Israël : « La peur de l’Iran est une panique morale orchestrée depuis des décennies »
La menace iranienne fait consensus en Israël depuis longtemps et la guerre lancée par Benyamin Nétanyahou ne rencontre pas d’opposition. Rares sont ceux qui brisent cette unanimité. L’historien israélien spécialiste de l’Iran Haggai Ram est de ceux-là. Mediapart l’a rencontré.
15 juin 2025 à 18h52
Ram n’est pas prophète en son pays et il l’expérimente une fois de plus. Alors que les commentateurs israéliens se félicitent de la réussite de la guerre lancée contre la république islamique d’Iran et saluent les exploits de l’armée, alors qu’ils jugent qu’est ainsi en voie de disparaître un vieux et fondamental danger, l’historien affirme que la peur de l’Iran est irrationnelle et instrumentalisée.
Il y a un peu moins de vingt ans, il publiait, en anglais, Iranophobia: The Logic of an Israeli Obsession (Stanford University Press, non traduit), ouvrage dans lequel il décortique la construction intellectuelle et idéologique de l’Iran dans l’imaginaire israélien. Plus qu’une analyse stratégique, le professeur à l’université Ben-Gourion du Néguev, qui se revendique antisioniste, se livre à une analyse de la peur obsessionnelle des Israélien·nes envers le régime issu de la révolution islamique iranienne de 1979.
Haggai Ram travaille aujourd’hui sur les relations entre Israël et la Palestine mais, de passage à Paris, il a accepté de répondre aux questions de Mediapart sur la guerre lancée par l’État hébreu contre son lointain voisin.

Mediapart : Benyamin Nétanyahou et l’état-major de l’armée israélienne ont affirmé que la guerre contre l’Iran visait à supprimer une menace existentielle pour l’État d’Israël. Vous estimez, vous, que cette menace existentielle n’existe pas. Pourquoi ?
Haggai Ram : Effectivement. Laissez-moi préciser d’abord que je ne suis pas un défenseur du régime iranien. Je considère que l’Iran est malfaisant à bien des égards et d’abord envers sa propre population. Il ne faut jamais l’oublier : le régime iranien représente moins un danger pour les autres pays, pour Israël en particulier, que pour sa propre population.
L’Iran n’a jamais dit qu’il voulait détruire Israël. Ce que l’Iran a déclaré et répété à maintes reprises, c’est que le régime sioniste qui occupe la Palestine disparaîtra un jour, tout comme le régime d’apartheid en Afrique du Sud a disparu. Or, cela ne vient pas de nulle part. Les représentants israéliens ont invariablement averti que le régime iranien devait être renversé. Il existe donc une sorte d’équilibre de la terreur entre les deux États.

Un Iran nucléarisé, en possession d’armes nucléaires, ne constituerait-il pas une menace extrême ?
Cette idée qu’une fois qu’il aura acquis la capacité nucléaire, l’Iran l’utilisera contre Israël, est fausse. D’abord, elle va à l’encontre de ce que le régime iranien a affirmé à maintes reprises, à savoir que cette capacité était destinée uniquement à des fins civiles. Seulement personne ne le croit, car une campagne très médiatisée et très bien orchestrée a été menée pour discréditer les déclarations du régime iranien. En outre, de nombreux pays dans le monde possèdent l’arme nucléaire, dont certains, par leur instabilité, représentent un risque beaucoup plus grand que l’Iran.
N’oubliez pas non plus que l’Iran est également signataire du traité de non-prolifération, ce qui n’est pas le cas d’Israël. Et nous savons tous qu’Israël dispose d’un arsenal nucléaire très important. Je pense donc que les Iraniens ne sont pas jugés de manière équitable par le monde.
Nous avons vu l’Iran utiliser des proxies, le Hezbollah, par exemple.
