Pour les membres de la convention citoyenne pour le climat: un gâchis et une trahison

Un « gâchis » et une « trahison » : l’amertume des membres de la convention citoyenne pour le climat de 2020

Le 21 juin 2020, les Français tirés au sort remettaient leurs 149 propositions au gouvernement. Depuis, certains ont changé de vie professionnelle pour l’axer sur l’écologie ou la participation citoyenne, tandis que d’autres ont tourné la page. 

Par  (Souvigné-sur-Sarthe (Sarthe), envoyée spéciale)Publié hier à 06h00, modifié hier à 18h18 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/06/19/cinq-ans-apres-l-amertume-des-membres-de-la-convention-citoyenne-pour-le-climat-qui-denoncent-un-gachis-et-une-trahison_6614355_3244.html

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Mélanie Cosnier, maire de Souvigné-sur-Sarthe et membre de la convention citoyenne pour le climat, sur une pelouse de la commune avec une tonte différenciée, le 22 mars 2025.
Mélanie Cosnier, maire de Souvigné-sur-Sarthe et membre de la convention citoyenne pour le climat, sur une pelouse de la commune avec une tonte différenciée, le 22 mars 2025.  JULIE BALAGUE POUR « LE MONDE »

Un nouveau panneau de limitation de vitesse à 70 kilomètres à l’heure l’attend ce matin-là devant la mairie. « J’ai demandé au département l’autorisation d’abaisser la vitesse sur la départementale qui mène au village, mais c’est à moi de l’installer », s’amuse Mélanie Cosnier. En cette journée ensoleillée, la maire (sans étiquette) de Souvigné-sur-Sarthe (Sarthe), 620 habitants, s’entretient avec l’agent communal de la tonte « raisonnée » pour laisser revenir la biodiversité. Puis, elle discute avec des parents d’élèves de l’école, dont la rénovation énergétique vient d’être achevée : murs en béton de chanvre et chaudière à granulés de bois.

« Il y a cinq ans, si l’on m’avait dit que je ferais tout cela, je ne l’aurais pas cru», reconnaît celle qui est également conseillère régionale (groupe L’Ecologie ensemble) des Pays de la Loire. Il y a cinq ans, Mélanie Cosnier était auxiliaire de vie et l’une des 150 membres de la convention citoyenne pour le climat (CCC).

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Le 21 juin 2020, cette brune dynamique et ses condisciples remettaient à la ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne, le rapport contenant 149 mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du pays de 40 % d’ici à 2030, dans un esprit de justice sociale. Huit jours plus tard, ils étaient reçus par le président de la République, Emmanuel Macron, dans les jardins de l’Elysée. La conclusion d’une expérience démocratique inédite en France, qui a bouleversé sa vie.

« Fiers » du travail accompli

Que sont devenus les « 150 » ? Ces Français tirés au sort, âgés de 16 ans à 80 ans, de toutes les régions et catégories socioprofessionnelles, s’intéressent-ils toujours à l’environnement ? Le Monde a recontacté 12 d’entre eux pour savoir comment ils perçoivent leur héritage et la politique actuelle en matière de transition écologique.

Tous se disent encore « fiers » du travail accompli : neuf mois de travaux, d’octobre 2019 à juin 2020, pour accoucher de propositions aussi variées que la limitation de la vitesse à 110 kilomètres à l’heure sur l’autoroute ou l’obligation de rénovation des logements d’ici à 2040, en passant par l’instauration d’un choix végétarien quotidien dans la restauration collective.

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L’expérience ne s’est pas arrêtée là : une majorité de ces citoyens se sont encore investis jusqu’à l’été 2021, multipliant les rencontres et les auditions, avec les ministres, les acteurs économiques et le grand public, pour présenter et défendre leurs mesures. Une partie de leur travail a en effet été reprise dans la loi Climat et résilience, promulguée au Journal officiel en août 2021.

