Dans L’eau qu’on assassine (Les liens qui libèrent), Fabrice Nicolino, du mouvement « Nous voulons des coquelicots », décrit une situation dramatique, où l’eau du robinet est souillée tout comme l’eau de pluie, et appelle à la révolte.

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« L’eau est mise au service de l’industrie et de la pollution » – Fabrice Nicolino 

S’attaquer à l’eau revient à commettre un attentat contre nous-mêmes. Dans L’eau qu’on assassine (Les liens qui libèrent), le journaliste Fabrice Nicolino, créateur du mouvement « Nous voulons des coquelicots », décrit une situation dramatique, où l’eau du robinet est souillée tout comme l’eau de pluie, et appelle à la révolte. Il met en cause la structuration de la décision publique, sous la coupe des ingénieurs d’État, qui se contentent d’objectifs de dépollution au lieu d’empêcher la pollution de l’eau. Entretien.

Opinion Environnement

publié le 15/06/2025 https://elucid.media/environnement/l-eau-est-mise-au-service-de-l-industrie-et-de-la-pollution-fabrice-nicolino

Par Laurent Ottavi

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Laurent Ottavi (Élucid) : Vous comparez votre livre à une affiche appelant à la mobilisation générale à la veille d’une guerre. Qu’est-ce que cette métaphore dit de la situation actuelle ?

Fabrice Nicolino : Les humains, les autres animaux et les végétaux sont très majoritairement constitués de ce miracle qu’est l’eau. Comme chacun le sait, elle est vitale. 80 % de notre cerveau est constitué d’eau. Sans elle, on peut mourir en 48-72h alors qu’on peut se priver bien plus longtemps de nourriture. Pourtant, la situation est devenue très grave. L’eau a longtemps été une bénédiction même s’il y avait bien sûr des épidémies hydriques et des tas de problèmes par le passé. Elle paie désormais les effets d’une révolution qui a cours depuis un peu moins d’un siècle, celle de la chimie de synthèse, une industrie devenue folle et hors de contrôle.

La chimie de synthèse produit des millions de molécules chimiques de synthèse fabriquées en laboratoire ou dans des établissements spécialisés, destinées à quantité d’usage de tous ordres (cosmétique, plastique, pesticide, PFAS qui sont les derniers venus dans la longue liste des polluants très toxiques). Elle lâche, sans aucun contrôle, des molécules qui se mélangent entre elles (le fameux « effet cocktail ») dans tous les milieux naturels.

S’opère alors une sorte de synergie qu’on connaît très mal, voire pas du tout. L’alliance chimique de ces molécules est du domaine de l’inconnu, donc, et peut-être même de l’inconnaissable ! On ne sait pas ce que ces rencontres de tous ordres font à un milieu naturel, à un sol, à l’air qu’on respire et, en l’occurrence, à l’eau, qu’elle soit de pluie, des nappes phréatiques, des rivières, des fleuves ou que ce soit l’eau dite potable.

L’eau du robinet avait représenté un progrès monumental et fabuleux pendant plusieurs dizaines d’années. Même dans les temps lointains, les riches pouvaient se payer des porteurs d’eau pour accéder à une eau d’à peu près de bonne qualité, tandis que les pauvres devaient se contenter parfois d’une eau polluée. Or, nous sommes maintenant dans une situation insoluble, c’est le maître mot de mon livre, dans une impasse assez tragique.

L’irruption de la chimie de synthèse a dévasté tous les milieux naturels, donc on retrouve des résidus absolument partout, y compris dans l’eau de pluie. Je cite une étude convaincante menée dans le monde entier d’après laquelle l’eau de pluie, qu’on a toujours considérée comme quelque chose de pur, partout dans le monde jusque dans l’Antarctique, contient des PFAS, ces polluants qu’on dit éternels.

La métaphore de la guerre à laquelle je recours est une image comme une autre pour dire que, face à une situation extraordinaire, il nous faut trouver la force d’être actif, de ne plus laisser faire.

« Notre gouvernement a laissé les industriels de l’eau embouteillée comme Nestlé ou Vittel violer la loi en traitant l’eau qu’ils ne pouvaient plus distribuer sinon, car elle contenait des bactéries. »

Élucid : Les normes ne permettent-elles pas d’assurer la qualité de l’eau malgré tout ?

