Faute de soutien, l’agriculture bio recule
L’agriculture biologique recule. En deux ans, elle a perdu plus de 100 000 hectares. La consommation de produits bio marque, quant à elle, une légère reprise. Mais loin des circuits de la grande distribution, qui a déréférencé de nombreux produits.
Agroécologie | 17.06.2025 https://www.actu-environnement.com/ae/news/agriculture-bio-France-2024-cultures-surfaces-production-consommation-46345.php4#ntrack=cXVvdGlkaWVubmV8Mzc5NA%3D%3D%5BNDExMDgz%5D

© S. LeitenbergerLe cheptel bio est en décroissance généralisée pour la deuxième année consécutive.
La loi d’orientation agricole, adoptée en février 2025, fixe un objectif de 21 % des surfaces agricoles cultivées en bio d’ici à 2030. Loin de tendre vers cet objectif, la France prend le chemin inverse : elle est passée de 10,3 % en 2023 à 10,1 % en 2024, en perdant 56 197 hectares, selon les derniers chiffres de l’Agence bio (1) , présentés le 12 juin. Il s’agit de la deuxième année consécutive de recul des surfaces en bio, portant la perte à 110 000 hectares en deux ans. Et la faible dynamique de conversions enregistrée ces dernières années ne devrait pas inverser la tendance…
Un déficit de conversions et des arrêts en hausse
L’agriculture bio comptait, en 2024, 61 853 fermes, représentant ainsi 15 % des exploitations françaises. Si elle a enregistré 4 431 nouvelles exploitations en 2024, en parallèle, le nombre d’arrêts a augmenté fortement (+20 % en un an) pour atteindre 3 726 abandons d’activité (retours en conventionnel, départs en retraite, faillites…). « En 2024, les surfaces conduites en bio baissent en raison du déficit de conversions initiées dès 2021 et des arrêts de producteurs avec de grandes fermes bio dans ce même intervalle. Le nombre de nouveaux producteurs engagés en bio reste positif en raison des petites surfaces (0-10 ha), seule catégorie à enregistrer une hausse de sa population », indique l’Agence bio.
Captages d’eau : 9 % de la surface des aires en bio
Seules 9 % des surfaces situées dans les aires d’alimentation des captages d’eau potable sont cultivées en bio, un chiffre en deçà de la moyenne nationale. Quatre aires sur 1 378 sont à 100 % de surfaces agricoles utiles (SAU) en bio. À l’opposé, la moitié de ces aires ont moins de 3 % de SAU en bio. Entre les deux, 28 % ont plus de 10 % de SAU en bio, 16 % en ont plus de 21 % et 3 % plus de 50 %.
Derrière les chiffres globaux, se cachent des disparités importantes entre filières. Les grandes cultures et les cultures fourragères, qui représentent près de la moitié des surfaces en bio, enregistrent les plus forts reculs. La vigne et la maraîchage sont également en baisse, tandis que les surfaces en fruits se maintiennent. Les surfaces de plantes à parfum, aromatiques et médicinales sont, en revanche, en forte hausse.
Le cheptel bio est également « en décroissance généralisée pour la deuxième année consécutive ». La baisse est particulièrement marquée pour les porcs, les poulets à chair et les vaches laitières.
Logiquement, l’aval du secteur connait la même tendance, avec une baisse de 4,5 % en un an des entreprises certifiées bio dans la transformation, la distribution…“ Entre 2015 et 2023, les agriculteurs bio ont perdu plus de la moitié de leurs aides environnementales ”Loïc Madeline, Fnab
Les mauvaises conditions météorologiques, les pertes de rendement, la baisse du prix payé au producteur ou encore la baisse des débouchés peuvent expliquer l’ensemble de ces reculs. Mais pas seulement… « Il ne faut pas oublier qu’entre 2015 et 2023, les agriculteurs bio ont perdu plus de la moitié de leurs aides environnementales, alors que le budget global de la PAC, lui, n’a baissé que de 5 %,réagit Loïc Madeline, coprésident de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab). Une partie de cet argent a été sanctuarisée vers la conversion, sans se préoccuper de la stabilisation des fermes converties à l’AB. » La Fnab réclame un meilleur soutien à la filière, notamment une hausse de l’écorégime bio à 145 euros par hectare et par an.
Les petits commerces, la vente directe et les circuits spécialisés redémarrent
Côté consommation, l’année 2024 a été marquée par une légère reprise, avec une hausse de 0,8 % des dépenses des ménages dans le bio. À noter : « Le redémarrage de la consommation à domicile s’observe dans les magasins bio, le commerce de proximité (boulangeries, primeurs, boucheries…) et la vente directe, chacun enregistrant une croissance de 7 %, tandis que la grande distribution affiche un recul de 5 %. » Récemment, la Fondation pour la nature et l’homme (FNH) pointait du doigt les nombreux déférencements de produits bio et les abus de prix pratiqués par les grandes enseignes de la distribution. Ce qui aurait pu conduire à un report des consommateurs vers d’autres circuits. Car finalement, la part du bio dans les achats alimentaires reste stable, à 6 %.