Tous les États utilisent des proxies. Israël le fait depuis de nombreuses années. Lorsque l’Irak était son ennemi, il avait les Kurdes. Lorsque l’Iran est devenu un problème, il s’est tourné vers les États du Golfe. Les États-Unis pendant la guerre froide et la guerre du Vietnam avaient également leurs proxies. Quand il s’agit de l’Occident, cela ne pose aucun problème. En revanche, lorsque d’autres, généralement des populations non blanches et indigènes, ont leurs mandataires pour défendre leurs intérêts, cela devient un crime.
Attaquer l’Iran est pour lui un moyen de détourner l’attention de la perspective d’une autodétermination palestinienne.
Pourquoi, si ce n’est pour éliminer une menace existentielle, Israël a-t-il déclenché cette guerre contre l’Iran ?
Il y avait là pour Benyamin Nétanyahou une occasion à saisir. Pour lui, menacer l’Iran, c’est une carrière. Je veux dire que depuis vingt ans, c’est son domaine principal, en quelque sorte. Cependant, je ne pense pas qu’au fond de lui-même, il considère l’Iran comme une menace telle qu’il faille l’attaquer.
Son principal objectif, son désir principal, c’est de démanteler toute possibilité d’un État palestinien. Attaquer l’Iran est pour lui un moyen de détourner l’attention de la perspective d’une autodétermination palestinienne. L’objectif est de « terminer le travail » comme on dit en Israël, c’est-à-dire procéder au nettoyage ethnique de Gaza, et poursuivre la spoliation et l’oppression des Palestiniens en Cisjordanie.
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Benyamin Nétanyahou a une autre raison : ces dernières années, il a exploité la menace iranienne afin de consolider son pouvoir, précisément parce qu’il doit être jugé pour des accusations très graves de corruption et autres. Je pense que sa principale préoccupation aujourd’hui est simplement de rester au pouvoir. Et un état de guerre permanent, c’est le premier chapitre d’un manuel intitulé Dictator’s Handbook: A Practical Manual for the Aspiring Tyrant [« Guide pour aspirants tyrans », Gull Pond Books, 2012, non traduit – ndlr].
Mais la menace d’attaquer l’Iran n’a jamais été l’exclusivité de Benyamin Nétanyahou. Il existe un consensus en Israël à propos du danger représenté par le régime de Téhéran.
Nétanyahou exploite en effet le fait que tout le monde en Israël, parmi les formations politiques sionistes, c’est-à-dire des sionistes de gauche aux sionistes de droite, est convaincu que la menace iranienne est une menace concrète et immédiate et qu’il faut prendre des mesures contre l’Iran. Là-dessus, il n’y a pas de voix discordantes en Israël. Tout le monde parle d’une seule voix, à savoir que l’Iran ne doit pas avoir de capacités nucléaires et que, si le pire devait arriver, Israël devrait s’en occuper car personne d’autre ne le ferait.
C’est une panique irrationnelle qui a de nombreuses racines, dont l’une, bien sûr, est la Shoah.
C’est pour cela que Benjamin Nétanyahu va désormais bénéficier, je pense, d’un soutien sans précédent de la part du public israélien. Cette attaque pourrait finalement s’avérer catastrophique pour Israël mais dans l’immédiat, le soutien de la part de la population israélienne à cette guerre est très important. Car cela fait au moins trente ans que cette panique morale est exploitée.
Pourquoi parlez-vous de « panique morale » ?
C’est une panique fabriquée. Il y a une part de vérité, mais seulement une part. C’est cela, la panique morale. Cela n’enlève rien au fait que c’est vraiment une panique. Elle est irrationnelle et a de nombreuses racines, dont l’une, bien sûr, est la Shoah Comme si l’Iran était une nouvelle manifestation du régime nazi.
Je me souviens très bien de Benyamin Nétanyahou disant il y a une dizaine ou une quinzaine d’années que la république islamique d’Iran était l’Allemagne nazie de 1939. Il exploite donc lui aussi les émotions peut-être compréhensibles mais irrationnelles que suscite la Shoah.
Est-ce à cause de cette panique morale que vous avez titré votre livre « Iranophobia: The Logic of an Israeli Obsession »?
