Un an après la dissolution de l’Assemblée nationale, que reste-t-il du front républicain ?
En juillet 2024, le retrait de candidats de gauche et macronistes a endigué la percée de l’extrême droite aux élections législatives anticipées. Un an plus tard, une partie du centre et la droite sont surtout tentées par un « front anti-LFI ».

Il y a des disparitions plus marquantes que d’autres. Un an après la dissolution de l’Assemblée nationale, le 9 juin 2024, et le second tour des législatives anticipées, le 7 juillet 2024, la traduction politique du front républicain demeure introuvable. A l’époque, une mobilisation électorale inédite contre l’extrême droite s’était formée en quelques jours sous l’impulsion des partis du bloc central et du Nouveau Front populaire (NFP), avec 210 retraits de candidats au second tour (130 du NFP et 80 d’Ensemble), pour empêcher l’accession au pouvoir du Rassemblement national (RN) et de ses alliés.
L’absence de majorité à l’Assemblée a conféré à cet élan électoral contre l’extrême droite un mandat politique aux yeux de nombreux électeurs. Beaucoup ont cru que cette Assemblée morcelée en trois blocs équivalents suffirait à convaincre les partis de s’engager dans un travail de coalition pour assurer la gouvernabilité du pays. « Le front républicain de 2024 portait une promesse d’union républicaine. Les électeurs ont été déçus que ça n’ait pas lieu », affirme le député (divers centre) d’Eure-et-Loir Harold Huwart. Le front républicain n’était « ni un choix de gouvernement ni de direction de l’action publique, car faire barrage au RN, ça ne fait pas un programme », explicite Bruno Cautrès, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof).
Cet échec incombe inévitablement aux partis politiques. Le 7 juillet 2024, à peine les résultats du second tour proclamés, la gauche, sous l’autorité de Jean-Luc Mélenchon, et la coalition présidentielle emmenée par Gabriel Attal ont renoncé à tout dialogue constructif. Arrivée en tête du scrutin, la première a revendiqué la victoire, estimant que la radicalité du programme du NFP était insoluble dans le compromis. La seconde, qui a bénéficié à plein du front républicain, a très vite rediabolisé la gauche mélenchoniste en un « extrême » tout aussi inapte à gouverner que le RN. Une manière de s’arroger la victoire, alors que la défaite du camp présidentiel était indéniable ce soir-là.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés « Emmanuel Macron a coupé le fil entre le vote des Français et la réponse qui leur est aujourd’hui apportée »Lire plus tard
Tout accaparés à l’affirmation de leurs stratégies électorales pour la présidentielle de 2027, ces blocs, pourtant consolidés avec l’aide du barrage républicain, ont donné du grain à moudre à l’extrême droite et à sa rhétorique victimaire. Le RN a eu beau jeu ensuite de dénoncer le « vol » de sa victoire du premier tour face à l’incapacité de ses adversaires à proposer une alternative.
Emmanuel Macron « voulait du cas par cas »
Dans leur entreprise d’autosabotage, ces partis ont été aidés par Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat n’a jamais vu d’un très bon œil ce front républicain incluant La France insoumise (LFI). « Le front républicain, Macron l’a porté en 2024, mais moins fort qu’Attal », reconnaît-on aujourd’hui dans l’entourage du président de la République. Emmanuel Macron « voulait du cas par cas. Car il y avait des cas particuliers. C’était délicat d’aller soutenir certains candidats LFI qui tiennent des propos antisémites », justifie-t-on à l’Elysée.
Une partie du premier cercle d’Emmanuel Macron estimait, à ce titre, qu’une accession du RN au pouvoir pouvait s’avérer un moindre mal. Telle une expérience cathartique, la France aurait été confrontée à l’amateurisme du RN, ce qui aurait mécaniquement engendré le discrédit du parti de Jordan Bardella aux yeux de ses électeurs, toujours plus nombreux. « Le front républicain, qui n’était qu’une coalition de circonstance, a totalement faussé le résultat des législatives, considère le chef de file des sénateurs macronistes, François Patriat. Il a forcé les Français à faire un choix cornélien : voter pour des candidats dont ils ne voulaient pas. »
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Election législative partielle en Saône-et-Loire : le RN à nouveau mis en échec par le front républicainLire plus tard
En recevant les partis à l’Elysée durant l’été 2024 avec pour mot d’ordre la constitution d’« un gouvernement non censurable », M. Macron a lui-même contribué à cette absence de débouchés pour les électeurs du front républicain. « Les partis politiques de gouvernement ne doivent pas oublier les circonstances exceptionnelles d’élection de leurs députés au second tour des législatives. Ce vote les oblige », sermonnait-il, le 27 août, en annonçant son refus de nommer un candidat du NFP à Matignon.