« Le marché de la bio s’établit à 12,2 milliards d’euros, toujours déséquilibré entre la consommation à domicile et celle en restaurations : 92 % du bio est consommé à la maison, 8 % dans les cantines ou les restaurants », souligne l’Agence bio. La part du bio dans les cantines s’élève à 13 %, alors que l’objectif était d’atteindre 20 % en 2022.1. Consulter les chiffres 2024 de l’Agence bio
https://www.agencebio.org/wp-content/uploads/2025/06/AB-PRESSE-2024-210×297-BAG.pdf
Sophie Fabrégat, journaliste
Cheffe de rubrique énergie / agroécologie
Agriculture bio : la Cour des comptes européenne pointe les lacunes de l’Europe
Malgré un soutien renouvelé de l’Union européenne, la croissance de l’agriculture biologique reste trop timide et floue pour la Cour des comptes européenne. Celle-ci demande plus de clarté et de vision à long terme.
Agroécologie | 23.09.2024 https://www.actu-environnement.com/ae/news/agriculture-bio-cour-comptes-europeenne-lacunes-europe-44752.php4
| F. Gouty

© Richard VillalonLa Cour des comptes européenne manque d’indicateurs pour évaluer l’efficacité des subventions accordées à l’agriculture biologique.
En Europe, l’agriculture biologique semble aller dans la bonne direction, mais avance pourtant toujours dans le brouillard. C’est en tout cas le message que l’on peut retenir du rapport (1) de la Cour des comptes européenne (CCE), paru ce lundi 23 septembre. L’instance luxembourgeoise a tenté d’évaluer, en vain, les performances du deuxième plan d’action de l’Union européenne sur le développement de la bio pour la période 2014 à 2022. Le troisième plan est toujours d’actualité et court, en parallèle de l’actuelle Politique agricole commune (PAC), jusqu’en 2027.
Un seul indicateur pour tout un secteur
Principal écueil : la Cour n’est pas réellement parvenue à estimer si les subventions européennes ont été efficacement dépensées. Entre 2014 et 2022, l’Union européenne a versé 12 milliards d’euros (Md€) aux agriculteurs bios, au titre du Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader) ou des écorégimes du Fonds européen agricole de garantie (Feaga) de la PAC. Cinq États membres, dont la France (1 Md€), ont concentré environ les deux tiers de ce soutien. Mais le secteur de la bio s’en porte-t-il mieux pour autant ? Pour y répondre, la Cour n’a pu s’appuyer que sur un seul indicateur : l’évolution de la surface agricole en bio. Car, depuis 2020 et sa stratégie en faveur de la bio, c’est l’unique variable que la Commission européenne suit dans le but d’atteindre 25 % de surface agricole en bio en 2030.

Évolution de la surface agricole convertie en bio en Union européenne© ECA
Or, en 2022, ce taux n’était que de 10,5 % (pour 6 % en 2014). Afin de respecter l’objectif prévu, il faudrait doubler le rythme de croissance, tant la conquête territoriale de l’agriculture biologique reste limitée dans certains pays. À l’heure actuelle, quatre États membres représentent 56 % de la surface en agriculture bio en Europe. La France occupe la première place du podium, mais ses trois millions d’hectares cultivés en bio ne correspondent qu’à 10 % de sa propre surface agricole totale – par rapport à 25 % en Autriche ou moins de 5 % en Pologne ou aux Pays-Bas. Chiffre qui, par ailleurs, était en baisse en 2023, les conversions restant certes légèrement en hausse, mais pour des exploitations plus réduites. Du reste, avant l’adoption de cet objectif, « l’incidence réelle du plan d’action pour la période 2014-2020 reste inconnue, en l’absence d’objectifs quantifiés, d’indicateurs de suivi et d’évaluation », atteste la Cour.
Trop de disparités“ L’incidence réelle du plan d’action pour la période 2014-2020 reste inconnue, en l’absence d’objectifs quantifiés, d’indicateurs de suivi et d’évaluation ”Cour des comptes européenne
En effet, au grand regret de la CCE, la Commission européenne ne s’interroge pas sur la production des exploitations en bio ou sur la transformation de leurs produits, ou même sur les parts de marché de la filière au sein du plus large secteur alimentaire. Autant d’indicateurs qui l’informeraient de la santé de la bio en Europe et, surtout, de la rentabilité véritable des dépenses engagées pour soutenir la filière. D’après les quelques chiffres de la Cour, la bio couvrait moins de 4 % du marché européen en 2022, représentant certes un doublement depuis 2014. Mais là encore, il existe des disparités en fonction des pays. Au Danemark, chaque habitant dépense en moyenne 365 euros par an pour se nourrir en bio – contre 2 euros par habitant et par an en Roumanie et, 176 euros, en France. Certains États membres suivent et se fixent des objectifs sur la consommation de denrées biologiques dans la restauration publique, comme en France ; tandis que d’autres ne s’en soucient absolument pas, comme la Grèce ou la Lituanie.