Fabrice Nicolino : Il n’est plus possible d’offrir de l’eau de qualité, donc nos autorités de contrôle, y compris le ministère de la Santé, sont en train de casser le thermomètre. Elles modifient les normes de qualité de manière à ce qu’on puisse continuer à distribuer l’eau du robinet. Là où on considérait qu’il fallait ne pas dépasser 0,1 microgramme par litre d’eau de concentration de polluants dans l’eau distribuée pour certaines molécules, on en est maintenant à 0,9 microgramme. Les autorités font cela parce qu’il n’y a pas de solution. Elles sont prises en tenaille : il faut bien continuer à distribuer de l’eau du robinet, mais les normes de qualité ne sont plus possibles à respecter.

La complicité des autorités est bien illustrée par le cas des eaux minérales naturelles, c’est-à-dire les eaux qu’on allait prendre dans les nappes profondes et qu’on servait sans traitement (ce qui est une règle de droit). Notre gouvernement a laissé les industriels de l’eau embouteillée comme Nestlé ou Vittel violer la loi en ajoutant des filtres, donc en traitant illégalement l’eau qu’ils ne pouvaient plus distribuer sinon, car elle contenait des bactéries, qui peuvent donner des gastro-entérites, mais aussi des résidus de pesticide, de PFAS, etc.

Vous avez évoqué l’impasse dans laquelle se trouvent les autorités, mais vous soulignez aussi dans votre livre le poids des intérêts et de la vision du monde. En quoi la formule de « noblesse d’État » de Pierre Bourdieu vous paraît-elle éclairer la situation et en quoi l’approche du monde de cette noblesse d’un nouveau genre conduit-elle au désastre ?

Une question trop peu présente dans le champ public est celle de la structuration de la décision publique. On ne s’interroge pas assez, ni dans la presse ni chez les partis politiques, sur la manière dont les décisions sont prises, sur le fait de savoir qui est à la manœuvre, qui met en place la décision. Ce ne sont pas les hommes politiques. Quand un homme politique passe du ministère de la Famille aux Sports puis à l’Économie, il est en train de faire carrière. Il n’a pas le temps pour découvrir les dossiers techniques. Il s’en remet donc fatalement à la noblesse d’État constituée des grands ingénieurs. Ces derniers ont ainsi le monopole de l’expertise.

Il y avait historiquement trois corps d’ingénieurs d’État : le corps des mines, le corps des ponts et chaussées et le corps du génie rural et des eaux et forêts. Depuis la réforme de 2009, il n’y en a plus que 2 : le corps des mines et le corps des ponts, des eaux et des forêts (IPEF). Ces ingénieurs, qui doivent être environ 4 000 en activité, occupent toutes les places importantes sur le sujet de l’eau, mais c’est valable pour d’autres thématiques.

Ils sont à tous les lieux de décisions, au sein des ministères, dans les agences de l’eau qui sont des instances très importantes en France (il y a six grandes agences de l’eau par bassin hydrographique). La vision de ces ingénieurs forgée par leur formation est à mon avis extérieure à l’esprit républicain. Ces corps d’ingénieurs ont été fondés le plus souvent avant 1789, et ont survécu à toutes les révolutions. Ils sont très soudés. Ils sont la condition d’une carrière dans la haute administration française.

L’histoire des corps d’ingénieurs est liée à celle de l’industrialisation de la France dans tous les domaines (routes, barrages hydroélectriques, agriculture, etc.). Ils ont donc une vision profondément enracinée de ce qu’est la gestion de l’eau. Ils ne peuvent pas comprendre, ne veulent pas comprendre et n’ont pas intérêt à comprendre que l’eau est un écosystème, quelque chose de fragile, à considérer.

J’avais fait un dossier pour un journal au printemps 1989 dans lequel je décrivais toutes les problématiques aujourd’hui exposées : la pollution des nappes phréatiques, les problèmes d’efficience des stations d’épuration, l’apparition de ce qu’on appelait à l’époque les « micropolluants » c’est-à-dire les molécules de la chimie de synthèse. Tout cela avait été mis sur la place publique et 35 ans plus tard, les choses n’ont fait que s’empirer. C’est donc un problème de structure, pas de bonne ou de mauvaise volonté.

