Le droit international et les leçons de l’histoire
Éditorial
Le Monde
La nécessité de règles communes au niveau international est indispensable pour éviter le retour à un monde éclaté en sphères d’influence. D’autant plus que l’histoire récente enseigne que les changements de régime imposés de l’extérieur engendrent le chaos.
Publié le 18 juin 2025 à 11h30 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/18/le-droit-international-et-les-lecons-de-l-histoire_6614178_3232.html
Temps de Lecture 2 min.
Le monde qui émerge lentement des ruines de l’ancien ordre international mis sur pied par les Etats-Unis au sortir de la seconde guerre mondiale se moque des principes et du droit. Seule prime la force, et ceux qui y ont recours sans limite. Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, sûr de la puissance de son armée, en a fait le choix, contre l’Iran, depuis le 13 juin. Il ne fait plus de doute désormais que son objectif n’est plus seulement de stopper le programme nucléaire menaçant développé par Téhéran, mais de provoquer la chute du régime lui-même, considéré comme indissociable de ce projet.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Conflit Israël-Iran : la tentation d’une intervention militaire américaine sème la discorde dans le camp de Donald Trump
Il n’est pas question ici de défendre le pouvoir iranien, qui ne repose plus que sur la répression de son peuple. Il a joué pendant trop longtemps un rôle néfaste au Proche-Orient, en mettant sur pied un Etat dans l’Etat au Liban, avec le Hezbollah, ou en contribuant activement au maintien dans le sang du régime syrien pendant la guerre civile, jusqu’à l’effondrement de la dynastie Assad.

En revanche, il est plus que jamais nécessaire de rappeler l’importance du droit international alors que la loi du plus fort devient progressivement la règle. Ce droit malmené de toutes parts dispose que la guerre préventive n’a pas plus de légalité que le changement de régime imposé unilatéralement par une puissance extérieure.
Trump, jouet du bellicisme de Nétanyahou et de Poutine
Les Etats-Unis ont été les premiers à le piétiner, en 2003, en envahissant l’Irak au nom de l’existence d’armes de destruction massive, qui relevait du mensonge d’Etat. C’est dans cette brèche que s’est engouffré par la suite Vladimir Poutine en Géorgie, puis en Ukraine.
Lire aussi notre série « Divorce transatlantique » | Article réservé à nos abonnés Comment les Etats-Unis ont fracturé l’Europe en 2003 pour attaquer l’Irak à tout prix
Il ne s’agit pas seulement de défendre la nécessité de règles communes pour éviter le retour à un monde éclaté en sphères d’influence, à l’intérieur desquelles les peuples sont asservis à une puissance hégémonique, sans que cela puisse empêcher par ailleurs que les périphéries soient l’objet d’affrontements entre grandes puissances. L’histoire récente enseigne en effet que les changements de régime imposés de l’extérieur engendrent le chaos. Parce que les attentes des puissances étrangères à la manœuvre correspondent rarement à celles des peuples concernés. Et parce que la désintégration des appareils de sécurité des régimes ainsi brisés nourrit régulièrement des insurrections, voire des guerres civiles.
Lire aussi la chronique | Article réservé à nos abonnés Iran-Israël : « Guerre préventive et changement de régime sont rarement couronnés de succès »
L’Irak et la Libye l’ont démontré, à l’inverse de la Syrie, où le changement de régime a été le fait des Syriens eux-mêmes et où la transition en cours est parvenue à déjouer, jusqu’à présent, les prédictions les plus sombres.
Donald Trump pourrait jouer un rôle central dans le cas iranien du fait de son aversion longtemps claironnée pour les aventures militaires, sur laquelle il a bâti en grande partie sa singularité au sein du Parti républicain. Au lieu d’être à l’initiative, le président de la première puissance militaire apparaît pourtant comme le jouet du bellicisme de Benyamin Nétanyahou, comme il l’est de celui de Vladimir Poutine dans le conflit ukrainien.
Lors de son discours d’investiture, le 20 janvier, Donald Trump avait assuré que son succès serait mesuré « par les guerres qu[’ils] empêcheron[t] et, peut-être plus important encore, par les guerres qu[’ils] ne commenceron[t] pas ». En s’alignant sur le premier ministre israélien, il prend au contraire le risque d’être associé à un nouvel enlisement mortifère des Etats-Unis au Moyen-Orient.
ran-Israël : « Guerre préventive et changement de régime sont rarement couronnés de succès »
Chronique
Sylvie KauffmannEditorialiste au « Monde »
Foncièrement attachés au droit international, les Européens ont de plus en plus de mal à surmonter les contradictions que leur imposent les Etats-Unis dans un monde où la force prend le dessus, estime dans sa chronique Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».
Publié le 18 juin 2025 à 05h30, modifié le 18 juin 2025 à 19h34 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/18/iran-israel-guerre-preventive-et-changement-de-regime-sont-rarement-couronnes-de-succes_6614125_3232.html
Temps de Lecture 3 min.
Volontiers caustique, le ministre polonais des affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, ne recule jamais devant un bon mot. Le 16 mai, à Tallinn, face à un public européen, il partage la scène avec son homologue estonien, Margus Tsahkna, et le nouvel ambassadeur des Etats-Unis à l’OTAN, Matthew Whitaker, fraîchement nommé par Donald Trump. Les deux Européens plaident pour que le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, soit invité au sommet de l’OTAN, les 24 et 25 juin à La Haye – un geste politique auquel ils savent Washington hostile. « Pour être franc, interjette alors Radoslaw Sikorski, j’adorerais voir Poutine à La Haye aussi ! » L’Estonien s’esclaffe, la salle éclate de rire. L’Américain reste de marbre.