L’objectif surfacique reste, en soi, insuffisant pour donner un aperçu de la santé de la bio dans son ensemble. « Seulement 6 % des élevages bovins sont en « bio », car les aides vont avant tout en fonction de la surface cultivée », souligne Keit Pentus-Rosimannus, principale auteure du rapport. De même, dans certains États membres, des aliments cultivés en bio finissent par être transformés avec d’autres aliments qui ne le sont pas, face aux lacunes de la chaîne de valeur. En outre, 60 % des agriculteurs européens se plaignent de l’indisponibilité de semences biologiques. D’autres ne pratiquent pas – voire jamais – la rotation culturale nécessaire à la labélisation biologique. Le tout donnant à voir une chaîne de valeur incomplète, sans cohésion ni solidité.
Manque de vision à long terme
« La Commission doit accroître ses connaissances sur la production des parcelles et la filière dans sa globalité », réclame ainsi Mihaela Văcărașu, coauteure du rapport. En 2026, le règlement européen sur les intrants agricoles (Sipa) rendra obligatoire la transmission à la Commission, par les États membres, de certaines statistiques sur leur filière biologique. Mais encore faudrait-il que Bruxelles définisse la marche à suivre – et la cible à viser – après 2030. Et ce, même si certains pays, dont la France, ne se sont même pas encore fixés d’objectifs nationaux pour cette même échéance. D’ici là, le troisième plan d’action européen pour la bio prévoit, néanmoins, d’augmenter légèrement le soutien en dépensant 15 Md€ pour la bio jusqu’en 2027.1. Télécharger le rapport
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-44752-rapport-cour-comptes-europeenne-agriculture-bio.pdf
Félix Gouty
En Bretagne, le retour en agriculture conventionnelle de terres bio « historiques » suscite une contestation
En Ille-et-Vilaine, des agriculteurs conventionnels sont en passe de racheter une ferme historiquement exploitée en agroécologie aux dépens de paysans bio. L’affaire illustre les difficultés actuelles de l’agriculture biologique.

Il a les traits tirés, ce mercredi matin de fin avril. Alors que ses 75 vaches quittent la stabulation du P’tit Gallo à Montreuil-le-Gast (Ille-et-Vilaine) pour pâturer dans les champs alentour, Yves Simon se dit « soucieux ». Sa ferme bio« tourne » pourtant bien: 15 salariés, 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires annuel, 500 000 litres de lait collectés et transformés en yaourts commercialisés dans 120 points de vente… Depuis quelques semaines, une « affaire » de terres agricoles mine l’agriculteur. Il pensait acquérir une partie de la ferme du Breil, cette exploitation bio de « référence »installée à Melesse, la commune voisine, mais il s’est fait doubler par un agriculteur conventionnel dans des conditions troubles. Yves Simon s’agace : « Ces terres n’ont jamais connu le moindre traitement phytosanitaire. De telles parcelles doivent continuer à être exploitées en bio. Ça semble évident, non ? »
C’est aussi l’avis de nombre d’élus locaux et d’associations défendant l’agriculture biologique, qui se mobilisent pour soutenir le fondateur du P’tit Gallo, qui a développé toute une gamme de produits laitiers bio. D’habitude, les disputes entre paysans pour des hectares agricoles se déroulent loin des regards. Pas cette fois. « Il serait inacceptable et irresponsable de laisser ces terres exemplaires à un modèle agricole qui ne contribue pas à la préservation de la santé publique, de la qualité de l’eau, de la biodiversité locale », s’insurge la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).
L’avenir de la ferme du Breil et de sa quarantaine d’hectares intéresse parce qu’il est devenu un symbole de l’inédite perte de vitesse de l’agriculture biologique. De la chute des installations de paysans à l’érosion des ventes, en passant par la baisse des surfaces cultivées.
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En 2023, le nombre de terres exploitées en bio a reculé de 2 % dans le pays selon l’Agence bio. C’est particulièrement vrai en Bretagne, région agricole dominée par le modèle intensif calibré pour nourrir 20 millions d’habitants. Ici, un hectare sur trois cultivés en bio et cédés en 2023 a été repris par un professionnel évoluant en conventionnel. C’est dix fois plus qu’en 2020.
« Pressions de la FNSEA »
C’est aussi pour « stopper cette hémorragie » qu’Yves Simon se démène. Tout a commencé en février lorsque la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), cet organisme chargé de superviser les transactions foncières agricoles – qui n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde –, met en vente la ferme du Breil. Le fondateur du P’tit Gallo s’y intéresse pour agrandir son entreprise et permettre à deux de ses salariés de s’installer pour ensuite s’associer avec lui. D’autres paysans bio lorgnent aussi ces terres. Tous se rencontrent.

