Quel est le bilan de l’accord de Paris sur le climat, dix ans après son adoption ?
Le sort de l’accord sera au centre de la 30ᵉ conférence des Nations unies sur le climat, dont le coup d’envoi est donné le 6 novembre au Brésil, avec le sommet des chefs d’Etat. Signé en 2015, le traité a permis de ralentir le réchauffement, sans le limiter à un niveau soutenable.
Temps de Lecture 8 min

C’est un coup de marteau qui a fait date. Il y a dix ans, le 12 décembre 2015, Laurent Fabius abattait son petit maillet en forme de feuille. Le président de la COP21 et ministre des affaires étrangères de l’époque venait d’arracher l’adoption, par 195 pays, de l’accord de Paris sur le climat, le premier traité international de réduction des émissions de gaz à effet de serre. L’heure était à l’euphorie. Entré en vigueur le 4 novembre 2016, il est désormais ratifié par tous les Etats, sauf l’Iran, la Libye et le Yémen. Les Etats-Unis en sortiront pour la seconde fois en janvier 2026.
L’accord de Paris a pour objectif de limiter le réchauffement climatique « nettement au-dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels » et de « poursuivre l’action menée » pour ne pas dépasser 1,5 °C, sans horizon de temps. Il prévoit que les Etats accroissent tous les cinq ans leurs engagements de réduction des émissions et que les pays développés versent une aide financière aux pays en développement, principales victimes des aléas climatiques. Dix ans plus tard, a-t-il tenu ses promesses ?
Alors que s’ouvre le sommet des dirigeants de la 30e conférence des Nations unies sur le climat (COP30), le 6 novembre à Belem (Brésil), le bilan est mitigé : d’un côté, les engagements pris par les pays et l’essor d’une économie bas carbone ont infléchi la trajectoire de réchauffement en 2100, mais, de l’autre, les émissions de gaz à effet de serre continuent de progresser, et la limite de + 1,5 °C est désormais « hors d’atteinte », selon des scientifiques de renom.
La barre de 1,5 °C franchie en 2024
En dix ans, le réchauffement climatique d’origine humaine s’est accéléré, et il s’accroît à un rythme sans précédent. Les dix dernières années (2015-2024) ont été les plus chaudes jamais enregistrées.
L’année 2024, record depuis 1850, a dépassé pour la première fois le seuil de 1,5 °C de réchauffement, en comparaison avec l’ère préindustrielle. L’accord de Paris n’a pas été enfreint, dans la mesure où ses objectifs s’entendent sur une période longue, et non pas sur une seule année, afin de lisser les fluctuations naturelles, mais c’est imminent : l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C « n’est désormais plus atteignable » et la planète devrait franchir ce seuil « un peu avant 2030 », selon la climatologue Valérie Masson-Delmotte.
Lire le décryptage | Que signifie ne plus pouvoir limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C ?
Revenir à ce seuil après l’avoir dépassé impliquerait de pomper des centaines de milliards de tonnes de CO2 de l’atmosphère à grand renfort de technologies, ce qui comporte de nombreux risques. Le budget carbone restant pour ne pas dépasser 2 °C s’élève, lui, à l’équivalent de vingt-cinq années d’émissions au rythme actuel.
Un réchauffement réduit mais trop élevé
L’accord de Paris a toutefois réduit le réchauffement futur : en 2015, le monde se dirigeait vers une hausse de la température mondiale de 4 °C à la fin du siècle. Désormais, les politiques des pays conduisent la planète vers un scénario à + 2,8 °C de réchauffement d’ici à 2100, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Cette surchauffe pourrait même être moindre : si les Etats tiennent leurs engagements pour 2035, le réchauffement s’élèverait alors de 2,3 °C à 2,5 °C, voire à 1,9 °C s’ils respectent aussi leurs objectifs de neutralité carbone.
Or chaque dixième de degré en moins sauve des millions de vies et réduit la probabilité et l’intensité des événements extrêmes (canicules, sécheresses, inondations, etc.). Reste que cette trajectoire de réchauffement s’avère encore bien trop élevée. Si elle se confirme, elle s’accompagnera de morts, de disparitions d’espèces, de pénuries d’eau, de malnutrition ou encore de migrations exacerbées.
