alerter sur le « nombre de personnes dans l’État et les collectivités locales » qui seraient « sous l’influence des Frères musulmans », tout comme « certains organes de presse ».

Autre postulant putatif à la prochaine élection présidentielle, Gabriel Attal n’est pas en reste. Le secrétaire général du parti Renaissance a décidé d’avancer la publication de ses propositions sur le sujet, soucieux de ne pas laisser trop d’avance à ses concurrents. Ainsi Le Parisien a-t-il opportunément révélé mardi soir la volonté de l’ancien premier ministre de défendre l’interdiction du voile dans l’espace public jusqu’à 15 ans, l’adoption d’une « loi entrisme » après la « loi séparatisme » et la création d’un délit de communautarisme.

Édouard Philippe, lui, avait dégainé dès samedi. En meeting à Marseille (Bouches-du-Rhône), le président du parti Horizons a consacré une partie importante de son discours à la lutte contre le communautarisme et à son « essor »« Je refuse de fermer les yeux », a lancé le candidat déclaré à la prochaine présidentielle, soucieux de battre en brèche les accusations de laxisme que lui formule une partie de la droite et de l’extrême droite.

Macron s’ajoute au concert

Au milieu de cette surenchère, certains au sein du camp présidentiel espéraient trouver à l’Élysée un pôle de rationalité et une voie d’apaisement. À bas bruit, plusieurs des soutiens d’Emmanuel Macron disent craindre l’impact d’une telle séquence sur la communauté musulmane en France, pour ce qu’elle implique de stigmatisation.

Leur salut ne viendra pas du chef de l’État, qui a décidé de reprendre à son ministre de l’intérieur le pilotage du sujet. Mardi, Emmanuel Macron a même missionné deux de ses plus proches conseillers pour exposer aux journalistes sa vision du sujet. Une approche censée être plus équilibrée que celle de Bruno Retailleau. « Il ne faut ni naïveté ni amalgame », explique l’Élysée.

Dans une habile galipette rhétorique, l’entourage du chef de l’État valide le glissement sémantique impulsé par ses ministres : après le « communautarisme », en vogue pendant de longues années, le « séparatisme », mis à l’agenda par Emmanuel Macron, voici venu le temps de l’« entrisme ». Des notions qui, aux dires de l’État, recouvrent des accusations très proches : associations noyautées, financements étrangers, revendications spécifiques…

Mais l’Élysée n’en démord pas : ce n’est pas de la même chose qu’il s’agit. Le séparatisme, expliquent les proches d’Emmanuel Macron, c’est « s’enclaver dans la République et vivre en autarcie » ; l’entrisme, c’est « utiliser la dissimulation pour aller à la conquête des instances de pouvoir, pour substituer les règles de vie en société et mettre en place les règles de la charia ». Une entreprise « par le bas », dont les Frères musulmans incarneraient aujourd’hui « la dynamique la plus active » dans le pays.

L’escalade verbale a vocation à « faire connaître au grand public la menace », assume l’Élysée ; une autre version du « choc » qu’appelait de ses vœux Gérald Darmanin. La stratégie de l’exécutif, à commencer par le ministre de l’intérieur, ne s’arrêtera pas en si bon chemin : le temps viendra bientôt des propositions concrètes. Après les premières mesures décidées mercredi en conseil de défense, Bruno Retailleau pourrait ainsi tenter de mettre à l’agenda parlementaire un texte de loi sur le sujet.

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2025/11/30/les-jeunes-musulmans-plebiscitent-un-modele-liberal-de-laicite/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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