Autour de la table : Yves Simon, un voisin en quête de parcelles pour permettre à sa femme de devenir agricultrice, une éleveuse de chevaux souhaitant agrandir son domaine et un ancien cadre de Sciences Po Rennes de 56 ans en reconversion professionnelle. Ce dernier, Gilles Beaume, projette de cultiver des fruits : « On ne se connaissait pas, mais nous avons tout de suite réfléchi à la manière de travailler ensemble. Qui a besoin de quoi ? Où installer des haies communes ? Comment mutualiser les installations pour ne pas imperméabiliser de sols ? »
En quelques jours, le collectif se répartit terres, matériels et bâtiments avant de réunir les 350 000 euros nécessaires à la transaction. Leur projet de reprise est validé en mars par la Safer. Quelques jours plus tard, l’institution, dont le collège syndical est majoritairement aux mains de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), revient cependant sur sa décision. Après un vote à bulletin secret, le nom d’Yves Simon, qui postule à l’acquisition de la stabulation et à une vingtaine d’hectares, est remplacé par celui des Lauret, un couple d’agriculteurs conventionnels du secteur qui a effectué un recours auprès de la Safer. Le couple réclame ce lot pour y installer leur fils de 22 ans, Aurélien.
« Un tel revirement de situation a été possible grâce aux pressions de la FNSEA », dénonce Arnaud Daligault, vice-président de l’association Agrobio 35. Ce maraîcher poursuit : « Au nom de la souveraineté alimentaire, le modèle productiviste fait preuve d’une grande agressivité à l’encontre des systèmes bio. Depuis quelques années, il agit sans retenue. »
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La décision de la Safer interpelle aussi les élus locaux, qui la jugent contraire à plusieurs textes nationaux et locaux. Maire (divers gauche) de Melesse et président de la communauté de communes, Claude Jaouen a écrit son « incompréhension » dans un courrier envoyé au préfet et aux parlementaires : « L’agriculture biologique permet la préservation des ressources naturelles, notamment la ressource en eau. La ferme du Breil est située à proximité du canal d’Ille-et-Rance, et ainsi pourrait présenter un risque de pollution selon le type d’agriculture réalisée. »
Procédure « respectée à la lettre »
Les critiques fusent ainsi jusqu’au lieu-dit de la Touche-Petit, où se dresse la ferme des Lauret. Ce mercredi de fin avril à l’heure du déjeuner, la famille est assise au complet autour de la table de la cuisine. Dans l’entrebâillement de la porte, parents, fils et fille se disent « surpris par ces querelles qui les dépassent ». Les Lauret ne sont pas connus pour être des collectionneurs de terres agricoles ni des figures locales du monde syndical. Ils sont propriétaires d’une ferme de taille moyenne. La famille n’est, certes, pas convaincue par l’agriculture biologique, mais entretient des relations cordiales avec ceux qui la pratiquent, à commencer par les fondateurs de la ferme du Breil, qui refusent de prendre position.
Si les Lauret veulent tant ces terres bio, c’est « par souci d’efficacité ». Ces parcelles sont situées en lisière de leur exploitation. Que cultiveront-ils ici ? Comment ? Aucune précision. Les agriculteurs disent avoir « respecté la procédure à la lettre » et s’agacent des présomptions de pollution formulées à leur égard « encore une fois ».
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Les agriculteurs font référence à l’épisode de 2019 lorsque Daniel Cueff, alors maire écologiste de Langouët, commune voisine, avait pris un médiatique arrêté antipesticides. Ce texte, annulé par le tribunal administratif, avait divisé localement jusque dans les rangs des écologistes. Beaucoup jugeaient la démarche trop stigmatisante pour les agriculteurs conventionnels. « On a déjà trop parlé », coupe le père de famille après quelques minutes d’échange. Pas question d’en dire davantage tant que la décision de la Safer n’aura pas été validée par les services de l’Etat. Cette dernière valide généralement les recommandations qui lui sont soumises. Mardi 29 avril, la Safer a entériné son choix en ajoutant, néanmoins, une contrainte à la cession des terres. Les Lauret doivent les conserver en agriculture biologique pendant au moins six années.


Il en faudra pourtant plus pour éteindre la contestation. Yves Simon songe à porter l’affaire en justice. A quelques encablures de là, Aurélie Dressayre, l’éleveuse de chevaux figurant dans le projet collectif des paysans bio, se dit prête à orchestrer les recours juridiques. Question de « valeurs », mais aussi de « droit ». Avant d’ouvrir son centre équestre en 2022, Aurélie Dressayre était une avocate parisienne rompue aux marchés publics. La quadragénaire est « tombée des nues » en découvrant « l’opacité » de la Safer : « Cette institution rend des avis non motivés. A ce jour, je n’ai pas de réponse à mes demandes de procès-verbaux pour comprendre les décisions. Tout ce que j’ai reçu, c’est un mail qui dit “Untel obtient tant d’hectares”. » Aurélie Dressayre réclame une clarification, quitte à saisir la justice : « A dossier égal, l’agriculture biologique prime-t-elle sur le conventionnel ? Nous avons besoin d’une décision qui fasse jurisprudence dans un sens… ou dans l’autre. »
*La surface agricole cultivée en bio a reculé pour la première fois en France en 2023
En un an, la baisse est chiffrée par l’Agence Bio à 54 000 hectares. Parallèlement, le mouvement de déconversion des agriculteurs s’est poursuivi. Et la tendance pourrait se détériorer encore en 2024.