« S’attaquer à l’eau est un crime. C’est un attentat contre nous-mêmes et contre tout ce qui vit sur Terre. »

À la vision des ingénieurs d’État qui réduisent les cours d’eau à de la tuyauterie, vous opposez une approche « sacrée » de l’eau. Que voulez-vous dire par là ?

Nous devrions tous pouvoir tomber d’accord sur le fait que l’eau est sacrée. Pourquoi ? Parce que c’est nous ! Il n’y a pas de distance entre l’eau et nous, car sans elle nous mourrons.

J’avais lu les deux premiers tomes de Dune de Franck Herbett qui m’avaient beaucoup marqué. Ils racontent l’histoire d’un peuple du désert, les Fremen, qui vit reclus dans des grottes sur une planète aride. Son but caché est de rétablir la fertilité de cette planète morte en quelque sorte. Les Fremen entretiennent ainsi un rapport à l’eau qui est aux antipodes du nôtre. Pour eux, l’eau est sacrée. Ils cherchent à en recréer à partir de la sueur, de l’urine et des excréments. Ils cherchent à en produire à partir de l’atmosphère pourtant aride de la planète grâce à un piège à humidité. Tout cela prend des siècles.

Pour les Fremen comme pour moi, s’attaquer à l’eau est un crime. C’est un attentat contre nous-mêmes et contre tout ce qui vit sur Terre. Il nous faut donc changer de regard, ce qui est le sens de mon appel à une révolution copernicienne à la fin de mon livre. Il ne s’agit pas de dépolluer, ce qui est la parole habituelle des industriels. En effet, s’ils devaient diffuser de l’eau non polluée, nous n’aurions pas besoin d’eux ! L’enjeu est de ne pas polluer l’eau, ce qui implique de revoir tous les procédés agricoles, voire domestiques.

Vous prenez dans le livre l’exemple des barrages pour opposer la vision des ingénieurs à ce que vous appelez « l’eau vivante ». De quoi sont-ils les révélateurs ?

J’ai toujours été frappée par la beauté, l’énergie d’un cours d’eau, d’une rivière vivante. C’est ma part d’animisme. Une rivière est un flot naturel qui abreuve les populations humaines et animales, ce qui n’est pas rien, et qui permet énormément de choses pour la production de biens alimentaires. Plus une rivière a un fonctionnement naturel (avec des crues au moment de l’automne et au début de l’hiver, avec des moments d’étiage quand l’été est sec), plus elle offre de services écosystémiques aux humains. Moins elle est vivante et plus elle est utilisée à d’autres fins que son cours naturel, moins elle rend service.

La vision des ingénieurs d’État a conduit à l’édification d’un grand nombre de barrages hydroélectriques en France qui permettent d’utiliser la force de l’eau pour fabriquer de l’électricité. Des centaines et des centaines de barrages de ce type ont vu le jour en France dans le cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle surtout. Ils ont été créés de manière lamentable, car ce sont les ingénieurs qui s’occupaient de les construire, notamment ceux des ponts. Or, ils considéraient les rivières (et ils les considèrent encore à mon avis très largement ainsi) comme de simples tubulures au service exclusif des intérêts humains, exclusivement comme une source d’énergie.

Ces barrages ont complètement transformé l’écosystème-fleuve et l’écosystème-rivière en empêchant leur fonctionnement. Un barrage retient l’eau par définition, mais il retient aussi des quantités de boue et de sédiments invraisemblables qui viennent de l’amont (l’eau qui coule arrache aux berges des limons, des sédiments, du sable, du gravier, etc., et tout cela va s’amonceler sur le barrage). À un moment donné, il faut donc faire quelque chose. Il y a eu des exemples de vidanges de ces barrages qui contiennent des millions de tonnes de boue toxique qui ont conduit à des catastrophes en aval.

Les barrages ont, par ailleurs, tellement modifié les écosystèmes des cours d’eau que les poissons migrateurs ont quasi disparu. Les saumons de l’axe Loire-Allier, dont on pense qu’ils étaient près de 100 000 au début du XXe siècle à remonter depuis l’Atlantique vers leur rivière d’origine, ne sont plus que quelque dizaines. Et encore, tout cela est sans compter le fait que les fleuves ont servi de dépotoir pendant des années !