Pourtant, lorsqu’il nomme Michel Barnier premier ministre, le 5 septembre 2024, le chef de l’Etat propulse le parti Les Républicains (LR) aux responsabilités, alors que celui-ci a refusé de participer au front républicain et ne dispose que de 47 députés, sur 577, à l’Assemblée. La nomination de M. Barnier s’inscrit dans cette « tactique privilégiée par Emmanuel Macron, qui croit [en 2022, alors qu’il n’a qu’une majorité relative] qu’une addition de débauchages individuels vaut mieux qu’une coalition », écrit l’ancien négociateur du Brexit dans son dernier ouvrage, Ce que j’ai appris de vous. Chroniques pour demain (Calmann-Lévy, 300 pages, 22,50 euros).
Le NFP se fracture
Depuis un an, le paysage politique cherche une ligne directrice. Gouvernant sans programme, les partis du bloc central s’opposent entre eux mais aussi à LR, qui tente de cannibaliser le gouvernement, par l’activisme du ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau. Au fil des mois et des convulsions du monde politique, qui mèneront à la chute du gouvernement de Michel Barnier, le 4 décembre 2024, le NFP se fracture, lui aussi, socialistes et « insoumis » se déchirant sur la question de l’antisémitisme et de la censure. Un dirigeant socialiste rapporte ainsi ce conseil formulé par l’ancien premier ministre Lionel Jospin (1997-2002), quant à la tentation de faire tomber le gouvernement de François Bayrou sur le budget 2026 et ses 40 milliards d’euros d’économies : « Laissez-leur faire le sale boulot et préparez-vous pour 2027. »
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés La double casquette de Bruno Retailleau crée des remous au sein du gouvernementLire plus tard
Mais la droite et l’extrême droite bénéficient d’ici là des turpitudes de la gauche et du bloc central. Après le « ni RN ni LFI », une partie du centre et la droite sont désormais tentées par le « front anti-LFI ». « Est-ce que vous voyez Horizons, LR, le MoDem, l’UDI [Union des démocrates et indépendants] participer à un front républicain avec LFI, qui s’est disqualifiée par ses outrances ? », défend le président du groupe Union centriste au Sénat, Hervé Marseille.« Comment voulez-vous après que l’on appelle à voter pour des gens qui, dès le lendemain des élections, ont expliqué que le pire du pire, c’était LFI ? », rétorque Eric Coquerel, le président « insoumis » de la commission des finances à l’Assemblée nationale.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Budget : la décision du PS de ne pas censurer le gouvernement Bayrou secoue le NFP sans le rompreLire plus tard
L’autre revers de ce front républicain inopérant est visible dans l’hémicycle du Palais-Bourbon. « Aujourd’hui, le RN est une des composantes de toutes les majorités qui se dégagent au Parlement. Ils votent la plupart des textes soutenus par le gouvernement. Tout le monde a fini par s’y habituer depuis la loi sur l’immigration », regrette le député (non inscrit) de la Vienne Sacha Houlié, ancien macroniste.
Le 8 juin, dans un entretien au Journal du dimanche, Marine Le Pen s’est ainsi félicitée des « votes obtenus (…) à l’Assemblée nationale, sur les ZFE [zones à faibles émissions] ou les normes infligées à nos agriculteurs », « de vraies victoires » pour la présidente du groupe RN à l’Assemblée, « convaincue qu’elles en annoncent d’autres, plus décisives encore ». De son côté, Emmanuel Macron jure qu’il ne convoquera pas de nouvelles élections législatives, alors qu’il retrouvera son pouvoir de dissolution au lendemain du 7 juillet.