Absolument. Une phobie, c’est quelque chose d’irrationnel. Ce que j’ai appelé « iranophobie » est une sorte de projection sur l’Iran de ce qui préoccupe Israël à propos de lui-même. Depuis 1977 au moins, certains sionistes, principalement libéraux et de gauche, s’inquiètent qu’Israël ressemble de plus en plus à l’Iran.
Il y a les partis religieux, ultrareligieux, et leurs partisans vêtus de noir et portant de longues barbes, qui parlent davantage de théologie que de politique. Il y a leurs partisans orientaux, qui sont également les partisans du Likoud. Il y a les rabbins qualifiés d’ayatollahs israéliens. Il y a les leaders populistes et charismatiques, comme Menahem Begin [premier ministre entre 1977 et 1983 – ndlr].
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Cela relève de l’orientalisme, parce que l’orientalisme lui-même, lorsqu’il s’est développé aux XVIIIe et XIXe siècles, considérait l’Empire ottoman comme une monarchie exotique, sexuellement débridée et corrompue, où toutes sortes d’abus sexuels avaient lieu, et un régime autocratique. C’était aussi une façon de projeter sur l’Orient ce que les Européens eux-mêmes condamnaient en Europe.
Quand j’ai parlé de phobie, c’est exactement ce type de projection que je voulais désigner. En 1992, le slogan électoral du parti de gauche Meretz était « Ici, ce n’est pas l’Iran ». Ce qui signifie, bien sûr, qu’il y a quelque chose d’iranien qu’il faut nier, n’est-ce pas ?
Est-ce également car Israël avait de très bonnes relations avec le régime du chah, renversé en 1979 ?
Le chah d’Iran et Israël étaient tous deux engagés dans un projet similaire. Ils se percevaient tous deux comme des sociétés occidentales implantées en Orient, comme une Europe du Moyen-Orient.
Puis vint la révolution islamique de 1979, qui démontra qu’il s’agissait là d’un pur fantasme sans racines profondes. Je pense donc que beaucoup d’Israéliens, voyant ce qui se passait en Iran, ont craint que cela ne soit l’avenir de l’État d’Israël, d’où leur tendance croissante à exprimer leurs inquiétudes à propos de l’Iran. Mais leur crainte était que la révolution iranienne ne soit l’avenir de l’État sioniste. C’était il y a trente ans.
Justement, aujourd’hui la société israélienne est plus religieuse que jamais, et des partis ultraorthodoxes séfarades et des formations politiques nationalistes religieuses sont la colonne vertébrale de la coalition gouvernementale. Israël et l’Iran se rejoignent-ils dans cette dimension politico-religieuse ?
Absolument. Mais c’est le cas depuis de nombreuses années. Aujourd’hui, cette convergence est radicale et spectaculaire. Mais ce n’est pas quelque chose qui est apparu du jour au lendemain. C’est un processus qui a commencé, je crois, en 1967, voire avant. Le contenu messianique du projet sioniste est devenu de plus en plus important. David Ben Gourion lui-même était très messianique. Il l’exprimait peut-être en des termes plus laïques, mais son message était très messianique.
Nous sommes confrontés ici à un phénomène très particulier. En effet, ce qui pousse généralement les États à s’affronter, ce sont leurs différences supposées. Mais ici, il s’agit d’un cas exceptionnel où les racines profondes de la crise et de l’animosité reposent sur des similitudes et non sur des différences. C’est un cas particulier qui n’existe nulle part ailleurs.
Comment voyez-vous l’avenir ?
Je suis très pessimiste quant aux perspectives d’un Israël prospère. Mais vous savez, il n’est pas nécessaire d’être marxiste pour apprécier la dialectique de l’histoire. En tant qu’antisioniste, je pense que cela pourrait peut-être ouvrir la voie, d’une manière que nous ne pouvons pas vraiment comprendre pour l’instant, à une solution plus viable au conflit israélo-palestinien. Peut-être vers une solution à un seul État.
Parce que cela ne peut pas durer éternellement. Vivre dans une situation de crise pendant une période aussi longue n’est une option viable pour aucune société.