En somme, le barrage est une construction technique qui ne tient aucun compte de ce qu’est la rivière vivante. Il est une manifestation d’une soif de maîtrise de la nature, d’une volonté d’imposer sa loi. Il symbolise la conception des ingénieurs d’État pour qui la ligne droite doit se substituer à la courbe, aux méandres de la rivière vivante qui permettent pourtant la création de mieux très favorable à la vie. Pour les ingénieurs d’État, il faut que ça coule droit !

« L’eau continue à être mise au service de l’industrie et de la pollution alors qu’elle devrait être au service de l’eau et des vivants, végétaux et animaux compris. »

Qu’ajoute le déploiement numérique à ce bilan désespérant ?

C’est une folie qui n’en finit pas et n’en finira pas tant qu’il n’y aura pas de révolte. Certaines commencent heureusement. Dans plusieurs villes américaines, les gens se sont opposés au détournement de l’eau au profit des data centers.

Les data centers sont en effet à la base de tout le système du numérique et des gigafactories comme on dit maintenant, c’est-à-dire des méga-entreprises. Leur nombre explose dans le monde entier, y compris en France. Il leur faut pour fonctionner des quantités astronomiques d’eau, des quantités qui vont d’autant plus augmenter déjà dans les années qui viennent à cause des besoins de l’industrie (agriculture, nucléaire, etc.).

L’eau continue à être mise au service de l’industrie et de la pollution alors qu’elle devrait être au service de l’eau et des vivants, végétaux et animaux compris.

Pouvez-vous évoquer le pavillon bleu comme illustration du « greenwashing » relatif à l’eau ?

Le pavillon bleu est un procédé publicitaire qui sert grandement les intérêts de l’industrie touristique. Quand une commune hisse le drapeau bleu sur ses plages, tout le monde est rassuré sur la qualité de l’eau. Pourtant, il suffit d’aller regarder ce qu’on cherche comme éléments pour déterminer si on peut hisser ou non le pavillon. On ne regarde en vérité que s’il y a présence ou non de deux séries de bactéries, qui sont des bactéries fécales, celles qui peuvent éventuellement, s’il y en a trop, donner des gastro-entérites ou des maladies intestinales, ce genre de choses. On ne trouve aucune analyse concernant la chimie de synthèse qui peut se trouver dans l’eau de baignade en bord de mer.

Je cite dans mon livre l’étude effarante, qui porte sur la période comprise entre mai 2017 et octobre 2020, menée par Fatima M’Zali, qui dirige un laboratoire de microbiologie liée à l’université de Bordeaux. C’est la seule existante en Europe, à ma connaissance, qui a prélevé des eaux de baignade, mais aussi du sable sur des plages. L’étude a porté sur la zone entre Hendaye et La Rochelle.

Résultat : l’eau de baignade contient de sacrées nuisances, des bactéries qui résistent à tous les antimicrobiens, des bactéries par exemple qui résistent aux antibiotiques. L’étude a été nourrie également par des informations fournies par des cabinets de médecins de ville. Elle détermine un lien entre le fait d’avoir une blessure ou de se blesser en mer, avec un coquillage par exemple, ce que contient l’eau de mer et de baignade et (même si cela est heureusement très rare) des maladies qui peuvent conduire à des septicémies et à des amputations.

Le problème est qu’on ne cherche pas et donc qu’on ne risque pas de trouver. C’était la même chose pour les nappes phréatiques. On ne cherchait pas pendant longtemps et donc on ne pouvait pas trouver. Si des chercheurs s’intéressent au sujet des eaux de baignades, ils trouveront certainement des choses. Pour une raison simple : les fleuves charrient des quantités phénoménales de molécules parfois toxiques et les déversent en mer. Il y a des débouchés où l’on trouve des communes balnéaires, comme Trouville au débouché de la Seine. Je ne prétends pas que l’eau soit dangereuse, mais on a le droit de questionner et de chercher.

Je prends d’ailleurs le pari que ce sujet deviendra important dans 5 à 10 ans. J’espère qu’alors, des réseaux efficaces se seront structurés pour poser et reposer encore ces mêmes questions : est-ce qu’il est juste que l’eau soit polluée ? Est-ce qu’il est juste que l’eau qui nous constitue soit dans un état si lamentable ? Est-ce qu’on va enfin faire quelque chose ?

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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