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« C’était fantastique, d’un point de vue humain et de celui des connaissances que l’on a pu acquérir. J’ai aimé allier le climat à la justice sociale et à la lutte contre la pauvreté », témoigne Patricia Samoun, 64 ans, sans domicile fixe à l’époque, qui a aujourd’hui trouvé un appartement à Paris. « Cette expérience m’a fait grandir, et j’ai adoré pouvoir échanger avec des personnes si différentes », ajoute Lambert Allaerd, 34 ans, entrepreneur dans les nouvelles technologies à Lille, pour qui « l’environnement est devenu central ».

Des « mesurettes qui ne résolvent rien »

Mais, alors que la transition écologique est attaquée de toute part, en France comme à l’étranger, les anciens  conventionnels interrogés par Le Monde se disent tous extrêmement « déçus » du sort réservé à leurs mesures. Les mots qui reviennent dans leur bouche sont durs : « mascarade »« gâchis »« sabotage »« trahison »« fausses promesses »« catastrophe »« échec ». Déjà détricotées au moment de l’adoption de la loi Climat et résilience, leurs propositions ne cessent d’être encore rabotées par le gouvernement et le Parlement : suspension de l’aide MaPrimeRénov’pour les rénovations énergétiques d’ampleur, multiples coups de canif à l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN), tentatives de suppression des zones à faibles émissions (ZFE). Au final ne subsistent que des « mesurettes qui ne résolvent rien », dénoncent-ils.

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Le modéré Grégoire Fraty, qui cherchait toujours à voir le « verre à moitié plein » à l’époque de la convention, ressent désormais une « gueule de bois ». Il s’est fendu d’une lettre à Emmanuel Macron, le 29 mai. « Vous ne dites rien. Vous laissez faire. Vous regardez se déliter ce qui fut, aussi, votre propre cap. Ce n’est pas seulement un recul politique. C’est une désertion morale collective », écrit ce responsable d’un réseau d’organismes de formation, âgé de 37 ans, devenu secrétaire général du parti Renaissance dans le Calvados après la CCC. Quelques jours plus tard, lors d’un déplacement dans le Nord le 3 juin, ainsi que dans une interview à la presse régionale le 7 juin, le chef de l’Etat est sorti de sa réserve : il a appelé à « ne pas revenir en arrière » sur l’écologie, se disant « énervé au plus haut point ».

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Dans son appartement parisien, où le livre de la journaliste Salomé Saqué Résister (Payot, 2024) trône sur la table basse, Sylvain Burquier peine aussi à cacher sa colère. Et à croire Emmanuel Macron. « Il avait promis que le quinquennat serait écologique ou ne serait pas. Mais sur ce sujet, il est en dessous de tout, comme le gouvernement. Je ne sais pas si le premier ministre est au courant qu’il a une ministre de la transition écologique », lance ce responsable de la publicité dans une entreprise de services funéraires, 51 ans, qui a appris à affûter ses punchlines sur les plateaux télévisés à l’issue de la CCC.

« Les amish de mes amish »

Sylvain Burquier échange aussi tous les jours avec une partie des autres volontaires de la convention citoyenne pour le climat. Ils sont 43 dans un groupe WhatsApp intitulé « Collectif 150 », dont les membres réagissent à l’actualité environnementale et se répartissent les demandes d’interview de chercheurs et d’étudiants qui affluent encore chaque semaine.


Sylvain Burquier, membre de la convention citoyenne pour le climat, chez lui à Paris, le 21 mai 2025  JULIE BALAGUE POUR « LE MONDE »

D’autres groupes existent, comme « Les amish de mes amish », en référence à une sortie d’Emmanuel Macron. En septembre 2020, le président avait indiqué que la France allait « prendre le tournant de la 5G » – alors que la CCC demandait un moratoire – en ironisant sur ceux qui préféreraient « le modèle amish » et « le retour à la lampe à huile ».

