Parkinson : le rôle des polluants environnementaux dans le risque de développer la maladie
Aux côtés d’autres facteurs de risque tels l’âge et les gènes, les effets des polluants comme les pesticides et les solvants sont de mieux en mieux documentés.

« Pourquoi moi ? » A l’annonce d’un diagnostic de maladie de Parkinson, la question est récurrente. Est-ce à cause de l’âge, des gènes, de la pollution de l’environnement, du mode de vie… voire d’un peu tout ça ? « C’est une frustration pour les patients de ne pas avoir de réponse claire à cette question, témoigne David Grabli, neurologue au centre expert Parkinson de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris (AP-HP). Surtout s’ils sont plus jeunes que l’image qu’ils se font de l’âge des personnes touchées par la maladie, et qu’ils n’ont pas d’antécédents familiaux identifiables. »
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Les formes génétiques pures, liées à la mutation d’un gène et héréditaires, ne représentent, en effet, que 5 % des cas. Dans les 95 % restants, le risque de développer cette maladie neurodégénérative, dont la prévalence augmente avec l’âge, est le résultat d’une « équation avec plein d’inconnues, souligne David Devos, neurologue au CHU de Lille et à l’Inserm. Pour chaque personne, il y a au moins une centaine de causes, mises en équation et pondérées, qui entrent en jeu pour expliquer qu’après dix ou quinze ans de mécanismes de compensation du corps la perte de neurones sera suffisamment importante pour que les signes cliniques apparaissent ».
Mieux comprendre les facteurs de risque et, dès lors, identifier des leviers en matière de prévention est d’autant plus crucial qu’il n’existe, pour l’heure, aucun traitement permettant de guérir de la maladie, ni même d’en ralentir l’évolution, et que le nombre de personnes concernées dans le monde – environ 12 millions en 2021 – devrait plus que doubler d’ici à 2050.
Surrisque en région viticole
« Les patients se demandent souvent s’ils ne sont pas un peu les victimes de l’environnement…, atteste David Grabli. Et il est vrai qu’une part non négligeable du risque, encore mal expliquée, pourrait être déterminée par l’environnement. » Pour Bastiaan Bloem, professeur de neurologie et directeur du centre expert sur la maladie de Parkinson au centre médical universitaire Radboud de Nimègue (Pays-Bas), l’exposition aux polluants environnementaux serait même une cause majeure de la maladie. Les facteurs de prédisposition génétique « agissent en interaction avec les toxiques environnementaux », c’est-à-dire que « leur rôle principal serait d’augmenter le risque qu’une neurotoxicité se produise après une exposition à des produits chimiques », pointe-t-il.
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Encore débattu il y a quelques années, l’impact des pesticides est désormais indiscutable. En France, la maladie de Parkinson a d’ailleurs été reconnue en 2012 comme maladie professionnelle chez les agriculteurs manipulant ces produits. « On a beaucoup travaillé sur ce sujet ces dernières années, et nos études montrent qu’en France le risque de maladie de Parkinson est augmenté d’environ 80 % chez les agriculteurs », explique Alexis Elbaz, neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et directeur de recherche Inserm au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations, à Villejuif. Ses travaux ont aussi révélé que « les personnes vivant dans des régions très rurales, et notamment très viticoles »présentaient, elles aussi, un surrisque de maladie de Parkinson, même s’il était moins prononcé que chez les agriculteurs.
« On sait que plus on est exposé, plus le risque est important, commente M. Elbaz. En revanche, il est très difficile d’identifier précisément les molécules en cause, car les agriculteurs ont été au contact de dizaines de produits tout au long de leur vie. Ce sont les études en laboratoire menées en parallèle qui permettent dès lors de mieux comprendre si tel ou tel pesticide est neurotoxique. »
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Paraquat, roténone ou dieldrine en sont quelques exemples. Des produits anciens, pour la plupart interdits – du moins en France. Car les effets que l’on mesure aujourd’hui sont, en réalité, le reflet d’une exposition passée, remontant parfois à plusieurs décennies. Cela signifie que « l’on ne sait pas du tout quels sont les risques associés aux molécules plus récentes, comme les très discutés fongicides SDHI [inhibiteurs de la succinate déshydrogénase], car les personnes qui sont malades aujourd’hui ne les utilisaient pas à l’époque, explique Alexis Elbaz. Il faudra encore plusieurs années avant d’en mesurer les effets sur le risque de Parkinson. »
« Les solvants, c’est monstrueux »
« Il est urgent de prendre les mesures nécessaires pour réduire l’utilisation de ces substances », plaide Amandine Lagarde, directrice générale de France Parkinson. Fin 2023, l’association a fait partie des voix qui se sont élevées contre la réautorisation du controversé herbicide glyphosate par la Commission européenne, brandissant l’argument du principe de précaution. « Certes, le glyphosate n’a pas fait partie, pour le moment, des substances qui ont été directement incriminées dans la maladie de Parkinson, mais on sait qu’il en a toutes les composantes potentielles », résume Mme Lagarde.
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A côté des pesticides, une autre molécule inquiète de plus en plus les chercheurs : le trichloroéthylène. Ce solvant industriel très commun, utilisé pour le dégraissage et le nettoyage des métaux, est aussi présent dans certains produits d’entretien, peintures ou vernis. Son rôle dans la maladie de Parkinson a notamment été observé dans une étude récenterévélant que les vétérans américains exposés au trichloroéthylène durant leur service militaire – à cause d’une contamination de l’eau – présentaient un risque de maladie de Parkinson augmenté de 70 % par rapport à ceux qui avaient servi dans une base militaire non polluée.
« Les solvants, c’est monstrueux, c’est très mauvais pour tous les lipides et donc pour le cerveau, qui est une motte de beurre », commente David Devos, rappelant que le trichloroéthylène était autrefois utilisé pour le lavage à sec dans les pressings – il a depuis été remplacé par un autre solvant, le perchloroéthylène, dont les effets sur la santé inquiètent également. Le chercheur lillois s’intéresse, par ailleurs, à l’effet des polluants éternels, les PFAS, produits chimiques de synthèse aux propriétés antiadhésives et imperméabilisantes, largement répandus dans l’industrie et les produits de consommation depuis la fin des années 1940. « Ces molécules ont une vraie toxicité sur les lipides, on pense donc qu’elles pourraient figurer parmi les nombreux facteurs qui interviennent dans le risque de la maladie », explique-t-il.
Face à la pollution de l’environnement, comment faire pour limiter les risques ? Consommer des aliments non traités, répond Bastiaan Bloem, mais aussi « devenir des citoyens activistes » en exigeant l’application du principe de précaution, pour amener à une généralisation de l’agriculture biologique. D’autant qu’il est urgent d’agir. « On travaille sans relâche pour trouver des nouveaux traitements, mais si, en parallèle, on intoxique sans arrêt la population, cela ne va pas », déplore David Devos.
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