« Alzheimer : pourquoi ce médicament très attendu risque de ne pas être remboursé en France »
Date de publication : 19 novembre 2025 Temps de lecture: 3 min

Delphine Chayet rappelle dans Le Figaro que « les malades d’Alzheimer […] ont peu d’options thérapeutiques médicamenteuses, et aucune prise en charge par la collectivité ».
La journaliste relève que « la commercialisation en 2023 aux États-Unis et l’autorisation accordée par l’Agence européenne du médicament à un nouveau médicament, le Leqembi, avait donc suscité un grand espoir.
Ce traitement, dont la molécule active est le lecanemab, est destiné à ralentir la progression de la maladie chez des patients diagnostiqués au stade précoce d’Alzheimer et atteints de troubles de la mémoire légers. Il est autorisé en Europe depuis avril dernier ».
Delphine Chayet indique que « dans un avis rendu le 7 novembre, la Haute autorité de Santé s’est pourtant prononcée contre son remboursement, suscitant «l’incompréhension» des associations de malades et de médecins spécialistes ».
Le Dr Olivier de Ladoucette, psychiatre et président de la Fondation Recherche Alzheimer, réagit ainsi : « Après le déremboursement en 2018 des traitements symptomatiques, le message envoyé aux patients qui ont une forme débutante est vraiment très négatif ».
Delphine Chayet explique que « le lecanemab est un anticorps monoclonal ciblant les plaques amyloïdes, des dépôts anormaux de protéines qui s’accumulent dans le cerveau et perturbent la communication entre les cellules cérébrales. Les chercheurs pensent que ce mécanisme joue un rôle important dans la cascade physiopathologique de la maladie d’Alzheimer ».
La journaliste observe que « l’essai de phase 3 mené auprès de 1795 participants montre que l’administration du Leqembi réduit fortement ces plaques.
Sur le plan clinique, le traitement a freiné de 27% le déclin cognitif de patients en phase précoce suivis pendant 18 mois, comparé au placebo.
À la fin de l’étude, ce bénéfice s’est traduit par une différence, entre les patients traités et le groupe contrôle, de 0,45 point sur une échelle d’évaluation mesurant la sévérité de la maladie (qui compte 18 points) ».
« Un résultat que la HAS juge «non cliniquement pertinent» et «insuffisant» pour justifier une prise en charge par la Sécurité sociale », note Delphine Chayet.
Le Dr Nicolas Villain, neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris), remarque pour sa part : « Nous partageons l’idée que ce médicament a une taille d’effet modeste et n’est pas miraculeux. Si l’on regarde les résultats autrement, on voit tout de même que la maladie progresse franchement chez 23% des sujets traités, contre 32% dans le groupe placebo ».
Le spécialiste remarque cependant que « dans d’autres maladies chroniques, comme certaines formes de cancer ou de maladies inflammatoires, des anticorps monoclonaux ont été approuvés pour des bénéfices fonctionnels d’ordre de grandeur comparable ».
Le Pr Bruno Dubois, directeur du Centre des maladies cognitives et comportementales à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, indique de son côté que « certains patients profitent plus du médicament que les autres, et son utilisation dans la population nous aurait permis de mieux comprendre les facteurs individuels à l’œuvre ».
Delphine Chayet précise que « d’autres réserves sont émises par la HAS. L’agence souligne que le fabricant n’est pas parvenu à démontrer formellement le lien entre la réduction des plaques amyloïdes et l’évolution cognitive observée. Elle pointe une série de limites méthodologiques de l’étude ».
« Elle souligne enfin «les risques importants» associés au lecanemab. Dans l’essai, 17,3% des patients traités ont présenté un œdème ou des hémorragies dans le cerveau, contre 9% dans le groupe placebo.
Sept décès sont survenus chez des patients traités aux États-Unis, dont certains ont été jugés possiblement liés au médicament, ce qui a conduit à une indication plus restreinte en Europe », relève la journaliste.
LÉCANÉMAB ET MALADIE D’ALZHEIMER : UNE DÉCISION DE L’EMA DISCUTABLE

Après un premier avis négatif en juillet 2024, l’EMA (Agence Européenne des Médicaments) a finalement prononcé, le 14 novembre dernier, une autorisation de mise sur le marché (AMM) pour le lécanémab (leqembi®) pour le traitement des patients adultes présentant des troubles cognitifs légers ou une démence à un stade léger dans le cadre d’une maladie d’Alzheimer, en précisant que pour être éligibles au traitement les patients ne doivent pas être porteurs homozygotes de l’allèle 4 du gène de l’ApoE (1).