Suivez notre direct | En direct, Israël-Iran : des explosions entendues à Téhéran, Israël dit avoir détecté des tirs de missiles iraniens
A-t-il voulu éviter d’approuver l’ironie du Polonais ? Ou bien n’a-t-il pas compris la flèche décochée par le ministre polonais, parce qu’il ignore que La Haye est aussi le siège de la Cour pénale internationale (CPI) ? Les Etats-Unis ne sont pas signataires du statut de Rome, fondateur de la CPI, et le mandat d’arrêt lancé contre le président russe pour crimes de guerre leur importe peu – encore moins à leur président actuel, qui soigne ses relations avec Vladimir Poutine. Pour les Européens, en revanche, l’initiative de la CPI a marqué un moment important dans la guerre en Ukraine : elle faisait intervenir le droit contre un dirigeant qui ne croit qu’à la force.
Anecdotique, l’épisode de Tallinn illustre néanmoins le fossé grandissant entre l’Europe et les Etats-Unis à propos du droit international. Alors que les piliers du multilatéralisme s’effondrent les uns après les autres, l’Union européenne veut croire qu’elle peut continuer à fonctionner sur la base de la règle de droit. Elle l’invoque constamment, notamment pour faire condamner l’agression russe en Ukraine.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Les priorités de l’ambassadeur de Donald Trump à l’OTAN, face aux doutes des Européens
Un précédent plus récent
Comment ne pas s’étonner alors de la position adoptée par plusieurs dirigeants européens, dont le président français, Emmanuel Macron, le premier ministre britannique, Keir Starmer, et le chancelier allemand, Friedrich Merz, sur l’attaque de l’Iran par Israël ? Juridiquement, elle est paradoxale. Justifier cette offensive par le droit d’Israël à se défendre contredit le droit de légitime défense reconnu par la Charte des Nations unies : l’Iran menace bien l’Etat hébreu en cherchant à se doter de l’arme nucléaire, mais il ne l’a pas attaqué. Si les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique ont pu constater que l’Iran progressait dans son projet de construction de l’arme nucléaire, ils n’ont pas non plus établi qu’elle était devenue une réalité.
C’est donc dans le cadre de la guerre préventive que se place l’offensive israélienne et non pas dans celui de la légitime défense. Le droit international ne reconnaît pas la guerre préventive, et Israël n’a pas demandé l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, qui ne lui aurait d’ailleurs pas été accordée. Dans une note de l’Institut Montaigne, le diplomate Michel Duclos rappelle que c’est sur cette base que le général de Gaulle avait dénoncé l’offensive israélienne de la guerre des Six-Jours, en 1967.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Nucléaire : l’UE et les Etats-Unis font monter la pression sur l’Iran
L’invasion américaine de l’Irak, en 2003, offre un précédent plus récent. L’administration Bush l’avait justifiée par la détention d’armes de destruction massive par le régime de Saddam Hussein, prétexte que la CIA avait bâti sans preuves et qui s’est révélé faux. L’opération n’avait pas été soumise au vote du Conseil de sécurité, car la France menaçait d’utiliser son veto. Elle n’était donc pas légale au regard du droit international.
Les Britanniques ont suivi l’allié américain dans l’aventure irakienne, qu’ils ont amèrement regrettée. La France et l’Allemagne, elles, l’avaient condamnée, au point de provoquer une grave crise avec les Etats-Unis. Non pas par souci de protéger Saddam Hussein, dont le régime était aussi détestable que le régime iranien d’aujourd’hui, mais, disaient-elles, par respect du droit international.
Un point commun entre trois guerres
L’intervention en Libye, en 2011, offre un autre cas de figure. Le régime du colonel Kadhafi menaçait de massacrer en masse ses compatriotes qui se soulevaient en Cyrénaïque. Les Occidentaux ont fait adopter au Conseil de sécurité une résolution autorisant l’usage de la force pour protéger la population civile. C’était une action préemptive menée par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, mais elle était légale. L’Allemagne avait refusé de la soutenir.
Il y a un point commun à ces trois guerres, Irak, Libye et maintenant Iran : l’objectif plus ou moins avoué de changement de régime. En Irak, les néoconservateurs américains, missionnaires de la démocratie, prétendaient mettre fin à la dictature. En Libye, ce n’était pas l’objectif de départ, mais la mission a été modifiée en cours de route par les trois principaux dirigeants concernés, Barack Obama, Nicolas Sarkozy et David Cameron, sans passer par le Conseil de sécurité. « Il existe un chemin vers la paix porteur d’un nouvel espoir pour le peuple libyen : un avenir sans Kadhafi », affirmaient-ils dans une tribune publiée par la presse internationale, en avril 2011. L’intervention a pris fin le 31 octobre, onze jours après la mort de Kadhafi, tué par les rebelles.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Le chaos libyen ou l’échec de l’effacement des Etats-Unis théorisé par Obama en 2011
En 2018 Emmanuel Macron, devant le Parlement tunisien, jugeait sévèrement cette croyance « qu’on pouvait se substituer à la souveraineté d’un peuple pour décider de son futur (…), que destituer un tyran suffisait pour régler tous les problèmes ». Depuis le Canada où il participait au G7, il a qualifié d’« erreur stratégique » le changement de régime par la force. Difficile de lui donner tort : l’expérience récente le prouve. Mais comment, par une guerre préventive, détruire les bases d’un régime honni sans provoquer sa chute ? Guerre préventive et changement de régime sont rarement indissociables et rarement couronnés de succès. En multipliant les contradictions, les Européens cautionnent un monde où la force, inexorablement, l’emporte sur le droit.
Sylvie Kauffmann (Editorialiste au « Monde »)
L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Voir aussi:
https://environnementsantepolitique.fr/2025/06/19/permis-de-tuer-de-pascal-boniface/