Limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C est désormais impossible
Selon un collectif de scientifiques, l’objectif fixé par l’accord de Paris en 2015 ne pourra pas être atteint en raison de l’incapacité des pays à diminuer les émissions de gaz à effet de serre.

Ces derniers mois, des scientifiques avaient déjà dressé ce constat de façon isolée. Jeudi 19 juin, des chercheurs français de renom, anciens auteurs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dont la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, l’affirment, pour la première fois, collectivement et de manière claire : l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, fixé lors de l’accord de Paris sur le climat il y a dix ans, « n’est désormais plus atteignable ».
A l’appui de leur affirmation, endossée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ou Météo-France, une étude dressant le tableau clinique du réchauffement et confirmant son intensification, à laquelle ces institutions ont contribué. Celle-ci était publiée jeudi dans la revue Earth System Science Data et signée plus largement par 61 scientifiques de 17 pays différents.
Pour la troisième année consécutive, ces chercheurs mettent à jour les principaux indicateurs climatiques du rapport du groupe de travail 1 du GIEC paru en 2021. « Notre travail permet de combler un manque lié aux délais de publication des rapports du GIEC, alors que le prochain est attendu à la fin de la décennie », explique Aurélien Ribes, chercheur au Centre national de recherches météorologiques et coauteur de l’étude.
Bilan carbone presque épuisé
Les chercheurs montrent, parmi les résultats les plus marquants, que le budget carbone résiduel, c’est-à-dire les émissions à ne pas dépasser pour garder plus de 50 % de chance de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C, est presque épuisé. Il est désormais de 130 milliards de tonnes de dioxyde de carbone (CO2), ce qui ne correspond plus qu’à trois années d’émissions au rythme actuel. « En réalité, c’est moins que trois ans car le méthane [un gaz à effet de serre très réchauffant] continue d’augmenter, prévient Sophie Szopa, directrice de recherche (CEA) au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement. Ce bilan carbone sera rapidement épuisé, de manière inéluctable. Ce n’est pas une question de physique mais d’inertie des sociétés : on sait qu’on n’arrivera pas à la neutralité carbone dans les années qui viennent ni même dans la décennie. » Selon les chercheurs, c’est dès la fin de la décennie que le réchauffement à + 1,5 °C pourrait être atteint.Participez à l’enregistrement en public du podcast « Chaleur humaine » – Climat : Comment reprendre espoir pour réussir la transition ? Participer
« C’est un principe de réalité, alors que les émissions de gaz à effet de serre ne baissent pas et que la transition écologique est attaquée dans de nombreux pays », abonde le climatologue Christophe Cassou, directeur de recherche (CNRS) à l’Ecole normale supérieure. Pour autant, il espère que cette prise de parole « lucide » ne débouchera pas sur du« catastrophisme ». L’accord de Paris sur le climat, qui prévoit le limiter le réchauffement bien en dessous de 2 °C et si possible à 1,5 °C, « n’est pas mort », plaide-t-il. « Il est toujours le cadre général de l’action et des négociations climatiques. »
Le budget carbone pour ne pas dépasser 2 °C s’élève quant à lui à 1 050 milliards de tonnes de CO2, soit l’équivalent de vingt-cinq années d’émissions. « Cela reste un défi », prévient Christophe Cassou. Quant au retour hypothétique à un réchauffement de 1,5 °C après l’avoir dépassé, à grand renfort de technologies pour capter du CO2 de l’atmosphère, il comporte de nombreux risques et incertitudes, sans empêcher certaines conséquences irréversibles du changement climatique.
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Dans l’immédiat, tous les voyants sont au rouge. Les émissions de gaz à effet de serre ont atteint le record de 55 milliards de tonnes équivalent CO2 en 2023, essentiellement du fait de la combustion d’énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) et de la déforestation. En parallèle, la lutte contre la pollution de l’air entraîne une réduction des aérosols comme le dioxyde de soufre, des particules ayant un effet refroidissant, « de sorte que cela révèle davantage l’effet de réchauffement des gaz à effet de serre », ajoute Pierre Friedlingstein, directeur de recherche (CNRS) à l’ENS. Conséquence : les concentrations des gaz à effet de serre dans l’atmosphère ne cessent de progresser. Celle de CO2 a atteint 423 parties par million (ppm) en 2024, soit 50 % de plus qu’à l’époque préindustrielle, et une valeur inédite depuis plus de deux millions d’années.
Qui dit davantage de gaz à effet de serre, dit davantage de chaleur retenue dans l’atmosphère, ce qui provoque une hausse des températures. En 2024, le réchauffement s’est élevé à 1,52 °C par rapport à l’ère préindustrielle, dépassant pour la première fois sur une année le seuil de 1,5 °C. Sur ce total, 1,36 °C était attribuable aux activités humaines. Le reste a été provoqué par la variabilité naturelle du climat, en l’occurrence le phénomène El Niño, qui a entraîné une hausse des températures mondiales, et par des océans Atlantique Nord et Austral très chauds.
« Rythme sans précédent »
« Ce n’est pas une année exceptionnelle ou surprenante pour les climatologues car ce niveau de réchauffement, certes record, est attendu, assure Christophe Cassou. En tenant compte de la variabilité interne, les modèles climatiques donnaient une chance sur deux de l’atteindre. »
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Plus largement, la quasi-totalité du réchauffement climatique sur la dernière décennie, soit 1,24 °C, est attribuable aux activités humaines, martèlent les scientifiques. Alors que le climatoscepticisme continue de progresser, en France comme à l’étranger, l’étude rappelle que les facteurs naturels, comme les cycles du Soleil et l’éruption du volcan Hunga Tonga en 2022, ont joué un rôle négligeable.
La flambée des températures, qui augmentent désormais à un « rythme sans précédent » de 0,27 °C par décennie, entraîne une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements extrêmes, comme les canicules, sécheresses, inondations ou incendies. Elle provoque aussi la fonte accélérée des glaciers et des calottes glaciaires, et la hausse du niveau marin. Les océans se sont élevés de 3,91 mm par an entre 2006 et 2024, plus de deux fois plus que le rythme depuis 1901.
Si ce dernier phénomène est irréversible, il peut être « limité par une réduction des émissions la plus rapide possible », rappelle Valérie Masson-Delmotte. En France, la baisse des rejets carbonés enregistrée en 2024, de 1,8 %, « n’est clairement pas assez rapide pour limiter le réchauffement à 1,5 °C et même à 2 °C au niveau global », prévient la membre du Haut Conseil pour le climat. A l’échelle mondiale aussi, les plans des Etats, insuffisants, mènent la planète vers un réchauffement de 3 °C à la fin du siècle. L’accroissement de l’action est à l’ordre du jour des négociations climatiques qui se tiennent à Bonn (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) jusqu’au 26 juin.
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