« Pour la prochaine campagne, [à l’automne 2024], je vais sortir une partie de ma surface aujourd’hui certifiée en bio pour la cultiver en conventionnel. Pour le blé dur, c’est sûr, et la question se pose aussi pour le blé meunier », témoigne Pierrick Horel, à la tête d’une exploitation en polyculture-élevage répartie entre la Saône-et-Loire et les Alpes-de-Haute-Provence. Pour le tout nouveau président des Jeunes Agriculteurs, qui s’est installé en agriculture biologique en 2010, la décision de cette déconversion partielle est difficile, d’autant que « [sa] mère avait gardé ces terres en bio pour qu’[il crée son] exploitation ». Mais, souligne-t-il, « il lui faut préserver la performance économique » de sa ferme.
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Après plus de deux années de crise, qui ont profondément secoué la filière bio française, le mouvement de déconversion s’enclenche. Les agriculteurs qui avaient fait le choix d’une agriculture respectueuse de l’environnement sans engrais ni pesticides de synthèse sont contraints de faire des choix douloureux. Parfois, ils tentent de limiter le retrait, en optant pour une déconversion partielle.
Les chiffres publiés jeudi 13 juin par l’Agence Bio démontrent l’ampleur du choc. Pour la première fois, en 2023, la surface agricole utile cultivée en bio recule dans l’Hexagone. « Nous avons perdu 54 000 hectares en un an, et [elle] est passée de 10,50 % à 10,36 % de la surface agricole totale », souligne Laure Verdeau, directrice de l’Agence Bio, une structure publique chargée de l’animation de l’écosystème du bio. La crainte de ce retrait exprimée il y a un an, alors que ce taux stagnait, pour la première fois, en 2022, s’est concrétisée.
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En parallèle, le nombre de conversions a continué à reculer, alors que le mouvement de déconversion s’est poursuivi. Résultat, en 2023, le solde est encore resté positif, avec un accroissement de 2 % du nombre d’agriculteurs certifiés en bio, qui atteint désormais 61 163. « On a perdu des producteurs de grande culture, mais on a gagné des maraîchers », précise Mme Verdeau. Toutefois, la tendance pourrait se détériorer encore en 2024.
« Situation catastrophique »
Ce coup de frein brutal s’explique par un retournement de la consommation depuis deux ans. Entre une baisse du nombre de références dans les rayons des supermarchés, une confusion des labels aux yeux des consommateurs et l’impact de l’inflation sur le pouvoir d’achat des ménages – obligés d’arbitrer dans leurs dépenses –, l’appétit des Français pour les produits estampillés de la feuille blanche sur fond vert s’est réduit. En 2023, selon l’Agence Bio, les dépenses des consommateurs sont quasi stables en valeur, à près de 12 milliards d’euros. Néanmoins, ce montant englobe l’effet de l’inflation des prix. En volume, la tendance est toujours à la baisse. D’ailleurs, la part du bio dans l’alimentation des Français, qui était de 6,4 % en 2021, puis de 6 % un an plus tard, est passée à 5,6 %.
Ce recul de la demande a déstabilisé de nombreuses filières, qui sont contraintes de réduire leur production ou de la vendre à des prix non rémunérateurs. La filière du blé bio est particulièrement touchée. « Les marchés des céréales bio sont en surproduction et les prix se sont effondrés. Nous avons perdu 150 euros la tonne en un an », affirme Philippe Henry, producteur en Meurthe-et-Moselle. Pierrick Horel, quant à lui, évalue la chute à 220 euros en trois ans, le prix de la tonne de blé étant passée de 500 à 280 euros.
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La filière de la volaille bio est également mal en point. « La situation est catastrophique. Nous avons perdu près de la moitié de nos volumes. La production est passée de 15 [millions] à 8 millions de volailles sur les trois dernières années », s’inquiète Benoît Drouin, éleveur de volailles bio de Loué, dans la Sarthe. Il s’interroge sur les taux de marge de la distribution sur ces produits, dont les hausses tarifaires ont inquiété les consommateurs. La filière porcine bio est sous pression, tout comme celle du lait. Chez Biolait, coopérative qui collecte le lait bio sur l’ensemble du territoire, le nombre d’adhérents, éleveurs de vaches laitières, est passé, en un an, de 1 370 à 1 270.
Après moult atermoiements, le gouvernement a accepté d’apporter un soutien limité. Il a fini par débloquer 104 millions d’euros en 2023. Cependant, les critères d’attribution – baisse de chiffre d’affaires de 20 % et repli du même ordre de l’excédent brut d’exploitation – ont limité la portée du dispositif. « Seules 4 300 exploitations ont été aidées », souligne Philippe Camburet, président de la Fédération nationale d’agriculture biologique. En janvier 2024, face à la colère des agriculteurs, le premier ministre, Gabriel Attal, avait promis 50 millions d’euros, un montant inscrit dans la liste des aides d’urgence aux différentes filières.