Des émissions de CO2 toujours en hausse
Les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter, année après année. Elles se sont élevées à près de 58milliards de tonnes équivalent CO2 en 2024, soit une hausse de 2,3 % par rapport à 2023, sous l’effet de la combustion des énergies fossiles et de la déforestation, selon un rapport du PNUE publié le 4 novembre. La grande majorité des émissions (77 %) sont générées par les vingt plus grandes puissances économiques, notamment la Chine (27 % des rejets mondiaux), les Etats-Unis (10 %), l’Inde (7,7 %) et l’Union européenne (5,6 %).
Les rejets carbonés augmentent toutefois six fois moins vite cette décennie que la précédente. Mais il faudrait réussir à inverser la tendance : atteindre un pic – imminent selon certains scientifiques – puis une baisse radicale de plus de 5 % par an d’ici à 2030 pour être alignés avec l’objectif de 1,5 °C.
Tant que les émissions sont à la hausse, les concentrations en gaz à effet de serre dans l’atmosphère ne cessent de progresser. Celles de CO2 ont enregistré une hausse record en 2024, atteignant 424 parties par million, soit 50 % de plus qu’à l’époque préindustrielle et une valeur inédite depuis plus de 2 millions d’années.
Un cadre d’action climatique généralisé
L’accord de Paris est resté la boussole de l’action climatique, malgré un contexte géopolitique qui s’est fortement tendu avec les conflits militaires et économiques, et les deux défections des Etats-Unis. Le traité a radicalement transformé les politiques climatiques nationales. « Depuis 2015, une grande majorité de pays se sont dotés d’un cadre d’action autour du climat, qu’il s’agisse de législations ou de gouvernance », note Céline Kauffmann, la directrice des programmes de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). « Les données scientifiques orientent davantage les décisions, les objectifs de long terme structurent de plus en plus les stratégies nationales », complète Henri Waisman, chercheur à l’Iddri et l’un des coordinateurs d’une étude qui analyse l’impact de l’accord de Paris sur 21 pays.
En dix ans, 140 pays ont pris des engagements de neutralité carbone d’ici à 2050 et 2070. Et tous les Etats de l’accord de Paris ont soumis à l’ONU une « contribution déterminée au niveau national » (NDC, en anglais), soit des plans volontaires de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030. En revanche, malgré une date butoir reportée à septembre, seuls 98 d’entre eux ont publié une nouvelle NDC pour 2035. Au-delà des pays, des milliers de villes, de régions et d’entreprises visent également le zéro émission nette au milieu du siècle – même si d’autres acteurs ont abandonné un tel objectif après le retour au pouvoir de Donald Trump.
L’ambition globale de ces politiques climatiques est toutefois insuffisante. Les nouvelles NDC n’entraîneront, au mieux, qu’une baisse de 10 % des émissions entre 2019 et 2035, alors qu’il faudrait atteindre − 35 % ou − 60 % pour avoir une chance de limiter le réchauffement à 2 °C ou à 1,5 °C. Et elles ne sont pas toujours entièrement mises en œuvre par les pays. En outre, « les politiques publiques privilégient les baisses immédiates d’émissions, au risque de retarder les mesures indispensables pour garantir des réductions profondes à long terme », prévient Henri Waisman, tandis que la« fragmentation politique » et la « polarisation » ont souvent ralenti les progrès.
Lire l’analyse | Malgré des progrès, les engagements des Etats sur le climat toujours très insuffisants pour respecter l’accord de Paris
Une hausse des renouvelables, mais aussi des fossiles
« L’accord de Paris, ainsi que la COP26 de Glasgow, a donné un élan sans précédent à la transition vers des systèmes énergétiques propres », estime John Lang, premier auteur d’une analyse de l’ONG Energy & Climate Intelligence Unit, publiée fin octobre, montrant que la transition a progressé bien au-delà de ce qui avait été prévu il y a dix ans.
Les énergies renouvelables ont vu leur coût fortement chuter, ce qui les rend en moyenne moins chères que les fossiles. Le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité ont généré, avec le nucléaire, plus de 40 % de la production mondiale d’électricité l’an dernier et ils ont répondu à près de 70 % de la hausse de la demande depuis dix ans. Au premier semestre 2025, les renouvelables ont aussi dépassé le charbon dans la production électrique pour la première fois dans l’histoire. Les véhicules électriques représentaient 20 % des nouvelles ventes dans le monde en 2024 et devraient atteindre 40 % en 2030. Ces secteurs sont essentiellement tirés par la Chine.
