La santé mentale, angle mort des plans sociaux
Alors que la santé mentale est une priorité nationale de l’année 2025, les impacts psychiques des plans sociaux restent largement ignorés. Bertrand Jacquier, psychologue du travail, appelle à dépasser une approche purement indemnitaire des PSE.
17 juin 2025 à 09h45 https://basta.media/La-sante-mentale-angle-mort-des-plans-sociaux
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En 2025, proclamée « année de la santé mentale », les restructurations s’intensifient : plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), fermetures de sites, suppressions de postes. Ces décisions brutales touchent des milliers de personnes, désorganisent les collectifs et fragilisent les parcours professionnels, sans que leurs effets psychiques ne soient réellement considérés. Ils sont toujours traités comme des externalités inévitables.
Les chiffres sont connus : au quatrième trimestre 2024, 157 PSE ont été validés ou homologués, soit une hausse de 39 % par rapport à l’année précédente. 11 300 ruptures de contrat sont concernées, pour un total de 565 PSE sur l’année — la plus forte progression depuis 2017. Les projections pour 2025 confirment cette tendance à la hausse.
Les effets psychologiques des PSE sont documentés, tant pour les salarié·es qui partent que pour celles et ceux qui restent. Le rapport européen HIRES le rappelait en 2009 : les restructurations affectent leur santé mentale et physique, et plus largement celle de la communauté. Elles génèrent anxiété, conflits internes, perte de repères, absentéisme, turnover, désengagement. Et pourtant, ces effets sont largement sous-estimés, rarement mesurés, trop rarement anticipés.
Quand ils le sont, c’est d’abord sous l’angle indemnitaire : combien d’euros pour partir, dans quelles conditions. Or une indemnité ne répare ni l’atteinte identitaire liée à la perte d’un métier ni la désintégration d’un collectif de travail.
La souffrance sans langage
« Agilité », « transformation », « mobilité professionnelle » : le vocabulaire employé dans les plans sociaux n’est pas neutre. Il masque la violence des effets des décisions prises. Lorsque la signature d’un accord d’entreprise devient l’objectif central, on cherche en outre une forme de consentement symbolique des représentant·es du personnel à la perte d’emploi. Ce cadre interdit de dire non, empêche de nommer la souffrance, efface le vécu derrière des éléments de langage. Le décalage entre les mots et les faits produit une forme de violence symbolique. La parole sur le réel du travail s’efface, et avec elle la possibilité de dire son vécu, donc de résister.
SUR LE MÊME SUJETDerrière les plans sociaux, le business des cabinets de « reclassement »
Il y a dix ans, Basta! publiait une enquête sur le rôle ambigu des cabinets de reclassement, qui interviennent dans la plupart des plans sociaux. L’article décrivait des ateliers « image de soi » ou « relooking » pour plaire aux recruteurs… Considérés comme un « mal nécessaire », leur bilan est souvent jugé mitigé. Beaucoup les estiment « largement sur-vendus ». Certains parlent de « marchands de soupe » servant à « déresponsabiliser l’État ». Dix ans plus tard, ces pratiques perdurent. Dix années de « réformes sociales » les ont même institutionnalisées.
Une souffrance sans langage ne peut pas se dire et ne s’entend pas. Elle finit par être disqualifiée. Le ou la salarié·e qui ne « rebondit » pas, qui ne se conforme pas à l’image de soi prescrite dans les ateliers de reclassement, devient un obstacle. C’est une personne qui résiste au changement, qui n’est pas « en marche ». Elle sera ni entendue ni prise en charge, juste mise de côté.
Santé publique
Une commission d’enquête parlementaire a été lancée début 2025 pour examiner la gestion des PSE. Plusieurs propositions intéressantes ont été formulées. Mais le périmètre semble devoir être limité à l’entreprise et au « dialogue social » local, alors que les conséquences humaines des restructurations dépassent largement ce cadre : elles touchent les personnes, les familles, les territoires. Elles relèvent d’une problématique de santé publique.
Dans ce contexte, les professionnel·les de la santé psychologique au travail doivent se mobiliser davantage pour faire entendre ce que les procédures ignorent. Ils et elles peuvent contribuer à ouvrir de nouvelles perspectives, à renforcer les protections collectives et à redonner place à l’expérience vécue.
Cela implique notamment d’intégrer une évaluation systématique et plus rigoureuse des impacts psychologiques dans tout projet de restructuration, sans se limiter à la timide évocation d’une « insécurité économique ». Il s’agit aussi de faire exister un espace de dialogue sur le travail réel, ancré dans les collectifs, et qui se préoccupe des conditions de travail de celles et ceux qui restent dans l’entreprise après le PSE. Il faut enfin renforcer les dispositifs d’accompagnement des personnes licenciées, et refuser que l’enjeu d’un PSE se réduise à une transaction financière, avec de nouveaux critères d’homologation des accords par l’administration.
Faire de 2025 l’année de la santé mentale est une opportunité. Mais cette ambition n’aura de valeur que si elle devient un levier pour transformer les pratiques sociales, et non une rustine sur les blessures du travail.
Bertrand Jacquier, psychologue du travail, podcast « Le psy du travail »