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Il reste pourtant difficile de savoir ce que sont devenus la majorité des membres de la CCC. Aucun suivi n’est réalisé par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui a accueilli et organisé les travaux. Au moins trois anciens conventionnels sont morts depuis 2020, dont Yolande Bouin (Finistère, 63 ans) et Nadine Breneur (Haut-Rhin, 57 ans). Plusieurs ont écrit un livre sur leur expérience, comme Moi, citoyen (First, 2021), de Grégoire Fraty, et un ouvrage collectif (La Grande Désillusion, Atlande, 2023), rassemblant 17 témoignages.

Une quinzaine d’entre eux ont tenté de s’engager en politique, se présentant lors des élections régionales de 2021, sur des listes socialistes, écologistes ou de la majorité présidentielle. Deux ont été élus, Mélanie Cosnier et William Aucant (L’Ecologie ensemble), également dans les Pays de la Loire. Mais le passage de « l’autre côté » ne s’est pas fait sans difficulté.

« J’ai dû mettre de l’eau dans mon vin par rapport à nos mesures », confie Mélanie Cosnier, évoquant la nécessité d’« assouplissements, au cas par cas », du ZAN. Celle qui avait pensé, un temps, rejoindre les rangs du mouvement écologiste d’Extinction Rebellion, refuse aujourd’hui d’être « trop radicale », sans quoi « on braque les gens et ils n’écoutent plus ». A son premier conseil municipal, en 2020, elle avait été froidement accueillie par un agriculteur : « Tu ne vas pas nous faire chier avec ton écologie ! »

Aujourd’hui encore, elle trouve « difficile d’embarquer les gens » dans la transition écologique, et reconnaît qu’elle n’a« pas réussi à révolutionner » sa commune. Dans la rue, elle désigne un panneau d’affichage lumineux : elle n’en voulait pas, pour réduire l’empreinte carbone, « mais tout [s]on conseil était pour ». Elle a bataillé quatre ans pour organiser une fresque du climat au conseil régional – à laquelle ont assisté un quart des élus – et une journée de formation au climat à la communauté de communes, qui aura lieu en octobre.

Changement de vie professionnelle

Face caméra, William Aucant consacre l’un de ses streams (vidéos en direct) hebdomadaires sur la plateforme Twitch au greenwashing. Plus de 500 spectateurs interagissent avec lui. Le reste du temps, cet architecte enchaîne les réunions et le porte-à-porte : le conseiller régional de 38 ans, qui a rejoint La France insoumise (LFI) lors des élections européennes, a été désigné comme l’un des deux chefs de file du parti pour les élections municipales à Nantes.

Pourquoi LFI ? « Après la convention, je n’avais plus que le climat en tête et je me suis tourné vers les écologistes. Puis, je me suis rendu compte que cela ne suffisait pas, raconte-t-il. On ne peut pas faire la transition écologique contre les gens. » C’est aussi pour cela qu’il souhaite aujourd’hui un moratoire sur les ZFE – un « loupé » de la convention –, le temps de développer un maillage de transports en commun. « Sinon, on pénalise les personnes précaires qui n’ont pas les moyens de changer de véhicule. »

Comme Mélanie Cosnier et William Aucant, d’autres ex-conventionnels ont changé de vie professionnelle, ou l’ont fait évoluer. Lambert Allaerd a quitté son métier pour tenter de mettre en place l’une des mesures de la CCC : un affichage environnemental sur les produits agroalimentaires. Avec un entrepreneur rencontré à la convention, il a lancé l’entreprise Karbon, recruté des ingénieurs, obtenu 1 million d’euros de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) et développé un outil pour calculer les analyses de cycle de vie des produits des industriels. Mais, en juin 2024, après quatre ans, le chef d’entreprise met la clé sous la porte. En cause, « un manque de courage politique et l’influence des lobbys des agriculteurs et des filières agroalimentaires », explique-t-il. Le jeune homme n’a pas totalement baissé les bras : il espère créer une autre entreprise, cette fois pour réduire l’empreinte carbone dans la mobilité.