Levée de boucliers
Par la suite, le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, a annoncé l’ajout de 40 millions, portant le soutien à la filière bio à 90 millions d’euros pour 2024, avec un assouplissement des règles d’attribution. L’objectif est de verser les subsides avant la fin du mois de juin. « Près de 6 000 dossiers ont été déposés, avec un montant d’aide qui peut atteindre 30 000 euros. Il faudrait porter l’enveloppe à 104 millions d’euros », précise M. Camburet, qui ajoute que, pour l’heure, aucun chèque n’a encore été versé.

Mais au-delà de cette aide d’urgence nécessaire, la filière bio attendait une reconnaissance des autorités. Le dernier épisode en date, celui du projet de loi d’orientation agricole, n’a pas dissipé les craintes. Bien au contraire. Lors de la discussion au Parlement, mi-mai, les députés avaient adopté un amendement de réécriture de l’article 1, qui faisait disparaître du code rural les objectifs chiffrés du développement des surfaces cultivées en agriculture biologique. Dans un premier temps, M. Fesneau assumait ce retrait, assurant que les objectifs figuraient toujours dans les différents plans et stratégies du gouvernement et qu’il était « vain de mettre des objectifs annuels dans la loi », avant de rétropédaler face à la levée de boucliers.
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Finalement, l’objectif d’atteindre 21 % de surface en bio d’ici à 2030, fixé dans les orientations de la planification écologique, a été inscrit dans le texte adopté en première lecture. Le gouvernement s’est engagé à un objectif intermédiaire de 18 % de surface agricole en bio en 2027, dans le cadre du plan stratégique national, déclinaison de la politique agricole commune pour la France. Il l’a également repris dans le plan Ambition bio, présenté début 2024, alors qu’il devait initialement être dévoilé fin 2022.
La question du non-respect de la loi EGalim, qui fixe une obligation de 50 % de produits « sous signe d’identification de l’origine et de la qualité », dont 20 % de bio, dans la restauration collective, se pose également. « En 2023, le hors-domicile n’a pas pris le relais. Dans les plateaux de cantine, la part du bio recule à 6 % », affirme Laure Verdeau. Et dans les restaurants, elle n’est que de 1 %. Pourtant, la directrice générale de l’Agence Bio perçoit des lueurs d’espoir dans la bonne tenue de la vente directe. Elle a progressé de 9 % et représente 14 % des ventes de produits bio, alors que celles dans la grande distribution reculent de 3,3 % et pèsent 50 %. De même, les magasins spécialisés repassent dans le vert. Des signaux qui demandent à être confirmés pour rassurer les agriculteurs bio.
**L’agriculture biologique, en crise, attend un soutien fort de l’Etat
La filière laitière a été une des premières à tirer le signal d’alarme. La crise s’est progressivement étendue aux œufs, aux poulets, aux fruits et légumes et même aux céréales.

« J’ai arraché une partie de mon verger bio », témoigne Joachim Gaignon, arboriculteur installé sur 30 hectares à Varennes-sur-Loire (Maine-et-Loire). « Le coût de production de mes pommes gala bio est au-dessus de 1 euro le kilo, quand mon prix de vente est en dessous de 50 centimes le kilo », constate, amer, l’agriculteur dont la production est très centrée sur la variété Pink Lady cultivée en conventionnel, et qui souhaitait se diversifier. Un exemple de la crise qui continue de secouer l’agriculture biologique française depuis maintenant plus de deux ans.
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La filière laitière avait été une des premières à tirer le signal d’alarme. « Nous avons déclassé, c’est-à-dire vendu du lait bio en conventionnel, 15 % de nos volumes en 2022, puis 28 % en 2023, et le niveau devrait être identique cette année »,affirme Nathalie Delagnes, éleveuse dans l’Aveyron avec 50 vaches laitières et présidente de la coopérative Biolait, qui collecte sur l’ensemble du territoire national. Toutefois, elle souligne qu’avec un prix du lait conventionnel bien valorisé en 2023, le choc a été un peu amorti pour les éleveurs. « Nous avons atteint un prix de 482 euros la tonne toutes primes confondues. Mais le contexte est moins favorable en 2024 », ajoute-t-elle. Les volumes, eux, sont en forte décrue.
La crise s’est progressivement étendue aux autres filières : œufs, poulets, fruits et légumes et même céréales. « L’impact a vraiment été ressenti pour nous en 2023. Les céréales bio ont perdu 150 euros la tonne en un an. Le prix des œufs baisse également. Cela représente au total 35 000 euros de moins pour notre exploitation. Cela fait vingt-cinq ans que je suis agriculteur, et je n’ai jamais connu une baisse aussi importante », témoigne Philippe Henry, qui produit céréales, pommes de terre et œufs, en Meurthe-et-Moselle. A cela s’ajoute un moindre versement des aides de la politique agricole commune (PAC). « Dans la nouvelle PAC, l’écorégime était fixé à 110 euros par hectare. Finalement, nous avons touché 90 euros par hectare. »
« Les montants proposés ne sont pas à la hauteur de la crise »
Dans ce contexte de crise inédite, le gouvernement a longtemps fait la sourde oreille. Il a fallu attendre le dernier salon de l’agriculture, en 2023, pour que l’ancienne première ministre Elisabeth Borne consente à attribuer une maigre enveloppe de 10 millions d’euros. Puis, au gré des mois, le montant total des aides a atteint 90 millions d’euros en fin d’année, et le budget de communication de l’Agence Bio a été abondé.