Le lécanémab est le premier anticorps monoclonal faisant l’objet d’une AMM dans l’Union Européenne. En se fixant sur la substance amyloïde au niveau cérébral, cet anticorps a pour effet de favoriser l’élimination de cette substance, qui serait associée à l’aggravation de l’état cognitif des patients.
L’efficacité de cet anticorps a été évaluée au cours d’un essai clinique comparatif contre placebo, randomisé et en double aveugle (2). Le critère d’évaluation principal était le score CDR-SB (Clinical Dementia Rating–Sum of Boxes) dont les valeurs sont comprises entre 0 et 18. Un total de 1795 patients a été inclus dans cet essai (2). Après 18 mois, la différence observée en valeur de CDR-SB entre les groupes était de 0,45, différence qui s’avère significative sur le plan statistique mais pas sur le plan clinique, dans la mesure où l’effet clinique est perceptible pour une différence d’au moins 1 point sur cette échelle (3, 4) . Par ailleurs, la fixation de l’anticorps au niveau du tissus cérébral a entraîné, chez les patients traités par le lécanémab, un plus grand nombre d’effets indésirables, en particulier des micro-hémorragies (ARIA-H, 17,3 vs 9%) et des œdèmes (ARIA-E, 12,6 vs 1,7%) cérébraux.
En excluant de l’analyse les patients homozygotes pour l’allèle 4 de l’ApoE (274, soit 15%), les résultats apparaissent moins défavorables. Ainsi, sur les 1521 patients restant, la différence observée sur l’échelle CDR-SB est de 0,53. La proportion de patients développant des ARIA-E passe de 12,6 à 8,9% et ceux développant des ARIA-H passe de 16,9% à 12,9%. En comparaison, les patients de même profil recevant le placebo, présentent ces anomalies dans respectivement 1,3 et 6,8 % des cas.
Au delà du fait qu’au plan méthodologique les résultats de l’essai ne demeurent valables qu’à la condition de conserver l’ensemble des patients, cette analyse en sous-groupe d’apparence moins défavorable, ne montre toujours pas d’efficacité cliniquement pertinente de ce traitement alors même que les effets indésirables potentiellement graves demeurent. Le risque d’effets indésirables en termes de micro-hémorragies et d’œdèmes cérébraux apparaît multiplié respectivement par 6,8 et 1,9 chez les patients qui sont traités.
En dépit d’une attente importante et compréhensible des malades et de leur entourage (parfois constitués en association), ainsi que des soignants dans le cadre de la maladie d’Alzheimer, la SFPT souligne à nouveau les limites des résultats de cet essai (5), ainsi qu’une décision discutable de l’EMA qui a finalement accordé une AMM à ce médicament en se basant sur les données d’un sous-groupe de patients sans que par ailleurs le risque lié à ce traitement ne soit totalement maîtrisé.
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Références
- https://www.ema.europa.eu/en/medicines/human/EPAR/leqembi
- van Dyck CH, Swanson CJ, Aisen P, Bateman RJ, Chen C, Gee M, Kanekiyo M, Li D, Reyderman L, Cohen S, Froelich L, Katayama S, Sabbagh M, Vellas B, Watson D, Dhadda S, Irizarry M, Kramer LD, Iwatsubo T. Lecanemab in Early Alzheimer’s Disease. N Engl J Med. 2023 Jan 5;388(1):9-21. doi: 10.1056/NEJMoa2212948. Epub 2022 Nov 29. PMID: 36449413.
- Andrews JS, Desai U, Kirson NY, Zichlin ML, Ball DE, Matthews BR. Disease severity and minimal clinically important differences in clinical outcome assessments for Alzheimer’s disease clinical trials. Alzheimers Dement (N Y). 2019 Aug 2;5:354-363. doi: 10.1016/j.trci.2019.06.005. PMID: 31417957; PMCID: PMC6690415.
- Liu KY, Schneider LS, Howard R. The need to show minimum clinically important differences in Alzheimer’s disease trials. Lancet Psychiatry. 2021 Nov;8(11):1013-1016. doi: 10.1016/S2215-0366(21)00197-8. Epub 2021 Jun 1. PMID: 34087114.
- Pharmacofact SFPT. #F002 Inefficacité clinique des anticorps anti-substance amyloïde dans la maladie d’Alzheimer
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