« Je suis découragée »

Matthieu Sanchez, responsable d’un centre social de Seine-et-Marne, a quant à lui fait de la démocratie participative sa spécialité. Il a accompagné des conventions citoyennes locales, intervient auprès de candidats aux élections municipales et a siégé au comité de gouvernance de la convention citoyenne sur la fin de vie. « L’environnement passe à la trappe à l’échelle nationale, mais cela a encore du sens d’agir localement », justifie l’homme de 45 ans. Et pour une « histoire de cohérence », il a fait rénover de manière globale sa maison, a acheté une voiture électrique et a refusé de prendre l’avion pour se rendre à l’université de Yale (Etats-Unis) pour une conférence. Chez Sylvain Burquier aussi, les meubles et les jouets des enfants sont de seconde main. « C’est très satisfaisant de refuser les injonctions à la surconsommation. Ma vie n’est pas triste parce que je ne m’achète plus 11 kilos de fringues par an », tacle le publicitaire.

Tous les ex-conventionnels interrogés ne gardent pas le même élan. Après la convention, Agnès Catoire, 47 ans, est parvenue à faire distribuer des paniers de fruits et légumes bio à tous les agents de la commune de Villejuif (Val-de-Marne), dont elle fait partie. Mais, petit à petit, elle a retrouvé son quotidien d’« avant », commandant sur des sites Internet des objets venant de l’autre bout du monde. « J’ai honte, mais je suis découragée. Et je n’ai pas le choix que d’aller vers le moins cher, même si c’est le plus polluant », raconte cette mère qui élève seule deux enfants. Aujourd’hui, elle a rejoint l’ONG d’aide aux migrants SOS Méditerranée, « qui mène des actions concrètes avec des résultats. C’est moins vain ».

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D’autres ont tourné la page de l’environnement, qu’ils voient comme une « cause perdue »« Cela n’a pas changé mon quotidien », témoigne Jean-Claude Ledoux, 60 ans, conseiller immobilier près de Figeac (Lot), qui avoue ne plus suivre le sujet et avoir perdu tout contact au sein de la convention. « Beaucoup d’anciens membres ont lâché l’affaire. Certains sont devenus des potes, mais on n’aborde plus le climat ou la convention citoyenne », ajoute Zahra Dahab, 35 ans, encadrante dans le social à Metz. L’un des anciens « citoyens » est même redevenu climatosceptique, maintenant que les présentations des climatologues auxquelles ils avaient assisté paraissent loin.

Pourquoi ne pas renouveler l’expérience sur le climat, avec d’autres « 150 » ?, se prend à rêver Grégoire Fraty. « Ce serait un jalon citoyen, tous les cinq ans, pour bousculer les politiques jusqu’en 2050 », avance-t-il. Sylvain Burquier, lui, cherche un moyen de demander aux candidats à la présidentielle de 2027 de se positionner sur leurs mesures.

D’ici là, le petit groupe le plus actif réfléchit à une manière de fêter son anniversaire. Alors que le CESE n’a rien prévu, Mélanie Cosnier devrait accueillir les volontaires à Souvigné-sur-Sarthe, les 19 et 20 juillet. « Il faut qu’on organise quelque chose, car on n’a pas eu notre “bal de promo” en 2020 à cause du Covid-19 », s’amuse William Aucant. Il se demande comment se porte l’« arbre d’Oscar » – en hommage à son fils né pendant la convention –, planté par les « 150 » dans l’enceinte fermée du CESE. A-t-il survécu au climat ?

Souvigné-sur-Sarthe, dont la maire accueillera, les 19 et 20 juillet, plusieurs autres anciens « conventionnels » comme elle. Le 22 mai 2025.
Souvigné-sur-Sarthe, dont la maire accueillera, les 19 et 20 juillet, plusieurs autres anciens « conventionnels » comme elle. Le 22 mai 2025.  JULIE BALAGUE POUR « LE MONDE »

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2025/06/20/detricotage-des-politiques-ecologiques-le-grand-retour-de-baton-entretien-avec-francois-gemenne/

https://environnementsantepolitique.fr/2025/06/20/pour-les-membres-de-la-convention-citoyenne-pour-le-climat-un-gachis-et-une-trahison/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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