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Insuffisant, selon la Fédération nationale de l’agriculture biologique (FNAB), qui avait chiffré à 270 millions d’euros le soutien financier nécessaire. Un temps l’espoir de voir cette aide se concrétiser s’était traduit dans le cadre du projet de loi de finance avant de disparaître sous le coup du recours à l’article 49.3 de la Constitution. Finalement, alors que la colère des agriculteurs a éclaté en janvier, le premier ministre, Gabriel Attal, a annoncé une nouvelle enveloppe de 50 millions d’euros. « Les montants proposés ne sont pas à la hauteur de la crise, car toutes les filières sont touchées », réagit Mme Delagnes qui souligne, en outre, le fait « que, en 2023, beaucoup d’agriculteurs ne rentraient pas dans les critères d’éligibilités aux aides ».
Le risque est grand de voir des agriculteurs bio se déconvertir, arrêter l’élevage voire cesser leur activité tout en freinant l’arrivée de nouveaux postulants. En 2022, le solde était encore positif, avec un nombre d’agriculteurs certifiés bio qui a dépassé 60 000, à 60 483. Les agriculteurs obtiennent leur certification bio après trois années de conversion. L’effet de la crise est donc décalé dans le temps. Mais il devrait maintenant se traduire dans les chiffres. Comme chez Biolait, où le nombre d’adhérents, éleveurs de vaches laitières, est passé, en un an, de 1 370 à 1 270. La crainte est également de voir se réduire la surface agricole utile cultivée en se passant d’engrais et de pesticides de synthèse, qui, pour la première fois, a stagné en 2022, à 10,7 %.
« Une forme de liquidation de l’agriculture bio ? »
« Nous avons un besoin à court terme de soutien à toutes les fermes bio. Mais nous aussi avons besoin de la reconnaissance du projet bio en France », revendique Philippe Camburet, président de la FNAB. Il s’interroge sur la volonté réelle du gouvernement – « Cela va-t-il être une forme de liquidation de l’agriculture bio ? » – alors que, jusqu’à présent, les moyens mis en place ne répondaient pas aux objectifs affichés, dont celui d’atteindre 18 % de surface agricole utile bio en 2027.
Ainsi, la loi EGalim, qui fixe une obligation de 50 % de produits sous signe de qualité, dont 20 % de bio, dans la restauration collective, n’a pas été respectée, malgré les engagements réitérés à la faire appliquer dans les établissements publics. « Aujourd’hui, la part du bio dans la restauration collective dans les établissements publics est de 7 % », précise Laure Verdeau, directrice de l’Agence Bio. Un taux qui tombe à 1 % dans la restauration commerciale.
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Selon Mme Verdeau, le marché de la restauration doit prendre le relais de la consommation à domicile, qui ne cesse de décliner. D’autant que les fermetures de magasin bio se sont multipliées, et les rayons des supermarchés ont été dégarnis de produits estampillés de la fleur blanche sur fond vert au profit de produits premiers prix plus accessibles pour le consommateur en période d’inflation. Et que les « Français déclarent faire une pause sur la transition alimentaire et la santé au profit du plaisir et de la convivialité », selon Mme Verdeau. L’abondance de labels a brouillé les repères des consommateurs, et la bio a bien du mal à faire entendre sa voix.
Dans ce contexte de crise, et alors que l’avenir du bio n’a pas été au centre des débats suscités par la colère des agriculteurs et n’est quasiment jamais évoqué par le premier syndicat agricole, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), les attentes sont fortes autour du plan Ambition Bio 2023-2027. Après avoir été retardé, il devait être présenté par le gouvernement, mercredi 28 février, au Salon de l’agriculture.
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L’agriculture biologique, grand oublié du « quoi qu’il en coûte » du gouvernement
En perte de vitesse, le bio est peu soutenu, alors que l’agriculture conventionnelle touche des centaines de millions d’euros d’aides.
Rarement l’Etat aura été aussi attentif aux appels à l’aide des agriculteurs. Le « quoi qu’il en coûte », mot d’ordre du gouvernement français aux premières heures de la crise due au Covid-19, il y a trois ans, reste d’actualité pour le secteur agricole. L’année 2022 en a fourni une parfaite illustration, et 2023 semble démarrer sous les mêmes auspices. A une exception près, toutefois, celle de l’agriculture biologique. En crise depuis près de deux ans, elle se heurte au mur de l’indifférence du gouvernement d’Elisabeth Borne.
