Le RN et Pétain : les gros trous de mémoire de Jordan Bardella
Jordan Bardella a balayé ce week-end les accusations qui font de son parti un « héritier du pétainisme ». Le président du RN n’a pourtant jamais rien eu à redire des propos de la députée RN Caroline Parmentier, proche de Marine Le Pen, qui disait encore « défendre le maréchal Pétain » en 2018.
17 novembre 2025 à 18h48 https://www.mediapart.fr/journal/politique/171125/le-rn-et-petain-les-gros-trous-de-memoire-de-jordan-bardella?utm_source=quotidienne-20251117-183841&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20251117-183841&M_BT=115359655566
Dimanche 16 novembre, sur le plateau de France 3, Jordan Bardella est indigné. Interrogé sur l’organisation d’une messe d’hommage à Philippe Pétain à Verdun (Meuse), le président du Rassemblement national (RN) commence par expliquer qu’il « ne savai[t] pas qu’il y avait encore en 2025 des messes rendues pour le maréchal Pétain, qui a serré la main d’Hitler et livré l’honneur et la dignité de notre pays à l’occupant allemand ». Avant de prendre la mouche lorsque le journaliste qui le reçoit lui rappelle les propos d’Élisabeth Borne, qui avait qualifié le RN d’« héritier du pétainisme » en 2023.
Tout comme les autres cadres du RN interrogés ce week-end dans les médias, Jordan Bardella apporte également son soutien à la décision du préfet de la Meuse de saisir la justice pour contestation de crime contre l’humanité, après les propos tenus en marge de la messe par Jacques Boncompain, président de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain. Celui-ci avait notamment déclaré que Pétain avait été « le premier résistant de France », une falsification de l’histoire dont l’extrême droite est friande.
Des propos qui rappellent pourtant ceux tenus par les fondateurs du Front national (FN), parmi lesquels plusieurs anciens collaborationnistes, mais aussi, plus récemment, par une députée RN proche de Marine Le Pen, Caroline Parmentier, dont Mediapart a révélé les écrits publiés pendant trente ans dans le quotidien Présent. Un journal d’extrême droite lancé par des nostalgiques de Maurras, dans lequel on célèbre l’anniversaire de la mort de Pétain, défend les collaborationnistes et réhabilite les négationnistes.

En 1995, Caroline Parmentier y publie notamment un article titré « On nous a menti sur Pétain ». Elle explique que ce dernier a été, selon elle, « sali » et « diabolisé », et va même jusqu’à parler de « terrorisme de la pensée ». « Le mensonge continue de s’élever au rang de vérité historique », dénonce la future députée RN, avant de porter aux nues le travail de Jacques Le Groignec, qui livre « un témoignage inspiré, lumineux, à contre-courant » pour rétablir la vérité sur Pétain.
De 2000 à sa mort en 2009, Jacques Le Groignec a justement été le président de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain, dont le successeur a suscité ce week-end l’indignation de Jordan Bardella, en organisant une messe de soutien.
Le soutien indéfectible du RN
La sympathie de Caroline Parmentier pour Pétain a traversé les années, et ne s’est pas arrêtée en 1995, contrairement à ce que les cadres du RN ont prétendu dans un premier temps, balayant des « propos très anciens » pour mieux éviter de prendre la moindre décision ou sanction à l’égard de cette proche de Marine Le Pen. Or non seulement l’intéressée n’a jamais renié ses propos, mais elle a poursuivi, notamment sur son compte Facebook, sa défense de Pétain.
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En novembre 2018, quelques mois avant son recrutement par Marine Le Pen comme attachée de presse, Caroline Parmentier répond à un lecteur sur Facebook qui réclame du « respect pour celui qui nous a conduits à la victoire » : « Ce n’est pas à moi que vous allez apprendre à le respecter, croyez-moi. » À un autre, qui s’inquiète de la teneur d’un photomontage qu’elle a partagé, elle explique : « Achetez notre journal [Présent – ndlr] avec notre une du jour et regardez si on salit Pétain. » S’adressant à un troisième, elle insiste : « Nous avons fait notre une d’hier, la seule de toute la presse, et nos articles du jour […] pour défendre le maréchal Pétain. »
Questionné par un journaliste sur les écrits de Caroline Parmentier, Jordan Bardella avait affirmé au mois de juin : « Si elle a accepté de rejoindre le Rassemblement national, c’est sur notre ligne à nous et pas sur ce qu’elle écrivait dans Présent. » Les cadres du RN ont fait bloc derrière elle, expliquant que la députée avait changé. « Ça peut être une fierté pour moi de me dire que j’ai pu arracher certaines personnes à ces pensées-là », a même déclaré Marine Le Pen.
En 2015, Jean-Marie Le Pen expliquait au journal d’extrême droite « Rivarol » n’avoir « jamais considéré le maréchal Pétain comme un traître ».
Deux semaines après les révélations de Mediapart, Caroline Parmentier avait publié un communiqué. « Si certains écrits de ma carrière de journaliste à Présent ont pu heurter ou blesser, je le regrette sincèrement », écrivait-elle, tout en renvoyant ces écrits à de l’histoire ancienne : « Il y a trente ans, les mots et les débats n’étaient pas les mêmes. » Sa défense de Philippe Pétain remonte à beaucoup moins de temps, mais qu’importe : les élu·es RN ont une fâcheuse tendance à vouloir effacer leur histoire.

En témoigne la façon dont Jordan Bardella réagit dès lors qu’on rappelle le passé de son parti, dont il tente tant bien que mal de s’éloigner en expliquant que le RN a changé. Mais comme celui-ci ne se prive pas de renvoyer ses opposants de gauche à l’activité de François Mitterrand sous Vichy, quelques rappels s’imposent.
Le FN a été fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen et Pierre Bousquet. Le premier « n’a jamais considéré le maréchal Pétain comme un traître », comme il l’expliquait en 2015 à Rivarol, considérant qu’« on a été très sévère avec lui à la Libération » et que « ceux qui ont conservé de l’estime pour le Maréchal » ont« leur place au Front national ». Le second fut un militant fasciste, membre de la Waffen-SS à partir de 1943, avant d’œuvrer à l’unification des extrêmes droites françaises.
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À leurs côtés au sein du premier bureau politique du FN créé en 1972 siège également François Brigneau. Engagé avec Marcel Déat dans le Rassemblement national populaire, ce collaborationniste convaincu rejoint la milice de Vichy, force supplétive de la police allemande dans la France occupée. Il est emprisonné à la Libération puis grenouille dans les groupuscules d’extrême droite avant, quelques années plus tard, de devenir le premier vice-président du FN.
Ce passé ancien n’a jamais été remis en question par les directions successives du parti d’extrême droite : lorsqu’elle en a récupéré la présidence en 2011, Marine Le Pen avait rendu hommage à son père et affirmé, à propos de l’histoire de son mouvement : « Comme pour l’histoire de mon pays, je prends l’ensemble de l’histoire de mon parti et j’assume tout. »