Si les énergies renouvelables se sont déployées très rapidement, elles s’ajoutent toutefois, pour l’instant, aux énergies fossiles, au lieu de les remplacer. Le charbon, le pétrole et le gaz représentent toujours 80 % du mix énergétique mondial, comme en 2015, en raison de la hausse de la demande qui dépasse la croissance des renouvelables. La production de combustibles fossiles ne cesse d’augmenter, et reste centrale pour de nombreux secteurs (aviation, acier, ciment, plastiques, engrais…). Elle est encore largement utilisée dans les data centers, dont la consommation électrique s’envole, tirée par le développement de l’intelligence artificielle. Les principaux Etats producteurs prévoient de mettre sur le marché, d’ici à 2030, plus du double de la quantité de fossiles compatible avec la limite de 1,5 °C.
Lire le décryptage | Pourquoi notre utilisation de l’IA est un gouffre énergétique
A la COP28, en 2023, les Etats se sont engagés à réaliser une transition hors des énergies fossiles. Deux ans plus tard, ce chemin tarde à se concrétiser : parmi les pays qui utilisent encore du charbon, seule une moitié mentionne dans sa NDC un plan pour en sortir, et aucun Etat ne s’est fixé un objectif chiffré de réduction du pétrole et du gaz.
Une finance climatique encore insuffisante
La finance climatique s’avère centrale, à la fois pour accroître l’ambition climatique et pour assurer la confiance entre pays du Nord et pays du Sud. Si elle progresse, elle reste insuffisante. A la COP29 de 2024, les pays développés s’étaient engagés à verser 300 milliards de dollars par an aux pays en développement pour financer leur transition climatique à l’horizon 2035, une somme bien inférieure à ce que ces derniers réclamaient et à leurs besoins.
Ils ont également rempli leur précédent objectif, de 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020, avec deux ans de retard, d’après le décompte de l’Organisation de coopération et de développement économiques. Mais, selon un rapport des ONG Oxfam et CARE publié début octobre, l’enveloppe versée par le Nord est trois fois inférieure à ce qu’il déclare et est constituée essentiellement de prêts et non de dons, aggravant la dette des pays du Sud. A la COP30, les Etats doivent désormais progresser sur une feuille de route pour débloquer une enveloppe plus large de 1 300 milliards de dollars par an.
Au-delà des échanges Nord-Sud, l’accord de Paris prévoit un alignement de tous les flux financiers avec la transition bas carbone. Certains signaux sont positifs : les investissements publics et privés dans les énergies propres sont en forte hausse. Ils devraient atteindre 2 200 milliards de dollars en 2025, soit le double des investissements dans les combustibles fossiles, qui ont diminué depuis 2015.
Mais d’autres signaux restent au rouge. Les grandes banques mondiales ont, par exemple, accordé plus du double de financements aux énergies fossiles qu’aux énergies « soutenables » entre 2021 et 2024, d’après un rapport de huit ONG publié fin septembre.
L’essor du contentieux climatique
L’accord de Paris sert également d’appui au développement du contentieux climatique dans le monde. Le nombre de procès a fortement augmenté depuis 2015 : entre 200 et 300 par an, contre moins de 100 auparavant – même si certains cherchent à réduire les mesures en faveur du climat.
Lire la synthèse | La Cour internationale de justice ouvre la voie aux « réparations » climatiques
Par exemple, la justice a condamné les Pays-Bas, la Suisse et la France pour « inaction climatique ». Le tribunal administratif de Paris a ordonné à cette dernière de « réparer le préjudice écologique » causé par le non-respect de ses engagements, tandis que le Conseil d’Etat lui a enjoint de prendre des mesures supplémentaires pour tenir ses objectifs – ce dernier venant d’être clos. Dans un avis inédit, fin juillet, la Cour internationale de justice a aussi conclu que les Etats qui violent leurs obligations « contraignantes » en matière de climat, relevant notamment de l’accord de Paris, commettent un acte « illicite » et pourraient se voir réclamer des « réparations » par les pays les plus affectés.
Un avis sur « Signé en 2015 à Paris , le traité « Accord de Paris sur le climat » a permis de ralentir le réchauffement, sans le limiter à un niveau soutenable. »