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Avant le Salon de l’agriculture, qui ouvre ses portes du 25 février au 5 mars, à la porte de Versailles, à Paris, le moment est souvent propice pour faire pression sur la Rue de Varenne. La filière viticole a ainsi obtenu des gages sonnants et trébuchants, le 6 février. Les vignobles de Bordeaux et du Languedoc, victimes d’une surproduction, souhaitaient alléger leurs stocks. Ils ont décroché une enveloppe de 160 millions d’euros pour distiller leurs surplus de rouge, voire de rosé. Une mesure qui bénéficiera aussi aux caves ou aux viticulteurs d’autres régions qui en feront la demande.
En outre, Bordeaux, confronté à la baisse structurelle des ventes de ses bouteilles en grande distribution et au retournement du marché chinois, souhaite arracher 10 % de ses ceps. Même si le montant de l’opération n’a pas encore été chiffré par le ministère, les outils nécessaires à l’obtention des subsides sont sur la table. Il est à noter qu’en 2020, en pleine crise liée au Covid-19, la filière viticole avait déjà obtenu 160 millions d’euros pour distiller des surplus.
Fin des néonicotinoïdes, grippe aviaire, crise porcine
Le 7 février, une armada de tracteurs envahissait l’esplanade des Invalides, à Paris. A deux pas de l’Assemblée nationale et à un pas du ministère de l’agriculture. A la tête de cette manifestation organisée par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, les betteraviers. A la suite de la décision de la Cour de justice de l’Union européenne d’interdire toute dérogation pour l’utilisation des néonicotinoïdes, un insecticide dit « tueur d’abeilles », sur la betterave, ils demandaient un plan d’aide en cas d’attaque de la jaunisse, transmise par les pucerons, dans les champs cette année.
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Le lendemain, le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, assurait que l’Etat pallierait toute baisse de production dans la filière en cas d’aléas. Les pouvoirs publics avaient indemnisé les betteraviers à hauteur de 60 millions d’euros en 2020, lors d’une précédente crise de la jaunisse.
En 2022, le gouvernement a dû gérer d’autres dossiers brûlants. Comme celui de la crise sanitaire sans précédent qui a secoué la filière volaille. La grippe aviaire a une nouvelle fois sévi en France. D’abord, à partir de l’automne 2021 et jusqu’au printemps 2022, le Sud-Ouest, épicentre de la production de foie gras, a vu ses élevages de canards, mais aussi de poulets, touchés par le fléau. Puis le virus s’est propagé de manière virulente à partir du printemps dans les Pays de la Loire.
Hausse des coûts de production
Après une accalmie durant l’été, il a refait son apparition en France, touchant de nouveau tout particulièrement les Pays de la Loire. Résultat : le ministère de l’agriculture a chiffré à près de 1,2 milliard d’euros le montant du soutien à la filière volaille. Les éleveurs se mobilisent actuellement pour demander des aides supplémentaires.
Enfin, il y a quasiment un an, la filière porcine tirait la sonnette d’alarme. Alors que le marché européen était déstabilisé par le freinage des exportations vers la Chine et par les difficultés liées à la peste porcine africaine, les cours du porc plongeaient. Au moment même où les coûts de production s’envolaient, avec la flambée des cours des céréales et du soja. Résultat : une situation financière très délicate pour de nombreux éleveurs.
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Là encore, le ministère a sorti le carnet de chèques, d’abord à hauteur de 270 millions d’euros, puis pour une rallonge de 80 millions. Ce complément provenait d’un fonds de 400 millions d’euros à répartir entre toutes les filières d’élevage, débloqué pour faire face à l’enchérissement des céréales après le déclenchement de la guerre en Ukraine. « Nous ne pouvons que remercier le gouvernement. Normalement, la filière porcine n’est pas aidée, c’était le premier plan de soutien depuis des décennies », réagit François Valy, éleveur breton, vice-président de l’interprofession Inaporc.
Aide dérisoire
Face à ces centaines de millions d’euros déboursées pour soutenir les agriculteurs secoués par des crises, l’aide de l’Etat versée à l’agriculture biologique, prise à contre-pied par une baisse soudaine de ses ventes, est dérisoire. En 2022, un budget de 500 000 euros a été alloué à une campagne publicitaire. Pour 2023, le ministère de l’agriculture a attribué 750 000 euros pour financer des actions de communication et 150 000 euros pour mener des études.
Enfin, le fonds Avenir bio, dont le budget devait baisser de 13 millions à 8 millions d’euros, a été maintenu, et un reliquat du plan de relance de 2 millions d’euros a été fléché vers la production porcine bio.
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Aucune mesure de gestion de crise n’a été financée. Alors même que le gouvernement a décidé, en 2017, de supprimer l’aide au maintien, considérée comme une rémunération des services environnementaux rendus – ce soutien prenait le relais de l’aide à la conversion versée pendant cinq ans à l’agriculteur désireux de se passer des produits phytosanitaires de synthèse – et que l’Etat s’est fixé l’objectif d’atteindre 18 % de surface agricole utile cultivée en bio en 2027, contre plus de 10 % aujourd’hui, et une part de 20 % de bio dans la restauration collective. Le syndicat Confédération paysanne demande une aide d’urgence de 15 000 euros par agriculteur bio, afin de passer ce cap difficile. Sera-t-il enfin entendu ?